N° 54, mai 2010

Les nomades Qashqâ’is


Mahnâz Rezaï


Les Qashqâ’is sont une grande tribu iranienne parlant une langue turque azéri. Ils sont chiites et vivent principalement dans les provinces de Fârs (en particulier autour de Shirâz), dans le sud de la province d’Ispahan, dans la province du Khouzestân et autour des villes comme Gatchsârân, Yâsoudj, Boroudjen, Sâmân, Boushehr, Samirom, Shahrezâ, etc. En fait, les clans Qashqâ’is sont dispersés dans presque toutes les régions de l’Iran. Ils sont originaires d’Asie centrale et font partie des peuples turcs qui s’installèrent en Iran aux XIe et XIIe siècles. Certains de ces groupes se donnèrent le nom de Qashqâ’i au XVIIIe siècle. Leur migration en Iran prit de l’ampleur aux époques seldjoukide, ilkhânide, timouride et safavide.

Le mot « qashqâ’i » est composé de qash et qâ’i. Qash était autrefois le nom d’une ville du Turkestan (l’actuel Ouzbékistan) qui s’appelle aujourd’hui « Shahreh Sabz », tandis que Qâ’i est le nom d’une des vingt-quatre tribus des Turcs Oghouz. La tribu Qâ’i, après avoir migré vers Quebtchâq (Turkestan) et le Caucase et s’y être longtemps attardée, se dirigea vers la Turquie et participa plus tard à la formation de l’Empire ottoman. A cette époque, certains clans de cette tribu s’installèrent dans la région de Fârs, au pied du Zâgros et y fondèrent la branche iranienne des Qashqâ’i. Qashqeh Daryâ est également le nom d’une rivière et d’une province en Ouzbékistan.

Les Qashqâ’is sont composés de tribus et clans parmi lesquels on peut citer les Darreh-Shuri, Kashkuli, Shesh Baluki, Farsimadan, Qaracheh, Rahimi et les Safi-Khâni. Les Ghorbatis (étrangers) sont aussi une branche de cette tribu, mais les Qashqâ’is les considèrent comme inférieurs et ne se marient pas avec eux.

Les femmes qashqâ’is battant du riz et du blé dans des mortiers de bois

Les Qashqâ’is migrent trois ou quatre mois par an et passent le reste de l’année dans le yeylâgh (séjour d’été) ou le gheshlâgh (séjour d’hiver). Certains d’entre eux sont sédentarisés et s’occupent d’agriculture et d’élevage ou vivent en citadins, particulièrement à Shirâz. Le métier principal des Qachqâ’is est l’élevage de moutons et de chèvres. Ils sont toujours en train de migrer pour trouver de nouveaux pâturages. Outre l’élevage des moutons, certains Qashqâ’is ont des activités agricoles lors de leurs arrêts dans les territoires d’été ou d’hiver. Ils migrent toujours des territoires froids, c’est-à-dire les régions situées autour des villes d’Abâdeh, Shahrezâ, Ardakân, Samirom, villes du piémont de la montagne Denâ, vers les territoires chauds, c’est-à-dire les régions environnantes les villes de Behbahân, Kâzeroun, Ghir, Karzin, Lârestân, Khesht, Firouzâbâd, Dashtestân, jusq’aux bords du Golfe persique.

Les Qashqâ’is vivent sous des tentes. Leur "maison", l’âlâtchigh, est composés de deux parties : le toit (siâh tchâdor) qui est tissé en poils de chèvre et le mur de cloison (tchig ou tchit) qui est fait de roseau et de poils de chèvre. Ces tentes rectangulaires sont constituées d’un toit, de mâts, de cordes, de clous longs et courts en bois (shish).

Les mâts servent à dresser la tente. La forme de la tente n’est pas la même en hiver qu’en été. En hiver, les mâts forment un toit en cône pour empêcher la pluie ou la neige de pénétrer à l’intérieur de la tente. Près de la tente, on creuse un petit ruisseau pour récupérer l’eau de pluie. En été et au printemps, on dresse les mâts aux quatre coins de la tente pour que le toit ait une forme rectangulaire. En été, la tente n’a qu’un seul mur au pied duquel on place les meubles et la literie. En hiver et vers la fin de l’automne, on couvre les quatre côtés de la tente. On sort de la tente et on y entre par un seul côté.

Neytchi ou tchigh est une natte de jonc que l’on met à l’intérieur tout autour des murs des tentes pour se protéger contre le froid et la pluie. Les Qashqâ’is mettent leurs meubles, nourriture, lits et vêtements dans de grandes besaces et les arrangent avec ordre le long des tentes. Parfois, on les couvre d’un grand tapis tissé de laine (djâdjim). Outre les tentes noires, il existe des tentes blanches qui servent à certaines cérémonies comme les fêtes de mariage. Pendent ces fêtes, on relève les murs de la tente de tous côtés pour que tout le monde puisse voir la scène de l’intérieur. De nos jours, certaines familles qashqâ’is vivent dans des bâtiments en brique ou en pierre.

Les vêtements des femmes qashqâ’is sont constitués de quatre ou cinq longues jupes plissées qui s’appellent tonbân ou zirdjâmeh qu’elles portent l’une sur l’autre. Les tonbân du dessous sont faits de tissus bon marché comme le tissu indien à fleurs et ceux du dessus sont faits de tissus plus chers comme le velours et la dentelle et sont brocardés d’or. Les jupes sont ouvertes sur les deux côtés. Si les vêtements ne sont pas à fleurs, on les pare de paillettes.

