N° 46, septembre 2009

Les sables de l’imaginaire


Elodie Bernard


« Et les grands déserts du monde, le Sahara, le Kalahari, le Gobi, ceux d’Arabie, de Perse et d’Australie, le grand désert américain enfin, offrent leurs vallées mortelles et leur solitude dangereuse à ceux qui savent que l’esprit languit dans la sécurité et vit de privations. Sur ces terres étranges la vie tire une soudaine noblesse du danger et du dénuement. »

Albert Camus

Le monothéisme est né dans le désert. De sa terre originelle, il puise un vocabulaire spécifique : révélations, conquêtes, visions sacrées, silence, recueillement, dénuement… Le désert, lieu de la retraite et de la manifestation du divin dans le christianisme comme dans l’islam. Déserts sahariens, déserts perses, déserts tibétains et même déserts de glace en Arctique ou en Antarctique. Ces terres inviolées, lointaines pour certains, plus proches pour d’autres, mais pour tous des terres rudes et écorchées, ont depuis les premiers âges du monde suscité une littérature particulière, marquées par un imaginaire parfois oppressant, parfois salvateur. La littérature sous toutes ses formes a contribué à faire de ces espaces une région de mystère et d’élévation de l’âme.

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De solitaires et lointaines étendues à l’horizon illimité, balayées par le vent des sables et où le moindre murmure de la foule caravanière s’évanouirait dans les profondeurs du « socle du monde ». Dans notre imaginaire, le désert appelle souvent l’idée de vide, de silence. En quelque sorte, l’absence de vie et de bruit. L’absence de signes. Mais ce principe d’altérité binaire fomenté selon un format de négation se trouve être fort insuffisant et réducteur dans pareille nature.

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Cette terre des solitudes est de fait un espace peuplé. Synonyme d’austérité et de détresse, elle est une terre où les oasis et les caravansérails deviennent des lieux d’échanges incontournables, où la recherche de l’Autre est une nécessité à la survie. Bédouins au Sahara dont les poèmes chantés et composés au cours des premiers siècles de notre ère constituent la première expression de la « littérature dite du désert », ascètes qui se recueillent et méditent ou encore voyageurs étrangers égarés ou mystifiés par l’appel du divin. Sans oublier les djenoun, génies maléfiques, qui ensorcèlent de leur présence invisible les sables des déserts africains. Les hommes qui vivent et traversent les méharées se rejoignent dans une même communauté et se laissent envahir tour à tour par le silence alentour, à la nuit tombée autour des feux de camp, ou à la chaleur du zénith devant le soleil devenu flamboyant.

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Sur une terre qui impose le silence à ceux qui la foulent, le langage s’enrichit à mesure que la progression collective œuvre et s’efforce d’aller toujours un peu plus loin, toujours un peu plus profondément entre regs et ergs, entre oueds et oasis. Ce lieu où l’on ne peut se poser, se fixer, où se perpétuent les errances, où l’on est continuellement en route vers, permet de projeter sur l’espace les codes d’un langage, des valeurs humaines, des signes et repères. Silence et langage, une interaction qui ne cesse dans le désert. Ce silence-ci révèle un langage à part entière. Le désert devient la métaphore du silence par excellence chez le français Saint-John Perse et chez bien d’autres poètes. La « littérature du désert » tente d’inscrire au cœur de son écriture le silence dès lors considéré comme un véritable leitmotiv. [1]

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« Le silence est un des charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à l’âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans le tumulte ; loin de l’accabler, il la dispose aux pensées légères. On croit qu’il représente l’absence de bruit, comme l’obscurité résulte de l’absence de lumière ; c’est une erreur. Si je puis comparer les sensations à l’oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment petits bruits, et nous révèle une étendue d’inexprimables jouissances. »

Cette terre des solitudes est de fait un espace peuplé. Synonyme d’austérité et de détresse, elle est une terre où les oasis et les caravansérails deviennent des lieux d’échanges incontournables, où la recherche de l’Autre est une nécessité à la survie.
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Un été dans le Sahara, Eugène Fromentin. (1857)

Dans la littérature française, le désert, à l’origine biblique et mythique, s’enrichit d’une dimension scientifique au cours des XIXe et XXe siècles et d’un aspect davantage fictionnel au XXe siècle.

