N° 51, février 2010

L’art en Iran à l’époque seldjoukide*


Rouhollah Hosseini


La Grande mosquée d’Ispahan

L’art à l’époque des Seldjoukides est lié à un contexte géographique très large, celui du monde musulman, allant de l’Anatolie jusqu’en Egypte, en passant par l’Iran où cette famille de Turcs installe son centre de pouvoir et prend l’attribut de Grands Seldjoukides. L’empire de ces derniers eut une importance majeure du fait qu’il confirma la place dominante de l’Iran dans le domaine artistique ; c’était presque la même position que possédait l’Italie, à la même époque, dans le contexte de l’art européen. Entre 1000 et 1220, l’Iran des Seldjoukides constitue un canon artistique dans le monde musulman oriental : un immense mouvement culturel est mis en marche par d’éminents ministres tels que Nezâm-ol-Molk, d’où une floraison de chefs-d’œuvre dans les diverses branches de l’art et de la science. Cette période marque aussi des points de repère en toutes sortes de domaines, des objets en métal à la poterie, de l’enluminure à l’architecture. C’est particulièrement dans ce dernier domaine qu’on est témoin de l’apogée de l’art iranien [1]. L’époque seldjoukide en Iran correspond à la mise au point du plan de la mosquée à quatre iwans [2], dont le décor est obtenu par un savant agencement de briques. Ce second type de mosquée, à plan cruciforme, trouve son exemple le plus illustre dans la Grande mosquée d’Ispahan [3]. On peut citer également les mosquées de Zawâreh et d’Ardestân, comme d’autres exemples éminents des mosquées seldjoukides. L’élément caractéristique de cette mosquée seldjoukide est son minaret, élevé, cylindrique, sur base polygonale et orné de bandeaux d’inscriptions et de dessins géométriques en briques. Plusieurs de ces mosquées existent dans la région de Semnân, en particulier à Dâmghân. La salle en coupole au-dessus du mihrâb ainsi que la tour funéraire sont d’autres constructions perfectionnées par les artistes de cette période. La tour funéraire qui se trouve à Gonbad Kâvus marque l’apogée de l’art seldjoukide dans la construction des mausolées. Leur décoration en brique et les carreaux émaillés attirent tout regard. Ces tours ont été élevées dans tout le nord de l’Iran, en tant que mémoriaux pour les personnalités de haut rang telles que les amirs. A tout cela, ajoutons les madrasas [4], écoles de droit canonique, qui furent construites sur l’ensemble de territoires seldjoukides, formant une sorte de réseau. De cette époque les caravansérails sont également connus, certains portaient des décorations luxueuses, compte tenu de leur fonction d’halte royale. Ainsi, trouvons-nous de splendides demeures sur la route principale de Marv à Neyshâbour.

Petite coupe du Khorâssân, XIe–XIIIe siècles. Céramique argileuse à décor peint à l’engobe sous glaçure transparente

En céramique, de nombreux objets admirables proviennent de cette période. Comme en architecture, l’art de la céramique rend compte d’une variété d’écoles régionales, qui ont leurs propres styles et techniques. En plus, l’abondance de ces objets témoigne que la poterie fine possédait une place particulière dans l’art de l’époque. De la région de Kermân proviennent ainsi des carreaux lustrés d’un rouge profond typique. Mais les céramiques les plus coûteuses étaient fabriquées à Kâshân. D’autres centres importants de l’art de la poterie furent Rey et Neyshâbour.

Tour funéraire de Qhabous bin Voshmgir, construite en 1007- l’intérieur de la tour contient des décorations de style muqarnas

La peinture émaillée en bleu et noir était aussi populaire comme l’était l’art du livre : l’enluminure. Nombreux sont les Corans seldjoukides illustrés et de haute qualité qui ont été conservés. Ces Corans sont remarquables par leurs magnifiques frontispices en pleine page ou sur double page et par leur page de colophon, faite de panneaux où les inscriptions, en naskh ou coufique, jouent un rôle primordial. Ces inscriptions de bénédiction deviennent en effet une norme dans presque tous les arts. D’autres livres sont illustrés de scènes narratives (prises pour la plupart du Shâhnâmeh de Ferdowsi), de tableaux de courtisans, d’animaux, de thèmes du zodiaque, des scènes de chasse, de banquets, de musique, etc.

