N° 48, novembre 2009

Les détracteurs d’Avicenne


Dr. Mohsen Jahânguiri*
Traduit par

Babak Ershadi


Hossein ibn Abdallah (428-373, H.), alias Ibn Sinâ (Avicenne pour les Européens) fut sans nul doute l’un des plus grands génies de toute l’histoire de l’humanité. Son œuvre et ses pensées ont donné au mouvement culturel, scientifique et philosophique du monde musulman un essor important qui l’influença durablement ainsi que le monde entier. Pendant plusieurs siècles, les savants et les érudits ont étudié avec enthousiasme les œuvres d’Avicenne et de grands maîtres ont enseigné ses ouvrages. De nombreux commentateurs et critiques ont écrit des livres afin d’expliquer ses œuvres. Cependant, si l’avicennisme a eu de nombreux disciples et partisans qui ont soutenu l’ensemble des idées du grand maître, ses détracteurs furent tout aussi nombreux.

Ibn Sab’in

Les détracteurs d’Avicenne ont fait une lecture critique d’Avicenne. Leur objectif était de rabaisser la portée et la valeur de sa pensée pour diverses raisons : certains cherchaient à se faire une célébrité en prétendant pouvoir la fonder sur les ruines de celle d’Avicenne. D’autres savants ont fondé leur critique sur une mauvaise appréciation de son œuvre, comprenant souvent très mal ses idées. D’autres encore ont frappé Avicenne d’anathème au nom de leur incompatibilité avec la religion et la loi religieuse islamique, et ont condamné ses œuvres qu’ils considéraient comme hérétiques. Les œuvres d’Avicenne ont fait pendant de longs siècles l’objet de controverses et de longues discussions. La quantité et la qualité des débats qu’ont soulevés les œuvres et les idées d’Avicenne témoignent ainsi de l’importance de la place qu’il occupe dans le monde musulman, mais aussi de la liberté d’esprit et du courage d’Avicenne qui semblait ne pas hésiter à traiter les sujets les plus contestés et les plus discutés qui préoccupaient l’esprit des Anciens et de ses contemporains, et plus tard de la postérité. Il est évident qu’un tel esprit ne peut avoir à la fois que de nombreux disciples ou de nombreux détracteurs.

Les mystiques

Parmi les détracteurs d’Avicenne figurent de nombreux mystiques dont Abou Saïd Abolkheïr, Ibn Sab’in (613-669 H.), ’Abdol-Rahmân Jâmi (812-898 H.) et Sheikh Bahâ’i (953-1030 H.).

Abdol-Rahmân Jâmi

Le cas d’Ibn Sab’in semble plus intéressant étant donné qu’il a critiqué systématiquement tous les grands philosophes grecs (Aristote) et de la période islamique (Fârâbi, Avicenne, Averroès…). Dans ces critiques, il n’a épargné même pas Ghazâli et Fakhr Râzi qui furent eux-mêmes des détracteurs d’Avicenne. Il qualifiait la philosophie d’Aristote de dispersée et d’éparpillée ; celle de Fârâbi de sceptique, la philosophie d’Averroès d’imitation, et celle de Ghazâli d’anxiogène. En ce qui concerne la philosophe d’Avicenne, il l’a considérée comme sophistique et paradoxale. [1] Il a écrit : "La philosophie d’Avicenne est scandaleuse. Ses écrits n’ont point de valeur. Contrairement à ce qu’il prétend, Avicenne n’a pas du tout compris la sagesse de la théosophie orientale. La plupart de ces œuvres sont des imitations de Platon, et ce qu’il y ajoute est souvent médiocre. Son discours est peu fiable, et sa plus grande œuvre philosophique, le Kitâb al-Shifâ’ (Le Livre de la guérison) regorge de fautes et de contradictions concernant les enseignements du grand sage [Aristote]. Mais il est vrai que là où il s’oppose à Aristote, il lui rend en réalité le plus grand des services, car il ne décrit en réalité que ce que le grand sage lui-même avait déjà exprimé. Sa meilleure œuvre est le Livre des Directives et Remarques, ainsi que ses notes sur les Lois de Platon." [2]

Mohammad Ghazâli

Les critiques qu’il a formulées contre Avicenne sont néanmoins souvent infondées, d’autant plus qu’il présente Avicenne à la fois comme imitateur et détracteur des maîtres anciens, en particulier de Platon et d’Aristote. Ces critiques sont souvent mêlées d’injures et de diffamation : tout en prétendant qu’Avicenne a imité Aristote dans Kitâb al-Shifâ’ (Le Livre de la guérison), Ibn Sab’in qualifie ce livre de contradictoire avec les idées du philosophe grec.