Berger qashqâ’i, province de Fârs
Photo : Hassan Ghaffâri

Les femmes qashqâ’is portent des espadrilles sans chaussettes et se parent avec des bijoux comme des colliers et bracelets en or. Les hommes portent généralement un costume. Mais leur vêtement local est une chemise longue, unie ou à fleurs, ample et garnie d’une doublure. Sous cette chemise, ils portent un pantalon bleu uni ou rayé. Ils portent des espadrilles faites à Shirâz et à Abâdeh ou des chaussures ordinaires. Ils nouent également un shâl (écharpe) à la taille. Le chapeau à deux angles des hommes qashqâ’is est fait de poils de chameau. Cette forme de chapeau est spécialement qashqâ’is et permet de distinguer les membres de cette tribu. Ces chapeaux ont la forme d’une couronne, ce qui veut dire que chaque Qashqâ’i est son propre roi. Le tchoqeh, fabriqué en soie et descendant jusqu’aux genoux, est un autre habit blanc, destiné à la chasse ou à la guerre. Une corde en couleur (zenhâreh) se fixe des deux côtés sur les épaules et passe sous les aisselles pour être nouée dans le dos. Le zenhâreh sert à ramasser et retenir les manches du tchogeh sur les bras.

Les productions agricoles des Qashqâ’is sont les céréales, les légumes, les agrumes et les dattes. Leur agriculture ne s’est pas encore réellement modernisée. Les femmes travaillent à la maison, mais aident cependant les hommes dans les affaires agricoles. Elles vont aux plaines, ramassent chaque matin du bois, remplissent les outres de l’eau des sources et les rapportent aux tentes. Elles battent du riz et du blé dans des mortiers de bois en chantant des mélodies tribales. Elles préparent elles-mêmes du pain, du beurre, du yaourt, du fromage et tissent toutes sortes de tapis (guelime, gabbeh, djâdjime, etc.). Toute jeune fille qashqâ’i doit savoir tisser. Les Qashqâ’is sont réputés pour leurs tapis et autres objets en laine tissée.

Les Qashqâ’is se servent du cheval, du chameau et de l’âne pour se transporter mais la plupart des khâns (chefs) qashqâ’is ont des voitures. Les hommes qashqâ’is tiennent beaucoup à chasser, à tirer et à faire de l’équitation. Ils s’intéressent aussi aux fêtes et aux danses. Lors des fêtes, les femmes et les hommes prennent deux mouchoirs à la main, forment un grand cercle et commencent à danser aux bruits des tambours et trompettes en agitant les mouchoirs et en tournant autour du cercle. La danse darmarou est très intéressante. Les hommes dansent deux à deux, bâtons à la main au rythme du tambour. Les Qashqâ’is aiment beaucoup boire du thé et fumer le narguilé et la chibouque.

Les cimetières des Qashqâ’is sont situés sur leurs routes migratoires. A chaque migration, ils s’arrêtent ainsi pour rendre hommage à leurs défunts. Les khâns leur sont très chers. On construit pour eux des tombeaux splendides. Les tombeaux de certains khâns qashqâ’is, en particulier dans le clan des Qashqâ’i-Kashkuli sont faits de pierres et ressemblent souvent au tombeau de Hâfez.

Les femmes qashqâ’is ne se maquillent jamais. Les hommes se rasent toujours et portent la moustache.

Motif qashqâ’i
Photo : M. Kiyâni

Les Qashqâ’is ont été une force politique importante en Iran entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Qashqâ’is ont organisé la résistance contre les forces d’occupation britanniques, redevenant ainsi une des forces politiques majeures au sud du pays. En 1946, lors d’une grande rébellion de plusieurs confédérations tribales, les Qashqâ’is contribuèrent activement à la lutte qui permit de repousser les troupes d’invasion russes.

En 1924, Seyyed Hassan Modarres, homme politique et grand religieux, écrivit une lettre dans le journal Asiâ-ye Vasati (l’Asie centrale) adressée à Ahmad Shâh, dernier roi qâdjâr et protesta contre sa politique de sédentarisation forcée des nomades iraniens. Ahmad Shâh croyait que l’éducation des nomades ne serait réalisée qu’en les sédentarisant. Le professeur Mahmoud Hessâbi, physicien iranien, fut le premier à établir les premières écoles pour les nomades iraniens et surtout les Qashqâ’is en 1951. ہ l’époque pahlavi, Mohammad Bahman Beigui, écrivain qashqâ’i, continua avec succès dans cette voie.

Source :
- Kiâni, Manoutchehr, Târikh-e Mobârezât-e Mardom-e il-e qashqâ’i az safavieh tâ pahlavi (Histoire des luttes des Qashqâ’is de l’époque safavide à l’époque pahlavi), Kiân Nashr, 2007
- Kiâni, Manoutchehr, Negâhi be il-e qashqâ’i ba’d az shahrivar-e 1320 (Regard sur les Qashqâ’i après septembre 1941), éd. Kiân Nashr, 2004
- Mirzâyi Dareh Shouri, Gholâm-Rezâ, Qashqâ’ihâ va mobarezât-e mardom-e djonoub (Les Qashqâ’i et les luttes du peuple du sud de l’Iran), éd. Markaz-e Asnâd-e Enghelâb-e Eslâmi, 2003


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