En ce qui concerne les objets en métal, nous avons à l’époque le perfectionnement de la technique du damasquinage à base de métaux différents, du cuivre, de l’argent, de l’or et une substance noire bitumineuse, qui donnaient ensemble un magnifique effet de polychromie. Grâce à cette technique, originellement de la région du Khorâssân, les objets en métal étaient décorés de scènes figuratives élaborées, ce qui permettait de remplacer le métal précieux par du métal vil. Raison pour laquelle ces objets damasquinés ont survécu en grandes quantités (parce que leur métal n’avait pas assez de valeur pour être fondu).

Le minaret Shir-Dor à Samarkand

Il reste à préciser le rôle du mécénat dans l’expansion de l’art seldjoukide. Celui-ci sort de la cour pour recevoir une dimension nouvelle, à savoir populaire, ce qui peut s’expliquer par l’essor de la richesse urbaine et une économie active. [5] L’art seldjoukide révèle en ce sens les goûts du peuple, donnant ainsi une coupe transversale de la société de l’époque. La production riche et variée, surtout dans l’art de la céramique et celui des objets en métal, fait preuve de l’existence d’un mécénat exercé à un niveau plus vaste que celui de la cour et des amirs ; il s’agit du mécénat des marchands, des membres de la classe savante et des professionnels. Ainsi, nous pouvons dire que la plupart des objets étaient probablement fabriqués pour le marché. Pour ce qui est de l’architecture, elle impliquait des sommes d’argent beaucoup plus importantes, le mécénat comprenant ainsi les gens de haut rang. D’où l’inscription dans les mosquées et les mausolées du nom des sultans seldjoukides eux-mêmes.

L’époque seldjoukide a été, à n’en pas douter, l’une des plus riches en matière de production artistique, dans l’histoire de l’art musulman, mais aussi iranien.


Bibliographie :

- 1. Encyclopédie de l’Islam, Tome VIII, Ed. Leyden Brill, Pays-Bas, 1995.

- 2. Mohammad Khazâyî, Art islamique, Acte de colloque, Ed. Institut d’études sur l’art islamique, Téhéran, 1382.

- 3. Sabrina Mervin, Histoires de l’Islam, fondements et doctrines, Ed. Flammarion, Paris, 2001.



* Ce bref article, loin d’être exhaustif, est en grande partie inspiré de l’Encyclopédie de l’Islam, Tome VIII, Ed. Leyden Brill, Pays-Bas, 1995.

Notes

[1On ne peut évidemment faire une division nette entre le style qui peut être qualifié de seldjoukide et celui qui le précède ; les artistes de cette période contribuent en effet à achever, voire mener à leur perfection, les formes classiques de l’architecture persane. Il y a quand même une rupture distincte après 1220, suite à l’invasion mongole et du fait qu’il y eut un vide après cette date.

[2Un iwan est une sale voûtée quadrangulaire, ouverte par un arc brisé sur la façade.

[3Sur l’origine de la construction de cette mosquée, il existe de nombreuses hypothèses qui ne sont pas parfaitement étayées. Entre autre, une hypothèse considère le début de son édification au Xe siècle ; elle a cependant été restaurée et remaniée plusieurs fois au cours du temps. L’apport seldjoukide est de toute façon considérable, surtout dans la conception du plan iranien à quatre iwans.

[4La première madrasa fut, semble-t-il, celle fondée à Bagdad, en 1065, par Nezâm-ol-molk (d’où son nom de Nezâmiyeh), dont l’objectif était de lutter contre le chiisme et de constituer une orthodoxie sunnite reposant sur l’école juridique chafiite et la théologie acharite (Sabrina Mervin, Histoire de l’Islam, fondements et doctrines, Ed. Flammarion, 2001).

[5Il est curieux de voir que nous sommes à la même époque, en Occident, témoins de l’expansion de ce phénomène, lequel est de son côté l’œuvre de l’essor de l’urbanisme et du développement culturel et économique des pays européens ; facteurs qui contribuent au développement de l’art roman en Europe occidentale.


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