Abdol-Rahmân Jâmi, poète mystique du XVe siècle, condamne Avicenne et ses œuvres sans pour en autant présenter à l’appui des preuves convaincantes. Il écrit ainsi :

"Ne cherche pas de lumière dans le cœur d’Avicenne.

Ses "Allusions" sont blasphématoires et ses "Remarques" font peur.

Son Livre de la guérison est la source de toutes les maladies,

Et ce qu’il présente comme "salut" est la source de tous les maux." [3]

Sheikh Bahâ’i croit, pour sa part, que les Directives et Remarques d’Avicenne ne sont qu’une œuvre d’égarement. Il qualifie le Shifâ’ d’empoisonnant, et croit que les arguments d’Avicenne sur les dix intellects (’oqoul ’ashar) sont la honte de l’humanité tout entière. [4]

De nombreux autres mystiques ont critiqué explicitement ou implicitement l’œuvre philosophique d’Avicenne, tout en faisant l’éloge du statut scientifique incontestable de ce dernier. Ce qu’ils reprochent essentiellement à Avicenne est qu’il a adopté, selon eux, une approche plus ou moins matérialiste dans sa philosophie, en s’appuyant sur l’observation scientifique et les sciences empiriques. Or, ces grands mystiques croyaient que pour connaître la vérité, il fallait avant tout s’appuyer sur la foi et l’intuition. Ils prétendaient avoir basé leur propre approche sur le texte coranique et les hadiths, tandis que les arguments rationnels d’Avicenne étaient trop matérialistes à leur goût.

Les théologiens ash’arites

Les théologiens ash’arites comme Abou Hâmid Mohammad Ghazâli (450-505 H.), Abol-Fath Mohammad Shahrestâni (467-548 H.), Fakhreddin Mohammad Ibn ’Omar Râzi (544-606 H.) et Abel Hodjadj Youssef Ibn Mohammad Maklâti (-626 H.) [5] ont critiqué l’œuvre philosophique d’Avicenne au nom de la défense de l’islam et de la théologie ash’arite. En effet, ils frappèrent d’anathème non seulement Avicenne mais tous ceux qui contredirent d’une manière ou d’une autre les idées ash’arites. Les théologiens ash’arites reconnaissaient le statut scientifique d’Avicenne, mais ils s’opposaient vivement à ses pensées philosophiques qu’ils jugeaient contraires à leurs croyances.

Buste de Râzi

Pour Abou Hâmid Ghazâli qui se présentait souvent comme le représentant de l’islam et de l’ensemble des musulmans, l’opposition à la philosophie et aux philosophes était une obligation religieuse. Il a écrit un livre intitulé Tahâfot al-Falâsifa (Destruction des philosophes) entièrement consacré à la condamnation de la philosophie et des philosophes notamment Avicenne. Abou Hamed Ghazâli rejette catégoriquement les avis des philosophes notamment sur des sujets suivants : le problème de l’éternité du monde (azaliyyat wa abadiyyat ’âlam) ; l’unité des attributs (sifât) de Dieu avec Son Essence (zhât) ; l’indissociabilité des attributs de Dieu ; la question de l’essence divine ; la science (’ilm) de Dieu pour les individus et créatures particulières (jo’zi) ; l’impossibilité du surnaturel et de l’extraordinaire ; la négation de l’immortalité de l’âme individuelle ; la négation de la résurrection des corps (ma’âd jismâni). Ghazâli croyait que les avis des philosophes sur la plupart de ces thèmes étaient hérétiques et blasphématoires.

