N° 66, mai 2011

Le palais du Bahârestân, creuset de l’histoire iranienne moderne


Djamileh Zia


Le palais du Bahârestân, construit en 1879 sur ordre de Mirzâ Hossein Khân Sepahsâlâr, chancelier du roi Nasseredin Shâh Qâjâr, a été choisi comme siège de l’Assemblée Nationale de l’Iran après la Révolution Constitutionnelle de 1906. Il a subi des destructions à plusieurs reprises. Les restaurations successives de ce bâtiment reflètent l’évolution des tendances architecturales des 150 dernières années en Iran. Le palais du Bahârestân est un lieu important pour les Iraniens à cause des faits historiques qui lui sont associés. Il est devenu un musée et héberge la bibliothèque de l’Assemblée Nationale depuis la construction d’un nouveau bâtiment pour le Parlement, situé à proximité du palais du Bahârestân.

Le Palais du Bahârestân était au départ la résidence de Hossein Khân Sepahsâlâr

Mehdi Khân Shaghâghi

Le bâtiment et le jardin désignés sous le nom de Bahârestân faisaient partie à l’origine d’un jardin beaucoup plus vaste, appelé le jardin Sardâr, situé à l’est de Téhéran à l’extérieur du rempart Shâh Tahmâsb à l’époque du règne de Fath Ali Shâh Qâjâr (1797-1834). Le jardin Sardâr était la propriété de Mohammad-Hassan Khân Sardâr Iravâni, devenu célèbre pour son courage lors des guerres entre l’Iran et la Russie en 1855. Hâji Ali Khân Hâjeb-o-Dowleh (dont le titre officiel était E’témâd-o-Saltaneh) acheta une partie de ce grand jardin et les terrains avoisinants pour y construire une résidence. Il mit en gage plus des 5/6 de sa propriété en 1863 auprès de Pâshâ Khân Aminolmolk. Il mourut en 1872, et Aminolmolk vendit les hypothèques à Mirzâ Hossein Khân Sepahsâlâr, chancelier du roi Nâsseredin Shâh Qâjâr (1848-1896) et mari de la tante de ce dernier. Sepahsâlâr y fit construire un palais, une mosquée et une école de théologie. [1]

La construction du palais de Sepahsâlâr, qui devint sa résidence, débuta vers 1875. Les plans du bâtiment furent confiés à Mehdi Khân Shaghâghi (dont le titre était Momtahen-o-Dowleh), architecte de renom. Mehdi Khân Shaghâghi demanda à Hassan Me’mâr Ghomi, résidant à Qom, de venir à Téhéran pour réaliser ce projet et il supervisa le travail. La construction du bâtiment fut terminée en 1878. Dès le début, ce palais et le jardin qui l’entourait furent appelés Bahârestân, rimant avec Negârestân qui était le nom d’un palais du roi Fath Ali Shâh Qâjâr situé à proximité de la propriété de Sepahsâlâr.

Hossein Khân Sepahsâlâr décéda en 1880 alors qu’il résidait à Mashhad en tant que représentant du roi dans la province du Khorâssân [2], et comme il n’avait pas d’enfant, son jardin et son palais furent confisqués par Nâsseredin Shâh. Il semble que les sentiments hostiles du roi à l’égard de son ex-chancelier, qui était de plus l’époux de Ghamar-o-Saltaneh Mâh-Tâbân Khânom, fille du roi Fath Ali Shâh Qâjâr, aient joué dans cette décision. Le palais du Bahârestân devint alors un bien de l’Etat, mais le roi confia l’entretien du palais à Yahyâ Khân Mo’tamedolmolk (dont le titre officiel devint plus tard Moshir-o-Dowleh), frère de Hossein Khân Sepahsâlâr. Les invités étrangers de haut rang étaient reçus dans l’aile occidentale du palais, et le dauphin, qui séjournait à Tabriz, y résidait lors de ses visites temporaires à Téhéran. L’aile nord-ouest du bâtiment servit au cours de cette même période de Palais de justice. Cependant, Ghamar-o-Saltaneh Mâh-Tâbân Khânom, l’épouse de Sepahsâlâr, vécut jusqu’à la fin de sa vie dans l’aile orientale du bâtiment, qui était la partie andarouni du palais. [3] A la mort de Ghamar-o-Saltaneh, en 1891, l’aile orientale du palais devint la résidence de Gholâm-Ali Khân, connu sous le nom de Malijak II (dont le titre officiel était Aziz-o-Soltân) qui avait épousé Akhtar-o-Dowleh, fille du roi Nâsseredin Shâh. C’est pour cette raison que cette partie du palais fut nommé Azizieh pendant quelques années. On construisit plus tard pour Aziz-o-Soltân un bâtiment à côté du palais, connu sous le nom du bâtiment de Malijak, qui devint par la suite pendant un temps la bibliothèque de l’Assemblée Nationale.

Les députés de la première session de l’Assemblée Nationale, devant le palais du Bahârestân.

