N° 66, mai 2011

L’esprit de la chasse dans la France médiévale
(haut Moyen Âge)


Fabrice Guizard


La France est le pays d’Europe occidentale qui compte la plus forte proportion de chasseurs dans sa population. Pour se défendre d’une caricature qui en fait un guerrier brutal échappé d’un autre âge, le chasseur français revendique un héritage d’une longue tradition historique et n’hésite pas à invoquer un glorieux passé national pour affirmer ce « droit naturel » : la liberté de chasser est une conquête de la Révolution Française. Dans ses écoles, la république n’a eu de cesse de rappeler à ses enfants que la chasse sous l’Ancien Régime était un des privilèges de la noblesse aboli la nuit du 4 août 1789. La chasse représentait cette société inégalitaire où le paysan ne pouvait tuer la bête qui détruisait ses récoltes, fût-il un lapin, et où le bourgeois propriétaire était privé de ce droit sur ses propres terres.

Cependant le passé politique et social de la chasse n’est pas aussi clair. L’interdiction de la chasse à la grande majorité des roturiers ne date que de la fin du XIVe siècle et encore faut-il attendre le XVIe siècle pour que cette transformation de la loi porte toutes ses conséquences. D’une manière générale, les règles strictes de la vènerie et de la fauconnerie se renforcent dans le contexte des désordres politiques et civils des guerres de religions et du renforcement de l’absolutisme monarchique. La culture de la chasse se structure alors et tente de se rigidifier en même temps que la société de cour découvre l’étiquette.

Le lien entre la chasse, l’aristocratie et la monarchie est donc long à se tisser. Je vous propose de remonter aux sources de cette histoire qui se situent au haut Moyen آge.

Dans la Vie de Charlemagne écrite vers 830, Eginhard présente la pratique de la chasse chez les Francs comme un véritable trait de culture. Au haut Moyen آge, elle occupe une place importante dans la vie des hommes. Cependant l’archéologie a démontré, à travers l’étude des restes alimentaires retrouvés, que la capture du gibier dans un but alimentaire n’est pas l’objectif principal des aristocrates. Bien qu’à la table seigneuriale la proportion de gibier soit plus importante qu’ailleurs, elle représente une part très faible des viandes consommées. L’importance du gibier est donc plus qualitative que quantitative, et cette valeur symbolique de la viande des forts traverse les siècles.

L’équipement utilisé à la chasse est un signe de reconnaissance sociale. Dès le Ve siècle, la pratique de la chasse est associée à l’utilisation de chiens et d’oiseaux de proie. Diverses sources nous montrent comment ces animaux étaient considérés, et la manière dont ils pouvaient circuler au sein de l’aristocratie. Cependant, la fauconnerie est une nouvelle pratique inconnue à l’époque précédente (la langue latine est de ce fait extrêmement pauvre en vocabulaire pour la décrire) et les textes du haut Moyen آge n’évoquent guère la chasse à l’oiseau. Car cette pratique ne semble pas assez démonstratrice.

C’est la chasse à la grande faune (sangliers, cerfs…) qui s’affirme comme une pratique distinctive, c’est à dire qu’elle particularise un groupe en même temps qu’elle creuse un fossé avec les groupes jugés inférieurs. Elle est un facteur de reconnaissance sociale, et identifiée ainsi dès le plus jeune âge chez les garçons. Il est certain que le souverain franc ne pouvait ignorer l’importance de la chasse communautaire comme moyen d’affirmer une position hiérarchique au sein du groupe des aristocrates. Charlemagne l’exige de ses enfants, ses fils surtout, en tant que jeunes aristocrates et aussi en tant que princes de sang. Selon les auteurs, la chasse est qualifiée de coutume franque, de coutume noble, mais aussi de coutume royale. L’importance de la chasse noble et sa valeur symbolique expliquent pourquoi les souverains ont décidé que dans certaines propriétés royales la chasse au gros gibier leur serait réservée. Très tôt, le droit de chasse s’appuie sur la double conception de la souveraineté et de la propriété qui, lorsque les juristes sont convoqués, a bien du mal à être dessinée selon des contours strictement législatifs. Cette notion de « droit de chasse », réfutée par certains historiens, pose en effet un problème à la fois sémantique et pratique, et ce, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

Le rapport entre la figure royale et la pratique de la chasse s’impose à travers les textes dont nous disposons : les grandes annales, les biographies, les panégyriques et les poèmes (il n’existe pas de traité de chasse à cette époque, bien que l’on fasse remonter le genre à Xénophon. Les premiers sont du XIIe siècle). Pour le prince carolingien, l’acte cynégétique n’est ni un poste important dans l’économie palatine, ni un simple loisir noble. Les auteurs du haut Moyen آge qui se sont attachés à décrire ces parties de chasse le savent bien. Il semble d’ailleurs qu’au IXe siècle, et dans le contexte particulier de la dynastie carolingienne après Charlemagne, l’écriture sur la chasse royale ait été au moins aussi importante que la pratique présentée comme un véritable rituel de cour.

