N° 46, septembre 2009

Entretien avec Alirezâ Yazdâni, verrier


Monireh Borhâni
Traduit par

Arefeh Hedjazi


A lirezâ Yazdâni est né en 1962 à Téhéran. Il est diplômé en design et impression sur textile et a un master de recherche artistique de la faculté d’art et d’architecture de l’Université Azâd. Il enseigne actuellement la sérigraphie et s’est spécialisé dans la confection d’œuvres artistiques en verre. Il a participé à de nombreuses expositions collectives dont la biennale des sculpteurs iraniens contemporains du Musée des Arts Contemporains de Téhéran, et organise tous les ans une exposition à la galerie Haft-Samar*. Nous l’avons rencontré à l’occasion de sa dernière exposition.

Monsieur Alirezâ Yazdâni, vous êtes verrier. Pouvez-vous vous présenter plus en détails ?

Je m’appelle Alirezâ Yazdâni. Je suis chercheur en art et enseignant d’art plastique à l’université. Je suis également critique d’art. Je travaille sur le verre fonctionnel et artistique depuis une vingtaine d’années ; ceci est ma septième exposition.

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Quelle est la différence entre le verre fonctionnel et le verre artistique ?

Le verre fonctionnel est le verre utilisé dans des objets qui ont une utilisation fonctionnelle, un vase ou un chandelier par exemple. Les verres artistiques sont uniquement décoratifs, par exemple les verres « tableaux » ou les verres « statues ». Pour beaucoup de gens, le verre doit avoir essentiellement une fonction pratique ; c’est pourquoi je consacre une partie de mon travail au verre fonctionnel, mais je m’intéresse essentiellement à l’utilisation artistique du verre.

Quelles techniques utilisez-vous ?

J’utilise toutes les techniques utilisées dans les ateliers traditionnels, les possibilités de fonte et de coloriage, etc. Le travail se fait en équipe, et par étape. Le verre qui sort du four est fondu ; il a la consistance du miel et ne peut être travaillé que pendant un laps de temps très court, trente à quarante secondes. Un peintre peut consacrer des jours ou des semaines à un tableau, ce n’est pas le cas pour le verrier. Celui qui travaille avec du verre est obligé d’avoir un plan préétabli et une idée précise de la forme qu’il veut obtenir à cause du temps limité dont il dispose. Parfois, le résultat obtenu correspond exactement à ce que l’artiste avait en tête, mais le plus souvent, le verre prend une forme inattendue, mais le résultat est très beau quand-même. Contrairement à la peinture ou à la sculpture, l’art du verre est toujours un art de groupe : les verriers travaillent toujours en équipe, et chaque membre a un travail spécifique à accomplir. Le processus doit être parfaitement rodé pour que chacun puisse remplir ses fonctions à la seconde, avant que le verre ne durcisse. Ce travail d’équipe nécessite la présence d’une personne à la tête du groupe, chargée de superviser le travail de l’ensemble ; il faut également avoir un plan préétabli pour aboutir à la forme de verre conçue au préalable.

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On voit beaucoup de collages dans cette exposition…

Effectivement, la plupart des pièces présentées dans cette exposition sont des ensembles ou des collages sur des tableaux ou sur d’autres supports. Nous les avons obtenus à partir de plusieurs procédés à chaud ou à froid, tels que la fusion simultanée ou le collage après la fonte. Le but était de mettre côte à côte des verres avec des caractéristiques différentes, de manière à ce qu’ils se mettent mutuellement en valeur tout en formant un ensemble harmonieux et hétérogène. Ce type de travail est nouveau. J’essaie au maximum de profiter de la réflexibilité et de la transparence du verre, qui laisse voir la lumière au travers. C’est cette caractéristique du verre qui m’intéresse surtout. Dans un tableau ou une statue, vous ne voyez que le tableau, alors qu’ici, à travers ce verre, vous avez aussi la réflexion de la lumière sur le mur. Ces réflexions multicolores de lumière créent une œuvre nouvelle et entourent le verre comme un cadre. Je pense que le verre a de ce fait une potentialité artistique pratiquement inépuisable. J’ai tenté dans mon travail de développer cette potentialité, et de mettre en valeur la luminosité du verre. J’essaie également d’être attentif à l’esprit contemporain ; je veux que mes interlocuteurs se sentent en relation avec les formes que je crée et que ces formes leur parlent. J’utilise le plus souvent un matériel très résistant pour mes collages, de manière à ce qu’ils ne s’abiment pas au fil du temps.

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Y a-t-il d’autres artistes, en Iran ou à l’étranger, qui effectuent le même style de travail que vous ?