Certains livres et auteurs sont devenus presque incontournables pour appréhender ces vastes étendues : Un été au Sahara d’Eugène Fromentin ; Charles de Foucauld ; Les Nourritures terrestres (1897) et El Hadj (1899) d’André Gide ; Ernest Psichari avec Les Voix qui crient dans le désert et le Voyage du Centurion (1915) ; Théodore Monod avec Méharées (1937) et Le Chercheur d’absolu (1997) ; l’aviateur français Antoine de Saint-Exupéry avec Vol de Nuit (1931) et Terre des Hommes (1939) où il vécut dans le désert avec son mécanicien Prévot « l’enfer de la mort qui menace et le paradis de la vie retrouvée. » Selon les affinités, les récits de voyage abordent également avec délicatesse cet espace : l’œuvre d’Isabelle Eberhardt qu’elle consacra entièrement au désert avec une grande sensualité littéraire, citons Ecrits dans le sable et Amours nomades ; l’ethnologue Odette du Puigaudeau qui partit dans le désert à la rencontre des derniers nomades sur Terre et en rapporta les livres Pieds nus à travers la Mauritanie (1936) et Le Sel du désert (1940) ; ou encore l’aventurier français Michel Vieuchange, premier Européen à avoir visité les ruines de la cité interdite de Smara dans l’Ouest saharien (Smara, chez les dissidents du Sud marocain et du Rio de Oro (1932). Dans la lignée des voyageurs partis à la découverte des déserts du monde, d’autres figures d’écrivains naissent parmi les militaires, méharistes, explorateurs, et se juxtaposent au décor devenu dans l’instant théâtral. Citons les récits de Louis Gardel, Fort Saganne (1980), de Pierre Benoît, L’Atlantide (1919), ou encore de Roger Frison-Roche avec l’Appel du Hoggar (1937) et La Montagne aux écritures (1952).

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Concernant les déserts persans, Jean-Baptiste Tavernier, coursier en pierres précieuses, écrivit au XVIIe siècle Voyages en Perse. Au XIXe siècle Jane Dieulafoy, déguisée en cavalier traversa la Perse à dos de mulets et partagea avec l’Occident ses découvertes archéologiques dans Une Amazone en Orient et L’Orient sous le voile. Puis plus récemment en 1933, Robert Byron s’intéressa aux origines et à la culture islamiques en relatant ses découvertes dans Route d’Oxiane.

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Les gens de lettres semblent être animés par des motifs individuels, différents des uns des autres : amour de l’aventure, intérêt ethnographique pour les peuples des déserts, curiosité archéologique. Mais pour tous, le désert pourrait se résumer ainsi : un unique petit grain de sable qui rayerait une vision trop manichéiste du monde, entre angoisses et plaisirs, entre Bien et Mal, entre sécurité et danger. Car le désert n’a fait sienne d’aucune frontière, d’aucune limite. Toute entreprise humaine de délimitation est vaine.

Le désert et l’appréhension, au moment du grand départ, de son vide semblent remplir leur tâche, à savoir précipiter l’être humain aux bords de ses abîmes propres à sa condition. Comme s’il eut été nécessaire de se situer sur des terres étrangères, parfois mortelles et dangereuses, pour se rendre compte de la vulnérabilité de l’existence et de la noblesse du courage.

« Son immensité prime tout, agrandit tout, et, en sa présence, la mesquinerie des êtres s’oublie. […] Et tout de suite, autour de nous, c’était l’infini vide, le désert au crépuscule, balayé par un grand vent froid ; le désert d’une teinte neutre et morte, se déroulant sous un ciel plus sombre que lui, qui, aux confins de l’horizon circulaire, semblait le rejoindre et l’écraser. […] Au loin, les monotones horizons tremblent. Des sables semés de pierres grisâtres ; tout, dans des gris, des gris roses ou des gris jaunes. »

Le Désert. Pierre Loti. (1894)