Cerf près d’une eau vive, au cours d’une chasse, Valenciennes - BM - ms. 0039 (vers 1087)

Pourquoi donc évoquer des parties de chasse royales au milieu d’autres faits politiques dans les sources officielles ? La régularité des mentions dans les grandes annales, surtout pour le règne de Louis le Pieux (814-840), donne l’impression que la chasse s’est institutionnalisée : elle paraît entrer dans le cycle annuel des fastes royaux. La chasse, souvent automnale, est ainsi l’ultime activité du prince avant les quartiers d’hiver. Dans d’autres notices, la saison de chasse s’intercale avec des campagnes militaires, la tenue d’une assemblée ou la venue d’une ambassade, sans jamais que l’on puisse la considérer comme une rupture dans les affaires du gouvernement. A une époque où la cour est très mobile, les souverains se déplacent selon des itinéraires auxquels sont intégrées les saisons de chasse. La chasse témoigne de la présence royale dans une région ; elle concrétise le territoire sur lequel s’exerce réellement son autorité directe, en même temps qu’elle entretient des liens entre la cour et la noblesse locale en temps de paix.

Les biographes associent encore plus nettement chasse et pouvoir. Ce caractère éminemment politique explique en partie les rares évocations de femmes participant à la chasse. Rien n’interdit aux femmes de chasser. Si en général il n’y a pas de chasseresse dans les sources narratives, c’est en raison du caractère très physique voire dangereux de cette activité. Aussi, ce n’est pas par hasard si les seules femmes présentes à une chasse dans des œuvres de cour sont celles dont l’importance politique est reconnue. C’est le cas notamment de Judith, seconde épouse de Louis le Pieux, qui entend faire valoir les droits de succession de son fils, le futur Charles le Chauve (roi franc de 840 à 877). Le poème d’Ermold le Noir la montre en animatrice d’une fête champêtre autour d’une grande partie de chasse.

Chasse au cerf, Tours - BM - ms. 2283 (vers 1500)

La chasse n’apparaît pas comme un élément de second plan dans la définition de la figure royale. C’est un trait classique du portrait princier dès l’Antiquité. Chasser est le signe de la bonne santé du souverain et la garantie de la stabilité du pouvoir. Dans les grandes annales du IXe siècle, on rapporte une partie de chasse à l’occasion des grandes assemblées, ou bien après qu’une grave crise politique a été surmontée. En exhibant sa force, le roi s’affirme comme chef et maître de son territoire. Démonstration de la vigueur physique, la chasse révèle l’aptitude à gouverner, aptitude pour laquelle le souverain ne doit montrer aucun fléchissement, aucun vieillissement. Charlemagne, vers soixante cinq ans, chasse encore dans les forêts d’Ardenne. Louis le Pieux chasse l’année qui précède sa mort, à soixante deux ans.

Il y a donc incontestablement un lien avec la figure impériale au haut Moyen آge. La chasse est une parade qui montre que le monarque franc se hisse à la hauteur des plus grands souverains du monde. Les parcs à gibier, proches des grandes propriétés princières sur le modèle antique des paradis perses, associent ainsi deux représentations du monarque franc : sa force physique et son intelligence surpassant la force sauvage et instinctive par la chasse ; mais également l’étendue de sa renommée par la provenance géographique des animaux exotiques qu’il peut y exhiber. A Aix-la-Chapelle, les courtisans peuvent ainsi admirer pendant plusieurs années le fabuleux cadeau d’Haroun al-Rashid à Charlemagne, l’éléphant Abul Abbâs.

