N° 67, juin 2011

L’agression militaire irakienne, l’occupation de Khorramshahr et la réaction des pays de la région


Esmâ’il Mansouri
Traduit par

Babak Ershadi


L’armée du régime de Saddam Hussein déclencha son offensive générale contre la République islamique d’Iran le 22 septembre 1980 en se servant de toutes ses forces terrestres, aériennes et maritimes. Au début de cette agression militaire contre l’Iran, l’armée de terre irakienne était composée de 48 corps : 12 divisions (5 divisions d’infanterie, 5 division blindées, 2 divisions motorisées), 15 brigades indépendantes (10 brigades d’infanterie, 1 brigade blindée, 1 brigade motorisée, 3 brigades de forces spéciales), 10 brigades de la Garde républicaine, et 20 brigades de la garde frontalière.

Les enfants de Khorramshahr dans les abris de la ville

La machine de guerre du régime irakien disposait aussi d’importants équipements militaires dont 800 pièces d’artillerie lourde, 5 400 chars d’assaut, 400 canons de défense antiaérienne. Ces équipements donnaient à l’armée irakienne une bonne capacité d’action pour mener une vaste offensive contre le territoire iranien. [1] Les médias britanniques diffusèrent aussitôt la nouvelle du déclenchement de la guerre : « L’Iran et l’Irak ont décrété l’état de guerre entre les pays. Les avions de combat irakiens ont bombardé toutes les bases aériennes à l’intérieur du territoire iranien dont l’aéroport international de Mehrâbâd (Téhéran). Ces raids aériens ont infligé d’importants dégâts aux installations militaires et civiles iraniennes. Selon un rapport de l’Agence de presse officielle irakienne, « Le 23 septembre 1980, l’armée de l’air irakienne a bombardé vers 12h00 (heure locale) plusieurs bases aériennes de l’armée iranienne. Les avions de combat irakiens ont largué des bombes et des roquettes air-sol sur six aéroports militaires iraniens à Abâdân, Ispahan, Aghâdjâri, et Arabestân (province iranienne du Khouzestân) et y ont infligé de lourds dégâts. » [2]

Le président irakien, Saddam Hussein, dit dans une interview : « Notre aviation a bombardé victorieusement toutes les bases militaires des Magus [adorateurs de feu], et leur ont infligé de très lourds dégâts. En mer, notre courageuse marine a résisté aux forces navales de l’ennemi, et sur la terre, nos vaillants soldats ont avancé vers les cibles qui ont été déterminées. Ces derniers jours, ou plus précisément depuis le lundi 22 septembre, ils ont fait preuve de courage, de mérite et de rapidité dans l’exécution de leurs missions. » [3]

L’agression militaire du régime irakien contre le territoire iranien eut une ampleur et une vitesse incroyables, ce qui laissait comprendre que cette action militaire avait été longuement planifiée avant son exécution. Bien que certains observateurs aient déjà prévu l’éventualité d’une offensive militaire irakienne contre la République islamique d’Iran, l’étendue et la brutalité de l’agression étaient surprenantes et allaient au-delà de toutes les estimations.

Résistance à Khorramshahr

Occupation des villes frontalières

Le régime baasiste d’Irak se servit de toutes les forces militaires pour occuper les villes de la province iranienne du Khouzestân (sud-ouest). Les unités de l’armée irakienne profitèrent de l’effet de surprise dans le cadre d’une opération éclair pour occuper le territoire iranien dans plusieurs parties du Khouzestân : Shalamtcheh, Tangeh Tchazzâbeh et Dezfoul. Le premier objectif stratégique de l’armée de terre irakienne était d’occuper la ville de Khorramshahr qui tomba finalement dans les mains des forces irakiennes, malgré la résistance héroïque des combattants iraniens. Les analystes étrangers qui étaient vraisemblablement au courant des objectifs militaires du régime irakien diffusèrent sans surprise la nouvelle de la chute de Khorramshahr, cependant, ils ne purent dissimuler leur étonnement face à l’importante résistance des combattants iraniens à Khorramshahr. Le quotidien The New York Times rapporta : « Les analystes estiment qu’en dépit de la résistance constante de la population iranienne, l’Irak a atteint ses premiers objectifs : occupation de près de 124 miles carrés des territoires disputés, domination totale du Chatt al-Arab, prise de Khorramshahr, et encerclement des villes d’Ahvaz et d’Abadan ainsi que la très grande raffinerie de pétrole de cette dernière. » [4]

La qualification de l’occupation des villes iraniennes par les forces de l’armée irakienne comme « premier objectif » fut très significative car, en sa qualité de commandant en chef des forces armées irakiennes, Saddam Hussein ne tarda pas à annoncer l’annexion de ces villes occupées à l’Irak : « Le drapeau d’Irak a été hissé à Khafâdjiyeh que les Iraniens avaient perfidement nommée Sousangerd. » L’annonce de cette nouvelle par le président irakien montrait clairement que l’Irak considérait que cette ville faisait partie de son territoire. [5]

La revendication de la possession des villes occupées par les dirigeants du régime baasiste irakien se traduisit par le changement des noms de ces villes : « Mu’ammareh » pour Khorramshahr, et « Arabestân » pour l’ensemble de la province iranienne de Khouzestân. Atah Yâsin Ramazân, alors vice-président du Conseil du commandement de la révolution irakienne, annonça après la chute de Khorramshahr : « L’Arabestân [province iranienne du Khouzestân] a été libéré. » [6] La revendication de la propriété des territoires iraniens dans la province du Khouzestân prouvait que l’armée d’agression irakienne avait envahi ces régions pour y rester longtemps. Après la chute de Khorramshahr, la presse irakienne écrivit : « Muhammareh [Khorramshahr] fait partie des terres ancestrales des Irakiens, et nos forces armées l’ont reprise pour l’éternité. » [7]