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C’est parce que dans le désert, la sensibilité de l’écrivain se confronte à un silence troublant de signes et à un tourbillon de ses sens en effervescence – loin d’être par conséquent le vide auquel on pourrait s’attendre – que celui-ci acquiert ce que Victor Segalen appelle le « pouvoir de concevoir autre » dans Essai sur l’Exotisme. Par le divers senti et ressenti, l’écrivain en fait une règle d’esthétique d’exotisme universel. Exo est défini de la façon suivante par l’auteur : « tout ce qui est « en dehors » de l’ensemble de nos faits de conscience actuels, quotidiens, tout ce qui n’est pas notre « Tonalité mentale » coutumière. » Loin d’être l’exotisme lourdement chargé de relents colonialistes et plus communément admis en Occident à son époque, il en fait un vecteur d’une esthétique dont le Divers suprême, l’Autre de tout ce qui est connu sont le Divin. Dans Equipée, Victor Segalen s’interroge : « L’imaginaire se déchoit-il ou se renforce-t-il quand il est confronté au réel ? » L’imaginaire lié au désert est grand mais cela contribue à enrichir la connaissance du poète. Celui-ci module le monde et la nature, il les agence, après avoir été soumis à leurs exigences et tente ainsi de compenser les insuffisances de ce réel. Le réel est à excéder par « le transfert instantané, constant, de l’écho de la présence et du désir de l’observateur », note Victor Segalen. Il accomplira alors son voyage « dans les profondeurs de l’humanité ».

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« Le besoin indomptable de solitude et d’immensité qui l’habite est, de fait, une sorte d’instinct de survie, une dynamique mystérieuse qui ne l’asservit à la marche que pour le protéger des autres, pour le sauver de lui-même. Au rythme de ses pas ou à la cadence des méharées, il ausculte la démesure des infinis pour se dépouiller des prétentions, des soucis, pour réduire les démangeaisons de l’orgueil. Il puise dans la marche un épuisement salvateur, une sorte d’ivresse des grands espaces dans lesquelles il s’absorbe tout entier. Et la nudité des regs et hamadas épure ses pensées, leur donne une ascèse véritable. »

En plein désert, les comportements héroïques supplantent les instincts primitifs. La condition humaine se sculpte au plus près de la rocaille, au plus vif de l’émotion. Tel un écho à la parole de Dieu, l’appel du désert convie à la révélation mystique ou tout simplement peut-être, à la révélation à la vie.

Le Siècle des Sauterelles, Malika Mokeddem. (1996)

Le désert et l’appréhension, au moment du grand départ, de son vide semblent remplir leur tâche, à savoir précipiter l’être humain aux bords de ses abîmes propres à sa condition. Comme s’il eut été nécessaire de se situer sur des terres étrangères, parfois mortelles et dangereuses, pour se rendre compte de la vulnérabilité de l’existence et de la noblesse du courage.

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« Prends ton bâton, et marche vers ta douleur, ô voyageur ! et il faudra repartir, repartir encore et, sur le sentier rocailleux où le pied se meurtrit, avancer, mais sans but, marcher, sans but, marcher toujours et sans espoir d’arrivée, dans l’universelle incertitude. »

Le Voyage du Centurion. Ernest Psichari.

Lorsque Antoine de Saint-Exupéry raconte dans Terre des
hommes
l’accident de Guillaumet dans la cordillère des Andes, il écrit : « Ce que j’ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Le héros surmonte la bête. En plein désert, les comportements héroïques supplantent les instincts primitifs. La condition humaine se sculpte au plus près de la rocaille, au plus vif de l’émotion. Tel un écho à la parole de Dieu, l’appel du désert convie à la révélation mystique ou tout simplement peut-être, à la révélation à la vie. Cet appel, si lancinant fût-il, peut se révéler être l’appel tragique de la mort et l’être dans les faits. Michel Vieuchange trouva la finalité de sa destinée dans la ville d’Agadir, sur le chemin du retour de son périple à Smara et Wilfred Thesiger se laisse parfois emporter par des vagues à l’âme.

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« ...et c’était vers lui que je me sentais porté, repris à nouveau
par le désir ardent de le parcourir. Je m’étonnais de cette force étrange qui me poussait encore vers cette vie presque impossible à vivre. […] Je ressentis à plusieurs reprises une envie irrésistible de m’arrêter, de me laisser tomber sur ce sable brûlant
 »

Le Désert des Déserts. Wilfred Thesiger.