Le succès à la chasse peut-être considéré également comme le signe de futures victoires militaires. Dans tous les cas, le souci de décrire le roi comme un chasseur trahit une véritable intention de propagande. Il semblerait que Charlemagne soit le modèle même du roi-chasseur pour plusieurs générations d’auteurs du haut Moyen آge. Pourtant, l’accélération dans le rythme des mentions de chasse, dès le début du règne de Louis le Pieux, fait du dernier fils de Charlemagne le roi-chasseur par excellence. Cette assiduité participe sans doute à toute une propagande destinée à insister moins sur la légitimité incontestée du dernier fils de Charlemagne que sur sa capacité à être à la hauteur de la tâche. Il semble donc que s’élabore à l’époque de Louis le Pieux un modèle du souverain chasseur, associant les aptitudes cynégétiques à la capacité à régner. Ces qualités de chasseur deviennent ainsi un des attributs de la dynastie carolingienne. A ce titre, Louis le Pieux en est davantage le promoteur que Charlemagne. Au Xe siècle, Widukind de Corvey évoque l’extraordinaire succès à la chasse du roi Henri l’Oiseleur sur le même plan que les qualités de sagesse et de courage, démontrant par la même occasion le lien généalogique, voire génétique, avec ses illustres ancêtres.

Au contraire, l’échec à la chasse est perçu comme une faillite, sanctionnée par Dieu. Il en est de la chasse malheureuse comme de l’insuccès militaire ou de la famine : l’image d’un échec moral et une incapacité à gouverner. Dans les querelles de succession, les membres de la famille royale indignes de régner connaissent des déboires cynégétiques. De fait, l’Eglise, dans l’écriture sur la chasse, ne la rejette pas systématiquement dans le mépris et l’opprobre, bien que l’image du diable comme chasseur d’âmes soit une image répandue dans les sermons et autres œuvres de morale : Satan est Nemrod, le chasseur biblique. Entouré de ses chiens, il poursuit sans répit les pécheurs et les entraîne en Enfer. La métaphore se renforce lorsque le gibier lui-même, comme le cerf, symbolise le croyant. Cependant, en Irlande, circule au temps de saint Patrick (ob. vers 463) une image radicalement différente du chasseur, une image apostolique. Il rappelle dans sa Confession qu’il importe de s’adonner à la pêche et à la chasse des âmes. C’est une occurrence tout à fait rare dans la tradition chrétienne occidentale. Cela dit, elle est à rapprocher des valeurs positives de la chasse que l’on retrouve parfois dans les vies de saint, notamment lorsque la course au gibier entraîne l’homme à la rencontre de Dieu. On comprend bien que le discours de l’Eglise est sur ce sujet plutôt équivoque. Car la chasse, activité violente et carnivore, est aussi en opposition avec le pacifisme et le végétarisme des ermites et des hommes de Dieu. Aussi les vies de saints véhiculent-elles un autre modèle, celui de l’anti-chasse, récurrent dans la littérature hagiographique. La forêt devient alors le théâtre de conflits de pouvoir. Car les saints sont détenteurs du pouvoir de protéger, opposé au pouvoir d’opprimer qui est celui des puissants. La chasse, que l’on peut considérer comme une pratique inhérente à la souveraineté sur un territoire donné, est perçue comme la tentative d’un puissant de réappropriation du terrain où un saint s’est installé.

Le Livre de la chasse de Gaston Phébus, Chantilly (XVe siècle)

C’est un argument topique de montrer l’espace entourant le saint comme un asile qui abolit toute violence. La bête traquée par des chasseurs se réfugie auprès de l’ermite, dans son enclos, ou dans l’église où le saint est enterré, pour qu’aussitôt la poursuite cesse : les chiens courant sont arrêtés par une barrière invisible. Ce miracle a souvent pour cadre les ermitages isolés dans la forêt qui apparaissent comme des lieux à part, échappant aux lois du monde sauvage mais aussi à la juridiction des hommes. Le chasseur qui vient y débusquer son gibier renonce aussitôt. Lorsque le chasseur abandonne sa proie et fait donation du territoire où a eu lieu le miracle, il reconnaît le pouvoir du saint. Ce motif littéraire rejoint l’argument développé au IXe siècle par Jonas, évêque d’Orléans : Dieu a donné aux hommes le droit de dominer toutes les bêtes, aussi la chasse est-elle un don de Dieu pour tous, et non réservé à quelques-uns.

