N° 61, décembre 2010

Montréal : deux lieux pour l’art contemporain, deux stratégies


Jean-Pierre Brigaudiot


Montréal est une grande ville tranquille située au sud est du Canada, au bord du Saint Laurent, un immense fleuve qui prend sa source dans les grands lacs entre l’Ontario et le nord des Etats-Unis et se perd dans l’océan Atlantique nord. Montréal est également la principale ville du Québec dont la langue officielle est le français, mais un français différent de celui qui se parle aujourd’hui en France, tellement différent que sa compréhension est quelquefois difficile, surtout lorsqu’il est celui d’un québécois d’une région comme par exemple l’Acadie.

L’art contemporain à Montréal se joue géographiquement par rapport à deux pôles que sont d’une part Toronto, la plus grande des villes canadiennes située sur la côte ouest, en expansion constante et extrêmement dynamique et d’autre part New York, au sud-est, qui est à moins de 700 kilomètres et reste incontestablement la capitale mondiale et incomparable de l’art vivant. Les acteurs des arts visuels contemporains sont bien d’accord sur cette situation qui place Montréal dans un entre deux. La visite des galeries et des musées confirme cela malgré une vie artistique consistante mais qui en termes de mondialisation de l’art ne se situe pas au premier plan. Pour ce qui est des galeries contraintes à composer avec une clientèle locale, peu d’entre elles affirment un caractère prospectif et combatif et beaucoup ont opté pour un éclectisme mou dont l’avantage immédiat est d’assurer des ventes à partir de formes d’art un peu-beaucoup-déjà vues et revues. La caractéristique de ce marché de l’art contemporain de Montréal est que l’on n’y découvre pas grand chose qui puisse surprendre, étonner et enthousiasmer, tout au plus de bonnes et belles œuvres, même si quelquefois elles sont peu innovantes. Les artistes qui veulent faire une carrière autre que locale doivent envisager d’exposer et de s’implanter à Toronto ou à New York pour ce qui est de l’aire géographique la plus proche. Pour l’art contemporain deux musées l’accueillent : le Musée des Beaux Arts, récemment agrandi et modernisé avec bonheur, dont la dynamique est évidente, persiste à montrer des œuvres actuelles (intéressantes) bien que ce rôle incombe plutôt au Musée d’Art Contemporain de Montréal, encore nouveau. Ce dernier musée étonne quelque peu par sa modeste dimension autant que par la présentation d’une collection d’œuvres locales plutôt modernes que vraiment contemporaines. Nul doute que l’une des raisons de cette orientation réside dans un nationalisme ici omniprésent dont découle la volonté d’affirmer une identité québécoise alors que l’art contemporain est pris dans la mondialisation ; le choix du provincialisme n’est pas sans poser quelques problèmes.

En marge de ces deux musées et des galeries d’art contemporain les plus ouvertes à l’innovation, il y a quelques lieux de nature alternative parmi lesquels ont trouve des regroupements d’artistes plus ou moins autogérés et des friches industrielles réhabilitées et accueillant la création en matière d’arts visuels. Parmi ces friches, l’une d’entre elles fait rêver dans ses potentialités, c’est l’énorme silo à grains du vieux port qui barre la vue sur celui-ci. Il est plus ou moins question d’en faire un espace d’accueil pour l’art ; évidemment ce serait absolument extraordinaire pour Montréal… et certes onéreux. Quant aux friches industrielles réhabilitées, j’ai retenu deux de ces lieux, l’un fonctionnant sous le régime privé et l’autre sous un régime plus ou moins associatif, ce sont d’une part Parisian Laundry et d’autre part la Fonderie Darling. L’un et l’autre de ces lieux sont un peu en marge des différents centres de la ville comme le quartier Latin, le quartier Chinois ou le Plateau du Mont royal, mais sont cependant situés dans la ville et donc aisément accessibles.