Le palais du Bahârestân devint le siège de l’Assemblée Nationale de l’Iran en 1906

L’ordre d’établir une monarchie constitutionnelle fut signé par le roi Mozaffareddin Shâh Qâjâr (1896-1907) [4] le 17 aout 1906. Douze jours plus tard, le roi ordonna que le palais du Bahârestân soit attribué à l’Assemblée Nationale. Cette proposition souleva au départ la réticence des religieux, car le Bahârestân était loin du centre ville et difficile d’accès. De plus, les religieux estimaient qu’il fallait demander aux héritiers de Hossein Khân Sepahsâlâr l’autorisation d’utiliser ce palais qui avait été confisqué sans son accord. La première séance de l’Assemblée Nationale eut donc lieu à l’école militaire, et l’ouverture officielle de l’Assemblée Nationale eut lieu près de trois semaines plus tard dans la grande salle (tâlâr) du palais du Golestân ; mais peu après, les députés se réunirent dans la salle des miroirs du sud (tâlâr-e âineh-ye jonoubi) du palais du Bahârestân compte tenu de l’étroitesse des lieux à l’école militaire. Cette salle avait près de 15 mètres de longueur et 7 mètres de largeur, et ses multiples fenêtres donnaient sur le jardin. Les députés s’asseyaient par terre, côte à côte, et une partie de la salle, séparée par un parapet en bois, était réservée aux citoyens qui venaient assister aux séances. Les séances de l’Assemblée Nationale y eurent lieu tout au long de l’année 1907. Il semble que pour résoudre la question morale concernant le droit d’utiliser ce lieu, les députés des deux premières sessions réunirent une somme à partir de leurs salaires, et la versèrent aux héritiers des frères de Hossein Khân Sepahsâlâr. Il semble également que Hassan Modarres, religieux et député de Téhéran, acheta à Aziz-o-Soltân le jardin entourant le palais du Bahârestân et le donna à l’Assemblée Nationale.

Ouverture de la première séance officielle de l’Assemblée Nationale, en présence du roi Mozaffareddin Shâh Qâdjâr.

Le palais du Bahârestân attaqué par des canons

Après la mort de Mozaffareddin Shâh, son fils Mohammad-Ali Shâh commença à régner. Celui-ci jura en novembre 1907 devant les députés de l’Assemblée Nationale de rester fidèle à la Constitution, mais très vite, il décida d’annuler les décisions de son père, arguant que ce dernier avait signé l’ordre d’établir une monarchie constitutionnelle quand il était malade et ne possédait pas tout à fait ses facultés mentales. Finalement, le 23 juin 1908, Mohammad-Ali Shâh ordonna au colonel Vladimir Liakhov, commandant la brigade Cosaque persane, d’attaquer l’Assemblée Nationale avec six canons. A la suite de ces bombardements, de nombreux députés furent tués et blessés, l’aile occidentale du palais du Bahârestân subit des dommages importants et les objets qui étaient à l’intérieur du palais furent volés. Quelques jours plus tard, il ne restait plus rien des marbres, des portes ni des fenêtres du palais. L’Assemblée Nationale fut suspendue au cours de la période appelée « la petite dictature » (estebdâd-e saghir), qui dura près d’un an et se termina quand les partisans de la monarchie constitutionnelle conquirent Téhéran et occupèrent le palais du Bahârestân qui devint le siège du Conseil de la Révolution. Après la destitution de Mohammad-Ali Shâh et le rétablissement de la monarchie constitutionnelle, la restauration du palais fut entreprise par les citoyens partisans de la monarchie constitutionnelle, qui confièrent ce travail à un trio formé par Arbâb Keykhosrô Shâhrokh, Sheikh Hassan Khân, architecte, et le frère de ce dernier, Hossein Khân. La restauration du palais, menée par Sheikh Hassan Khân, fut reconnue par tous comme un travail réussi, car celui-ci changea les colonnes du palais sans abîmer le toit constitué de miroirs placé au-dessus du pavillon d’été pourvu d’un bassin (howzkhâneh). Et le palais du Bahârestân devint à nouveau le siège de l’Assemblée Nationale de l’Iran.

Le palais du Bahârestân. Photo prise en 1956.

De multiples remaniements architecturaux du palais du Bahârestân eurent lieu au cours du règne des Pahlavi