Bien entendu, je ne connais pas tous les artistes verriers du monde. Chaque artiste a son propre style et ses propres techniques, ses propres moyens d’expression, une perception unique et originale du monde, qu’il dévoile grâce au verre. Chaque année, des dizaines de magnifiques pièces en verre sont créées à travers le monde. Il y a aussi beaucoup d’artistes qui travaillent dans d’autres domaines tels que la peinture, et qui s’intéressent aussi au verre dans leur parcours artistique. Je peux citer en Iran les peintres Shabâhangui ou Yârshâhi, qui se sont momentanément tournés vers la verrerie. Je pense que ce qui importe est le regard de chaque artiste, qui lui est spécifique quel que soit son domaine d’activité. J’essaie d’encourager mes amis artistes à partager mon regard de verrier, même pour un court moment. Des sculpteurs, graphistes et peintres tels que Tanâvoli, Yârshâhi, Haghighi ou Dabiri ont collaboré avec moi quelque temps, ce qui m’a permis de découvrir leur point de vue artistique sur le verre. Mais il faut dire que le travail du verrier est difficile. L’air de l’atelier est extrêmement pollué, il y fait très chaud, les conditions de travail sont difficiles à supporter. C’est l’une des raisons qui incitent beaucoup d’artistes à éviter ce domaine, d’autant plus que le verrier est aussi un artisan et que pour sa propre sécurité, il doit parfaitement maîtriser son travail, ce qui nécessite une formation spécialisée.

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Vous utilisez beaucoup de couleurs dans votre travail. S’agit-il de couleurs synthétiques ou naturelles ?

La majorité des matières mélangées dont est issu le verre a une couleur naturelle, mais nous ajoutons aussi parfois des couleurs au moment de la fonte. Ce ne sont pas des couleurs synthétiques à proprement parler, puisque les matières premières du verre sont dotées d’une couleur naturelle.

Est-ce que les couleurs que vous utilisez ont un symbolisme particulier ? J’ai vu par exemple plusieurs poissons de couleur turquoise. Le poisson et la couleur turquoise sont tous deux des symboles dans la culture iranienne. Quelle est l’influence de cette culture dans votre travail ?

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Il est certain que la culture iranienne influence mon travail. C’est impossible que cela ne soit pas le cas, consciemment ou inconsciemment, et je n’ai d’ailleurs jamais essayé de me mettre en autarcie et me couper de ma culture pour travailler. Je pense d’ailleurs qu’il n’y a pas d’artiste qui ne prenne pas en compte, de quelque manière que ce soit, sa culture. Chaque artiste est fier d’utiliser les trésors culturels de son pays pour créer quelque chose de neuf, d’original, qui montre son regard contemporain sur la vie, mais qui plonge aussi ses racines dans sa tradition et son passé culturel. Quoi que l’on fasse, on est toujours en train de prendre position pour ou contre le passé ; il n’y a jamais eu de rupture radicale dans le domaine de l’art. Si vous allez dans les vieilles mosquées et mausolées, vous voyez la réflexion de la lumière sur les murs, le sol, le plafond, à travers les vitraux taillés, et cela crée une indicible ambiance mystique. Et moi, en tant qu’artiste verrier, je m’inspire de ces effets, j’essaie de rendre cette impression de méditation, de relation au divin qui caractérise le travail du verre et les vitraux des mosquées et tombeaux. C’est la part consciente de l’influence que je subis de la culture iranienne. Quant à la couleur turquoise, c’est la couleur iranienne, dont j’espère ne pas abuser. Comme vous pouvez le constater, je m’en sers généralement comme élément central dans un plan de couleur orange, jaune ou rouge. J’utilise également des couleurs qui sont proches de ce bleu. C’est dans ces éléments et dans bien d’autres que mon appartenance culturelle apparaît, de façon volontaire ou non.

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Depuis combien d’années travaillez-vous en tant que verrier, et que pensez-vous de votre parcours ?

Cela fait vingt ans que je travaille dans ce domaine et j’ai jusqu’à aujourd’hui organisé sept expositions. Dans mes travaux, je discerne parfois une volonté de briser les cadres, de sortir du champ, une certaine forme de révolte, de sauvagerie, alors que j’ai aussi de longues périodes de calme pendant lesquelles ce que je crée est géométrique, très rigoureusement ordonné, sage. L’avis du public est important pour moi. Il y a beaucoup de personnes qui sont intéressées par cet art, mais qui ne peuvent pas le pratiquer eux-mêmes parce que travailler avec du verre est difficile. Ces personnes s’intéressent donc à ce que je fais, m’encouragent et me demandent de persévérer. Ces encouragements ont un rôle absolument fondamental dans mon travail. Sans mon public, j’aurais depuis longtemps abandonné le verre, malgré ma passion pour ce matériau, car comme je l’ai dit, la fabrication du verre est difficile, et l’air de l’atelier est pollué et dangereux pour la santé. Et donc, pour ces gens, mais aussi à cause de ma passion pour le verre, je me sens obligé d’organiser chaque année une exposition, qui attire les amoureux du verre.

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Comment votre exposition est-elle accueillie par le public ?

Formidablement bien. Chaque année, quatre vingt mille personnes visitent les galeries d’art, principalement les galeries de peinture. Le type de travail que je fais est plus rare et moins connu, mais attire quand même un grand nombre de visiteurs, de connaisseurs, de collectionneurs, et des gens curieux de découvrir la dimension artistique du verre.

Pourquoi avez-vous choisi d’utiliser le verre pour vos œuvres ?

Je ne sais, je ne peux pas vous répondre. J’ai été attiré par le verre parce que j’aimais sa transparence, son honnêteté, ses qualités. Très vite, je me suis totalement et définitivement passionné pour ce matériau.

La Revue de Téhéran vous remercie de nous avoir accordé cet entretien.

Je vous remercie également.

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* Gallerie artistique Haft Samar, No. 8, 5e allée, rue Koohenoor, avenue Shahid Motahari, Téhéran.


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