N° 51, février 2010

Ses tendres mains


Soghrâ Aghâ-Ahmadi
Traduit par

Shahrzâd Mâkoui


La mer était calme. Pareilles aux amples jupes longues des fillettes du village, les vagues s’étiraient et ondulaient, embrassant les pieds brûlants de la plage. Par endroits, la brise matinale propageait des senteurs d’algue et d’eau.

Penchée, la femme ramassait des huîtres qu’elle jetait dans un panier. De loin, elle ressemblait à une huître énorme. Le tas multiforme grossissait dans le panier.

Quand le panier fut plein, elle le prit sur son dos et se mit en marche. Comme toujours, les mouettes la raccompagnèrent à grands cris.

Régulièrement, la femme s’arrêtait, posait son panier à terre et se tournant vers la mer où son homme, Shâker, avait un jour disparu, suppliait et criait en scrutant la mer : « Shâker… »

Mais la mer ne l’entendait jamais. Comme toujours, les oiseaux marins dérobaient sa voix, mais elle continuait, fatiguée, elle criait encore : « Shâ…ker… », sans cesse.

Lorsque le soleil étendait ses rayons dorés sur les vagues, la femme reprenait le chemin du retour. Une maison froide et vide, sans homme. La mer avait avalé son homme. Shâker, le gagne-pain et la chaleur de sa vie était parti pour toujours. Elle était restée avec une maison vide, mais remplie d’huîtres. Elle les ouvrait du matin au soir, assise dans un coin, vidée et vide. Les huîtres étaient toujours vides comme ses mains, et dures et tristes comme les deux dernières années de sa vie.

Ce jour-là, la mer était agitée. La femme emporta son panier de paille alourdi par l’humidité jusqu’au bord de l’eau, sur la plage. C’était leur lieu de rencontre habituel. Le vent, chargé d’eau, hurlait en avançant sur les vagues. Il était froid et humide. La femme était prise dans le vent qui tirait ses bras en tous sens : une imploration dérisoire. Soudain, deux mains d’homme émergèrent des flots en bataille, montèrent sur l’eau et se hissèrent sur les vagues. La femme, ébahie, fixait l’eau. Les mains s’avancèrent ; plus près encore, jusqu’à ce qu’elles collent aux sables mous de la plage. La femme s’assit, agitée et tremblante. Le vent la secouait avec violence. Quelque chose brillait sur les mains. La femme se pencha, c’était une alliance, une alliance qui brillait sur des doigts d’homme. Elle se mit à trembler. Les mains lui paraissaient familières, et l’alliance aussi, qui s’enfonçaient doucement dans le sable mou. Agitée, elle posa les mains sur le sable et se pencha davantage. Puis une vague arriva, nettoyant les mains de la femme et faisant ressortir les mains et l’alliance du sable. La femme fixait l’alliance, c’était celle de son homme. Elle l’avait achetée avec de l’argent difficilement mis de côté. Et ils avaient bien fêté l’évènement. Ici même, sur ce sable, sur cette même plage et sa mer bleue et calme, ils avaient grillé du poisson et jeté des ballons dans la mer… qu’elle avait offerte au ciel où ils avaient éclaté sous le soleil brûlant, en leur versant sur la tête une pluie de sucreries multicolores.

La pluie se mit à tomber. La femme désormais pliée en deux sous le vent et la pluie cherchait avidement à revoir les mains. Elles n’étaient plus là. Elle se mit à creuser frénétiquement le sable : « Je les ai vues de mes propres yeux, elles étaient là…ses mains…Shâker…son alliance… Shâker…Shâ…Ker… »

La femme murmurait et griffait le sable. Dessous, il n’y avait qu’une huître. Le vent avait redoublé de violence, il lui mit un coup dans la poitrine et reflua rapidement. La femme fut rejetée en arrière sur le tas d’huîtres. Elle se releva avec effort. Triste et tendue, pleurant, elle étendit les bras en direction de la mer : « Shâ… ker… »

Les mouettes avaient disparu, comme emportées par le vent. Et la mer entendit le cri de la femme et fit danser l’écume. Une vague s’approcha de la plage et s’abattit là où les mains de l’homme étaient apparues. Puis, elle s’avança en tanguant pour se déverser toute entière près de la femme qui fut projetée avec force sur le sol. La vague reflua. La mer se calmait doucement et laissait place à un soleil timide qui faisait briller le sable. La femme aperçut soudain un scintillement, loin des huîtres. Elle avança avec effort et se mit à fouiller le sable : le scintillement était celui de leur alliance, l’alliance de son mari Shâker. Elle s’allongea sur le sable, face au soleil. Le reflet doré de l’alliance blessait ses yeux gonflés de larmes. Elle la huma, l’embrassa, la passa à son doigt. Puis, se relevant, elle reprit son panier d’huîtres et rentra chez elle, heureuse pour la première fois depuis bien longtemps.

Tard dans la soirée, sous la soie argentée du clair de lune, la femme se mit à ouvrir les huîtres une par une. Chaque huître sans perle était une bouche sanglotante, larmoyante. Les mains vides de la femme ouvraient sans cesse les huîtres. Il n’y avait rien, une huître de plus, point de perle. Toutes vides et inutiles. Il n’en restait plus que cinq. Fatiguée et perdant patience, la femme abandonna. Elle murmura : « Demain est un autre jour. Ce sera une journée chaude et ensoleillée, pleine d’huîtres… » Elle s’endormit à côté des huîtres.

Le clair de lune la recouvrit de sa soie argentée et baisant doucement l’alliance de Shâker, s’étendit sur les huîtres qui restaient. L’étincelle dorée de l’alliance ouvrit la bouche des huîtres une par une. Les grosses perles rondes roulèrent sur le sol froid et vide de la maison de la femme.

Le lendemain matin, il faisait beau et chaud et l’odeur de pain frais des mains de la femme se répandait jusqu’au fond de son cœur…


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2 Messages

  • Ses tendres mains 2 mars 2010 22:41

    Le poème sur la mer et cette pauvre femme veuve, rêvant du retour de son bien-aimé. Les descriptions sur la mer, tout au long du récit, indomptable, et que l’on craint plus que le feu sont magnifiques.
    Merci pour ce cadeau, Viviane.

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  • Ses tendres mains 6 avril 2010 00:51

    J’ai trouvé cette nouvelle tendre, poétique et douloureuse. Je l’ai lue à mon atelier d’écriture avec beaucoup d’émotion. Cette lecture a servi de base d’inspiration, où la nature et la tourmente qu’elle provoque, a révélé parmi les participantes à mon atelier de très belles descriptions.
    Tout comme l’analyse sur les berceuses que j’ai découverte sur votre site et qui m’avait inspiré à faire une recherche sur les berceuses du monde entier. Je vous remercie encore pour la qualité de votre revue. Viviane

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