En 1924, un nouveau bâtiment, en brique avec de nombreuses ornementations, fut construit par le maître Jafar Khân Me’mârbâshi sur l’aile ouest du palais, au-dessus de la salle de bain. L’architecture de ce nouveau bâtiment était inspirée de l’architecture européenne, comme c’était à la mode à l’époque en Iran. En décembre 1931, un important incendie eut lieu dans le palais du Bahârestân. L’incendie commença dans la salle des réunions privées, située juste au milieu du palais, et s’étendit jusqu’au Tâlâr-e aineh-ye jonoubi et le hall d’entrée. On confia cette fois encore la restauration du palais à Arbâb Keykhosrô, mais cette fois, le plan des nouvelles constructions fut réalisé par un ingénieur français, qui introduisit d’importants changements dans l’architecture du bâtiment, et ajouta des colonnes ressemblant à celles de l’Assemblée Nationale Française sur la façade sud. La restauration des décorations intérieures, en particulier celles du Tâlâr-e aineh, fut réalisée par le maître Jafar Khân Me’mârbâshi et le maître Lorzâdeh. Au cours du printemps 1934, le fronton du palais fut détruit pour que les voitures puissent entrer dans le jardin, ce qui eut encore une fois pour conséquence d’introduire des éléments de l’architecture occidentale tels que des ornementations en métal sur la porte d’entrée et les poignets des portes et des fenêtres. En 1936, le maître Hassan Tâherzâdeh apporta également des changements dans la façade nord du palais par l’ajout d’une rangée de colonnes ressemblant à celles du Palais Apadana de Persépolis.

Au cours du règne de Mohammad-Rezâ Pahlavi, en particulier à partir des années 1960, commença une période de destructions, de rénovations, d’ajouts dans l’architecture du palais du Bahârestân dont il ne reste aucun document permettant de les dater avec précision. Les changements les plus importants concernaient l’intérieur du palais, car l’augmentation du nombre des députés nécessitait une salle plus grande pour les séances de l’Assemblée Nationale. En 1965, l’aile orientale du palais fut détruite, abolissant la continuité entre le palais et le bâtiment de la bibliothèque. A partir de 1969, de nombreuses ornementations en plâtre et en miroir furent ajoutées, et une banque fut construite dans l’aile occidentale du palais. En 1977, le palais du Bahârestân fut inscrit sur la liste des monuments historiques de l’Iran.

Le fronton du palais du Bahârestân.

Après la Révolution de 1979

Le palais du Bahârestân, qui fut le siège de l’Assemblée Nationale de 1906 à 1979, devint le siège de la milice prorévolutionnaire regroupée sous le nom du Comité Central de la Révolution Islamique (comiteh-ye markazi-ye enghelâb-e eslâmi). En 1988, au cours de la guerre entre l’Irak et l’Iran, une partie du toit du palais fut abîmée par une roquette irakienne ; la restauration du toit eut lieu tout de suite. En décembre 1994, le palais du Bahârestân fut une nouvelle fois la proie d’un incendie qui détruisit la moitié du bâtiment. L’eau utilisée pour éteindre l’incendie provoqua des dégâts tout aussi importants que l’incendie lui-même. Il fut alors décidé de rénover le jardin et de restaurer le palais du Bahârestân en tenant compte de critères antisismiques. Cette restauration commença en 1996 et prit fin en 1998.

Après la Révolution de 1979 et à partir du printemps 1980, le parlement iranien, que l’on désigne depuis 1989 sous le nom d’Assemblée Islamique (majles-e showrâ-ye eslâmi), siégea dans l’ancien Sénat et continua à y siéger jusqu’à son transfert dans un nouveau bâtiment construit dans le jardin du Bahârestân, au nord de l’ancien palais. La construction de ce nouveau bâtiment fut achevée en 2004. Le projet de la construction de ce nouveau bâtiment pour le Parlement avait été décidé quelques années avant la Révolution de 1979, compte tenu du manque de place dans le palais du Bahârestân. Celui-ci, appelé désormais Bâtiment de la Constitution (sâkhtemân-e mashrouteh), est devenu un musée ouvert au public du samedi au mercredi de 9h à 14h. La bibliothèque et les archives du Parlement y sont également.

Le palais du Bahârestân.

Sources bibliographiques :
- Article Bahârestân de la Fondation de l’Encyclopédie Islamique (Bonyâd-e Dâyeratol-ma’âref-e Eslâmi).
- Article Bahârestân de la Grande Encyclopédie Islamique (Dâyeratol-ma’âref-e Bozorg-e Eslâmi).
- Article Bahârestân de l’Encyclopaedia Iranica, consulté sur internet le 5 avril 2011.
- Site officiel de la bibliothèque, du musée et du centre des documents du parlement Iranien (Majles-e Showrâ-ye Eslâmi), consulté sur internet le 5 avril 2011. L’adresse de ce site est : www.ical.ir

Notes

[1La mosquée et l’école de théologie Sepahsâlâr existent encore. Ils sont appelés de nos jours masjed (la mosquée) et madresseh (l’école) Shâhid Motahari.

[2Selon certaines versions historiques, la mort de Sepahsâlâr fut causée par un empoisonnement ordonné par le roi Nâsseredin Shâh.

[3Les maisons iraniennes étaient construites de façon à avoir une partie externe appelée birouni, où l’on recevait les invités, et une partie interne appelée andarouni, qui correspondait aux chambres et à la partie réservée à l’intimité de la famille.

[4Mozaffareddin Shâh Qâjâr était le fils de Nâsseredin Shâh. Il commença son règne à 45 ans, après l’assassinat de son père.


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