Averroès

Fakhr Râzi fut un grand exégète du Coran. Ce fut un critique sévère de sorte qu’il a mis même en doute les faits les plus évidents. C’est pourquoi ses contemporains l’appelaient "l’Imam des sceptiques" (imâm al-moshakkikin). Comme Ghazâli et d’autres critiques des philosophes et surtout d’Avicenne, Râzi considérait l’opposition à la philosophie comme un devoir religieux. Au nom de la défense de la religion et de la théologie ash’arite, Râzi se fixait comme mission d’attaquer les philosophes et surtout Avicenne qu’il considérait comme le philosophe le plus respecté par ses contemporains. Râzi a écrit deux résumés et commentaires du Livre des Directives et Remarques d’Avicenne visant à rejeter la pensée philosophique d’Avicenne. Il est à noter que Khâdjeh Nassireddin Tûsi a rédigé pour sa part un commentaire du Livre des Directives et des Remarques afin de répondre à la plupart des critiques formulées par Râzi. Dans un autre livre intitulé Mohassal Afkâr al-Motaqaddimin wa al-Mota’akhkhirin (Résultat des pensées des Anciens et des contemporains), Fakhr Râzi critique la philosophie en général et Avicenne en particulier. Tûsi s’est chargé également de répondre à ce livre de Râzi.

A l’instar de Ghazâli et d’autres croyants ash’arites, Râzi a critiqué Avicenne pour trois raisons : selon lui, Avicenne niait l’immortalité de l’âme individuelle, la science de Dieu pour les créatures particulières, et la création du monde dans le temps, trois points capitaux de la pensée théologique islamique dominante. Alors que Ghazâli considérait les philosophes et surtout Avicenne comme mécréants, Râzi n’alla pas jusqu’à les frapper d’anathème, mais les accusa d’opposition à la croyance islamique. [6]

Les théologiens-juristes (foqahâ’)

Parmi les théologiens-juristes qui se sont opposés à la philosophie d’Avicenne, nous pouvons mentionner surtout le hanbalite Ibn Taymiyya (661-728 H.). Au nom de la défense de l’islam et des principes de la religion, il se donnait pour mission le rejet des croyances philosophiques. Il était très dur avec les philosophes et les attaquait à la moindre occasion. Il a consacré un livre intitulé Radd ’ala al-Mantiqiyyin (Le rejet des partisans de la logique) pour critiquer surtout les pensées d’Avicenne. Dans cet ouvrage, il est allé jusqu’à émettre des fatwas condamnant Avicenne et les autres philosophes. Comme certains théologiens-juristes de son temps, il considérait la philosophie comme la "religion d’Aristote" et critiquait les philosophes musulmans de s’y être convertis. Or, Avicenne et les autres philosophes musulmans n’ont jamais nié leurs appartenances religieuses.

Allâmeh Mohammad Bâgher Majlesi accusait Avicenne n’avoir nié la résurrection des corps. Selon lui, si Avicenne n’a pas exprimé ouvertement son avis dans le Shifâ’, c’est uniquement de peur d’être condamné par les théologiens-juristes. En réalité, contrairement à ce qu’a prétendu Majlesi, Avicenne a exprimé clairement son opinion sur la nature de la résurrection des corps dans ce même ouvrage, opinion qui, admettons-le, n’était pas conforme du point de vue d’un grand nombre de théologiens musulmans. Mais il faut éviter de croire qu’Avicenne s’interdisait d’exprimer ses pensées de façon libre pour éviter les critiques des théologiens et savants religieux de son époque.

Les philosophes

Les philosophes musulmans qui étaient partisans de l’école aristotélicienne critiquèrent Avicenne pour ses remarques sur la philosophie d’Aristote. Averroès s’opposa à Avicenne pour les rectifications qu’il voulait introduire dans la philosophie d’Aristote. En tant que philosophe, il défendait Avicenne face aux critiques formulées contre lui notamment par Ghazâli, mais il n’épargnait pas Avicenne de critiques virulentes là où il s’écartait de la philosophie aristotélicienne.

Statue de Sheikh Bahâ’i

Sohrawardi reprocha quant à lui à Avicenne d’avoir accordé trop d’attention à Aristote et négligé l’importance de la philosophie platonicienne. Dans l’introduction de Hikmat al-Ishrâq (La théosophie de l’Orient), Sohrawardi fait allusion au Shifâ’ là où Avicenne a écrit : « Si Platon ne disait que ce que nous pouvons lire de nos jours dans ses œuvres, il faut admettre qu’il n’était pas un grand philosophe ». [7] Il faut néanmoins souligner à ce sujet que les livres d’Aristote furent en majorité traduits à l’époque en arabe, tandis qu’Avicenne ne semble avoir eu qu’un accès très limité aux ouvrages platoniciens. Il faut noter que Sohrawardi était un partisan de Platon et s’est largement inspiré de sa philosophie dans la rédaction de ’Ilm al-Anwâr (La science des lumières). Sohrawardi a néanmoins fait l’éloge d’Avicenne à qui il se disait redevable dans certains de ses écrits, bien qu’il n’ait pas accepté toutes ses idées philosophiques.