Le discours de l’Eglise sur le terrain de la morale « laïque » vient le plus souvent sanctionner les excès, et rejoint finalement les préceptes royaux : il ne convient pas de chasser le dimanche, jour du Seigneur ; il ne faut pas non plus s’ébattre en forêt au lieu de tenir des tribunaux pour rendre la justice ; il est interdit à un religieux de chasser comme il le faisait lorsqu’il était encore laïc. Car si le haut Moyen آge est le temps où la chasse se rapproche de la figure royale ou impériale, c’est aussi le moment où se dessinent les contours d’une pratique qui aboutit à une sorte de sélection au sein même du groupe des puissants : relégation des femmes à un rôle de poursuivante et de spectatrice du dernier acte (la femme n’achève jamais l’animal) ; disqualification des clercs pour les hisser hors de la condition laïque et les extraire de la violence exercée sur la faune (comme les discours hagiographiques l’illustrent) ; mise en exergue enfin de la domination du prince sur le groupe des aristocrates guerriers.

***

Ainsi la chasse donne à penser dans les discours du haut Moyen آge. Porteuse des valeurs viriles héritées de l’Antiquité, elle qualifie l’homme, le laïc, puis le noble. Dans le discours politique, le modèle du chasseur s’impose à travers la fonction royale. Mais le débat n’est pas clos pour autant et des arguments contradictoires continuent d’animer la discussion sur la fonction identitaire de la chasse. Si en Angleterre, la forestis (le droit d’exclure des espaces à l’usage de tous) reste une prérogative royale et détermine la constitution d’un vaste territoire hors du droit commun, en France en raison de l’émiettement féodal dès la fin du IXe siècle, tout seigneur ayant haute justice (juger des crimes de sang) s’arroge également le droit de chasse. La chasse devient dans la France médiévale un attribut du ban seigneurial associant étroitement souveraineté et propriété. En privatisant les espaces giboyeux et en montrant la qualité des équipages de chasse qui les accompagnent, les seigneurs excluent peu à peu de fait les simples paysans de cette pratique. Cependant, il faut attendre Charles VI en 1396 pour voir écrit dans une ordonnance royale l’interdiction faite aux roturiers de chasser. Louis XI aurait même à la fin du Moyen آge tenté d’exclure la noblesse, comme un moyen d’affirmer son autorité sur les féodaux. La position privilégiée des aristocrates n’est donc jamais acquise. Au XIVe siècle, au moment où l’on exclut les roturiers, Jean Boutillier insiste : « l’animal appartient à celui qui le prend ». Et encore au XVIIe siècle, sous le très absolu roi Louis XIV, François de Launay, faisant référence à la Genèse, rappelle que les animaux étant sous la tutelle de l’homme, la chasse est un « droit naturel », ainsi que Jonas d’Orléans l’affirmait déjà au IXe siècle.

Entre illustration de la puissance monarchique et valeur chrétienne de partage des dons de Dieu, la chasse n’a jamais cessé d’être un argument utile dans la définition des éléments du corps politique et social de la France médiévale, voire de tout l’Ancien Régime.

Bibliographie :
- Éginhard (ob. 840) , Vita Karoli, éd. Waitz, Georg, Monumenta Germaniae Historica (MGH) Scriptores rerum Germanicarum (SSRG), 1947.
- Guizard-Duchamp, Fabrice, « Louis le Pieux roi-chasseur : gestes et politique chez les Carolingiens », dans Revue Belge de Philologie et d’Histoire, fasc. 3-4, 85, 2007, p. 521-538.
- Guizard-Duchamp, Fabrice, Les terres du sauvage dans le monde franc (IVe-IXe siècle), Rennes, 2009.
- Hennebicque-Le Jan, Régine, « Espaces sauvages et chasses royales dans le nord de la Francie VIIe-IXe siècles », dans Le paysage rural : réalité et représentations, Actes du Xe congrès des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, Lille 18-19 mai 1979, Revue du Nord, LXII, n°244, janvier-mars 1980, p. 35-57.
- Jarnut, Jِrg, « Die frühmittelalterliche Jagd unter rechts- und sozialgeschichtlichen Aspekten », dans L’uomo di fronte al mondo animale nell’alto medioevo (7-13 aprile 1983), 2 vol., Spolète, 1985, p. 765-798.
- Montanari, Massimo, « Valeurs, symboles, messages alimentaires durant le Haut Moyen آge », dans Médiévales, n°5, novembre 1983, p. 57-66.
- Pacaut, Marcel, « Esquisse de l’évolution du droit de chasse au haut Moyen آge », dans La chasse au Moyen آge, Paris, 1980, p. 59-68.
- Salvadori, Philippe, La chasse sous l’Ancien Régime, Paris, 1996.


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