Mais dorénavant l’imaginaire du désert ne sera plus relié au caractère terriblement sec et aride de ces terres mais tendra au contraire sur le fil de la conquête qui façonne l’esprit de tous les hommes, et ce quelque soit leur nationalité. Conquête militaire et impériale pour certains, quête de sens et parcours initiatique pour d’autres. La littérature du désert fut marquée en Occident par le rapport de force et l’esprit de domination sur des terres vierges puis conquises. Les déserts de la péninsule arabique furent les lieux de prédilection pour la littérature anglaise et américaine à l’ère coloniale avec des livres qui font date dans l’histoire de la littérature comme Les Sept Piliers de la Sagesse de Thomas Edward Lawrence surnommé Lawrence d’Arabie, alors officier de liaison britannique auprès des forces arabes lors de la Révolte arabe contre les Ottomans de 1916 à 1918. Le titre de ce livre datant de 1922 fait référence à une formation de roches dans le désert de Wadi Rum en Jordanie nommée les « sept piliers de la sagesse » ou encore Le Désert des déserts de Wilfred Thesiger publié en 1978.

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C’est à chacun d’appréhender cet espace selon ses profondes affinités. Terre de désespoir ou terre de réjouissances. Théodore Monod éclaire son sentiment qui le lie au désert à jamais, dans l’introduction à son livre intitulé Maxence au désert. Un voyage en Mauritanie, en 1923.

« Dix années de ma jeunesse se sont trouvées à la fois illuminées et ravagées par un sentiment non partagé que j’avais pris très au sérieux et qui m’avait plongé dans un état d’esprit singulièrement accordé à la nature même d’un pays désertique : le Sahara mauritanien se trouvait donc particulièrement bien préparé pour accueillir, à travers ses tristes immensités, le pèlerinage d’un cœur dont la blessure n’allait se voir cicatrisée que six ans plus tard. »

Dans La mort en Perse, écrit dans les années trente, l’écrivaine torturée Anne-Marie Schwarzenbach voit paradoxalement en la « Vallée heureuse » au-dessus de Téhéran son propre désespoir intérieur, sa propre solitude. Elle est victime de peurs irraisonnées et se sent livrée à elle-seule, sans protection aucune, dans un pays démesurément intimidant.

« Derrière nous s’étendait la route qui traverse d’abord la morne plaine désertique de Téhéran, puis un océan immobile de collines, montant et descendant ces dunes jaunes jusqu’en haut du col d’où elle plonge brutalement, décrivant d’effrayants virages, dans la vallée encaissée de Rudahend. »

L’Histoire du désert s’est inscrite dans le sang et la sueur, à la recherche de possessions territoriales et de gisements d’or noir, elle est aussi l’Histoire de la connaissance de l’Autre et de l’approche de l’être humain à ses propres limites.

L’Histoire du désert s’est inscrite dans le sang et la sueur, à la recherche de possessions territoriales et de gisements d’or noir, elle est aussi l’Histoire de la connaissance de l’Autre et de l’approche de l’être humain à ses propres limites. Au terme de la période coloniale, les récits en Occident s’évanouissent avant de revenir de plus belle sur la scène littéraire avec de nouvelles priorités – probablement plus humanistes et universelles, telle une « aventure poétique et une extase sensuelle » – avec aussi une relecture de l’histoire des lieux et une réflexion sur le nomadisme et l’errance. L’homme de lettres reconnaît alors en le socle terreux une dynamique en soi.

« Les grandes civilisations qui ont éclairé le monde ne sont pas nées au paradis. Elles sont apparues dans les régions les plus inhospitalières de la planète, sous les climats les plus difficiles […] Ce ne sont donc pas les hommes qui ont inventé ces civilisations. Ce sont plutôt les lieux, comme si, par adversité, ils obligeaient ces créatures fragiles et facilement effrayées à construire leurs demeures. » (p.56)

« Il se pourrait que le devenir des hommes, fait d’injustice et de violence, ait moins de réalité que la mémoire des lieux, sculptée par l’eau et par le vent. » (p.69)

« Ce n’est pas par les armes que les maîtres soufis luttent contre le mal, c’est par la puissance de leur verbe, par l’exemple de leur pureté, par la force de leur sacrifice. » (p.139)

Gens des Nuages (1997) de JMG Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008.

Notes

[1Rachel Bouvet, Pages de Sable. Essai sur l’imaginaire du désert, Editions XYZ.


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