En conclusion, nous pourrions dire qu’Avicenne était un philosophe indépendant. Il respectait les opinions des Anciens sans se considérer obligé de les imiter. Contrairement à ce que prétendaient les théologiens ash’arites, Avicenne n’était pas un disciple d’Aristote ; et contrairement à ce que disaient les platoniciens, il ne méprisait pas la philosophie de Platon. En outre, les accusations d’hérésie contre Avicenne semblent injustes, d’autant plus que le grand maître a toujours respecté les grands principes de l’islam et sa loi. Par ailleurs, en ce qui concerne la résurrection des corps, lorsqu’il ne trouva plus d’argument rationnel pour la confirmer, il n’insista pas sur son rejet et se réfèra au Coran et aux hadiths du prophète Mohammad pour accepter cette vérité non pas en tant que philosophe, mais en tant que musulman. Malgré les efforts des détracteurs d’Avicenne pendant de longs siècles, la philosophie avicennienne n’a jamais perdu de son prestige et elle est restée une source d’inspiration pour l’ensemble des philosophes du monde musulman.


Bibliographie :

- Ibn Sinâ, Abou ’Ali Hossein Ibn ’Abdallah, Al-Ishârât wa al-Tanbihât, Tehrân, 1305 H.

- Ibn Sinâ, Abou ’Ali Hossein Ibn ’Abdallah, Al-Ta’liqât, Misr, 1973.

- Ibn Sinâ, Abou ’Ali Hossein Ibn ’Abdallah, Al-Shifâ’, Tehrân, 1303 H.

- Ibn Sinâ, Abou ’Ali Hossein Ibn ’Abdallah, Majmou’ al-Rasâ’il, Istanbul, 1953.

- Ghazâli, Abou Hâmid Mohammad Ibn Mohammad, Tahâfot al-Falâsifa, Qâhira, 1385 H.

- Ghazâli, Abou Hamid Mohammad Ibn Mohammad, Al-Monqiz min al-Dhalâl, Qâhira, 1381 H.

- Ibn Roshd, Abol-Walid Mohammad Ibn Ahmad, Tahâfot al-Tahâfot, Misr, 1388 H.

- Ibn Sab’in, Abou Mohammad Adol-Haqq, Rasâ’il, Misr, 1965.

- Jâmi, Abdol-Rahmân, Diwân, Tehrân, 1361 H. S.

- Râzi, Imâm Fakhr, Mohassal Afkâr al-Motaqaddimin wa al-Mota’akhkhirin.

- Shahrestâni, Mohammad, Al-Milal wa al-Nahal, Qâhira, 1383 H.

- Tûsi, Nassiroddin, Sharh-e Eshârât, Tehrân, 1305 H.

- ’Amili Mohammadi Ibn Hossein Sheikh Bahâ’i, Kolliyyât.

- Abdol-Razzâq, Mostafâ, Tamhid lil-Târikh al-Falsafa al-Islâmiyya, Qâhira, 1379 H.



* Mohsen Jahânguiri est professeur de philosophie à l’Université de Téhéran. Cet article est composé d’extraits d’un article écrit à l’occasion du millénaire d’Avicenne et intitulé Khordegirân-e Ibn Sinâ. Nous remercions M. Jahânguiri de nous avoir autorisés à traduire et à publier des extraits de ce texte.

Notes

[1Les essais d’Ibn Sabin, p. 14.

[2Cité dans Tamhid lil-Târikh al-Falsafa al-Islâmiyya (Introduction à l’histoire de la philosophie islamique) de Mustaphâ Abdol-Razzâq, pp. 41-42.

[3Je n’ai pas trouvé ces vers dans les ouvrages poétiques de Jâmi. Le professeur E. Bertels cite ces vers en les attribuant à Sililat al-Zahab de Jâmi. Voir le Discours du professeur Bertels in La commémoration d’Avicenne vol. II, éd. de l’Université de Téhéran, 1965.

[4L’œuvre complète de Sheikh Bahâ’i, Mathnavi-ye Shir o Shekar (Le Masnavi du lait et du sucre), p. 30.

[5Originaire d’une localité près de Fès au Maroc.

[6Cf. Mohassal Afkâr al-Motaqaddimin wa al-Mota’akhkhirin, pp. 84, 127, 163.

[7Hikmat al-Ishrâq, p. 21.


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