Extérieur de la Parisian Laundry

Parisian Laundry est une ancienne blanchisserie, un vaste bâtiment de briques rouges percé de grandes baies qui en éclairent l’intérieur. La réhabilitation s’est faite à grands frais et fut réussie en tant que telle, moins sans doute en tant que lieu d’accueil pour l’art contemporain car, bien curieusement il y a très peu de murs d’accrochage pour les œuvres, si ce n’est dans des parties du bâtiment qui ne leur étaient guère destinées mais qui s’y prêtent mieux que les deux vastes niveaux principaux ; ces derniers outre qu’ils s’offrent à priori comme espaces propices aux installations souffrent d’une très forte présence des structures architecturales en bois et en métal et des larges ouvertures sur l’extérieur, ce qui interfère nécessairement avec les œuvres présentées. Cette Parisian Laundry est donc un lieu qui contraint les artistes invités à y exposer, le plus souvent, des œuvres conçues en relation avec le site, à lutter contre celui-ci, sauf peut-être dans le bunker, l’ancienne salle des chaudières, au sous sol, qui semble tout à fait prédisposée à accueillir des installations multimédia, ce qui n’est cependant pas le domaine de prédilection de cet espace d’art contemporain. Les œuvres réalisées pour le lieu restent soit propriété des artistes soit sont acquises. Le fonctionnement de la Parisian Laundry relève d’un mécénat privé bénéficiant occasionnellement de quelques subventions institutionnelles. De mes visites est resté le sentiment d’un lieu un peu à l’écart et un peu en sommeil quant à sa capacité à utiliser ses propres espaces pour une création dynamique et vraiment vivante. Toutefois, Parisian Laundry participe à quelques foires d’art, s’enorgueillit d’exposer les travaux d’étudiants diplômés des écoles d’art et semble promouvoir un petit groupe d’artistes.

Extérieur de la Fonderie Darling

L’autre friche industrielle réhabilitée est la Fonderie Darling, une fonderie dont les activités se sont éteintes il y a quelques décennies et qui fut menacée de destruction. Ici, contrairement à la Parisian Laundry, le sentiment premier est celui d’être dans une ruche où les uns et les autres s’activent, artistes, administrateurs et techniciens. Le statut de la Fonderie Darling, ouverte en tant que lieu consacré à l’art en 1994, est de type associatif et elle reçoit des subventions publiques (fédérales, régionales et municipales) en même temps qu’elle tire bénéfice de la location occasionnelle de ses propres espaces (qui comportent un restaurant), ainsi que cela se fait de plus en plus, comme par exemple au Louvre à Paris. La Fonderie Darling s’articule globalement en trois zones : une vaste salle en béton brut et patiné par l’usage d’antan, susceptible d’accueillir des œuvres conçues en dialogue avec celle-ci, c’est à dire plutôt des installations ; mais elle peut également accueillir des spectacles dont des performances et des concerts ; à proximité il y a quelques petites salles qui offrent des murs d’accrochage traditionnel et les ateliers techniques à la disposition des artistes ; puis il y a la zone consacrée à l’administration et enfin, dans les étages se situent des ateliers qui accueillent des artistes en résidence. Et c’est là le grand intérêt de la Fonderie Darling : accueillir des artistes en résidence, ce qui permet à Montréal de voir se créer sur place des œuvres vivantes, en toute liberté puisqu’elles ne sont nullement soumises à une commande précise, si ce n’est éventuellement celle que dicte le lieu. Les résidences, explique Caroline Andrieux, la directrice qui a animé il y a un certain temps l’Hôpital Ephémère de Paris, une autre friche architecturale, sont de deux sortes : atelier et logement confondus en un espace unique ou simplement atelier. Il s’agit d’aides conséquentes offertes aux artistes retenus, tant au plan de l’attribution d’un logement et lieu de travail que d’une bourse ; éventuellement cela débouche sur une exposition. Au delà de la fonderie Darling, il semble que le Canada affirme une volonté de venir en aide à la création artistique contemporaine – cela concerne également les autres arts que sont la musique et le théâtre -, d’ailleurs la presse colporte des annonces en direction des artistes afin qu’ils se portent candidats à différentes formes d’aides. La vie de la Fonderie est ponctuée de manifestations en liaison ou non avec les artistes résidents ; ainsi ai-je pu assister à un concert très évocateur de John Cage qui se tenait dans l’espace principal occupé par une installation au sol, très post minimaliste, deux œuvres bien articulées et d’une incontestable qualité. Lors des diverses manifestations les artistes résidents ont l’opportunité de jouer l’opération portes ouvertes et ainsi de rencontrer le public sur le site même de leur création, ce qui diffère évidemment de la situation d’exposition. J’ai pu parler à bâtons rompus de leur travail et de leurs projets avec un artiste venu de Floride et avec une jeune artiste iranienne diplômée des Arts Décoratifs de Strasbourg.

Vue extérieure du Silo no. 5, quartier Ephémère, Photo : Diana Shearwood.

Deux lieux, ici à Montréal, Parisian Laundry et la Fonderie Darling, deux stratégies avec pour dénominateur commun d’être d’anciens bâtiments industriels abandonnés en tant que tels et ayant échappé de peu à la destruction. Depuis la fin des années soixante, certaines friches industrielles des grandes villes du monde ont pu devenir des hauts lieux de la création artistique qui a trouvé ainsi une sorte de protection et d’aide privées ou institutionnelles en même temps que des espaces à la mesure de ses ambitions.


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