Les responsables irakiens n’hésitèrent même pas à annoncer que les régions « libérées » seraient aussitôt annexées aux réseaux nationaux de téléphone et de poste. [8] Par conséquent, au-delà de l’occupation des villes et des villages frontaliers du Khouzestân et des provinces occidentales de l’Iran (ville de Ghasr-e Shirin, dans la province de Kermânshâh), le régime irakien revendiquait ouvertement l’annexion du Khouzestân. Les hauts responsables du régime baasiste l’annonçaient publiquement dans leurs interviews ou déclarations officielles, tandis que la presse et les médias audiovisuels de la région et du monde reprenaient indirectement les déclarations des dirigeants irakiens pour préparer ainsi l’opinion publique régionale et internationale à s’incliner devant le fait accompli.

Char irakien détruit à Khorramshahr
Résistance à Khorramshahr

Prise de position de l’Imam Khomeyni

Le spectre de l’invasion générale de l’armée irakienne pesait lourdement sur l’Iran, mettant sérieusement en péril la situation politique et économique du pays. Dans ce contexte d’inquiétude, tous les regards se tournèrent vers l’Imam Khomeyni qui mit l’accent sur la foi et la confiance en Dieu, pour rappeler au peuple iranien que la puissance de l’ennemi serait dérisoire face à la grandeur du secours divin : « Je conseille au grand peuple iranien de garder sa force et son moral quoi qu’il arrive, de se confier entièrement à Dieu le Loué et le Très-haut, et de ne montrer aucune inquiétude. Nous n’avons jamais craint les grandes puissances. Celui-ci [Saddam Hussein] n’a aucun pouvoir, l’Irak non plus. » [9]

Les propos de l’Imam Khomeyni, qui provenaient de son cœur reposant dans la certitude, remontèrent le moral des citoyens et des responsables politiques du pays, et donnèrent aux jeunes Iraniens le courage de résister à l’ennemi et de se battre pour libérer la patrie. L’Imam Khomeyni avait ajouté dans son message : « Au moment opportun je m’adresserai à la nation, et je montrerai à Saddam Hussein et les siens, que les mercenaires et les vassaux n’ont pas droit de cité. » [10]

L’Imam Khomeyni méprisa l’ennemi et encouragea la nation à se battre et à vaincre l’ennemi. Suite à la prise de position ferme et résolue du fondateur de la République islamique d’Iran, la nation fit preuve d’un esprit de résistance inimaginable : hommes et femmes, jeunes et vieux, les Iraniens se mobilisèrent pour se battre contre les envahisseurs pour libérer les régions occupées.

Dans le même temps, L’Imam Khomeyni confia au Conseil suprême de la défense le soin d’élaborer et de définir la stratégie générale de la défense nationale, pour organiser et former les forces populaires qui souhaitaient se rendre au front.

Une famille de Khorramshahr préparant un abri

Résistance populaire

Conformément aux directives de l’Imam Khomeyni, les lignes de conduite de la mobilisation et de la résistance nationales furent rapidement définies. Les noyaux d’une résistance populaire prirent forme dans tout le pays, notamment dans les villes assiégées par l’armée irakienne. Les commandants militaires irakiens furent surpris par l’efficacité de cette mobilisation populaire en Iran, et les médias internationaux finirent par l’avouer, contrairement à leurs attentes. Au sujet de la résistance populaire des Iraniens à Abâdân, l’Agence Reuters rapporta : « L’armée irakienne a renforcé ses positions autour de la ville pétrolière d’Abadan pour consolider l’encerclement de cette ville. Cependant les habitants d’Abadan font preuve d’une très vive résistance. » [11] Or, se confiant aux mauvais calculs de ses conseillers, Saddam Hussein avait dit à ses commandants militaires que leurs troupes seraient chaleureusement accueillies par les habitants des villes prises. Le quotidien britannique The Guardian avait pourtant cité un vieux paysan iranien disant : « Rien ne peut nous séparer de ces terres. Même s’ils [les militaires irakiens] détruisent tout, nous vivrons sous la tente, mais nous y reviendrons un jour et nous reconstruirons tout, comme les Vietnamiens. Cette comparaison n’a rien de gratuit, car tout le monde sait que c’est l’impérialisme américain qui soutient les armées de Saddam Hussein. » [12]

Dans les villes assiégées par les troupes ennemies, la mobilisation populaire fut très forte et les reporters étrangers témoins du courage épique des hommes et des femmes iraniens. The Guardian rapporta : « A Khorramshahr et à Abâdân, les jeunes adolescents épaulent leurs pères et résistent aux militaires irakiens. Un garçon de quatorze racontait avec fierté aux reporters étrangers comment il avait détruit deux tanks irakiens avec ses deux bouteilles de cocktail Molotov. » [13]

Ce courage et cet esprit de résistance puisaient leurs sources dans la foi en Dieu, l’amour pour la patrie et la soumission sincère au leadership de l’Imam Khomeyni qui disait : « Je suis fier de voir en ces véritables combattants de l’Imam du Temps, cette grandeur d’âme et ces cœurs remplis de foi et de l’esprit du martyre. Là, nous trouvons incontestablement la victoire la plus illustre [Fath ol-Fotouh]. » [14]

En effet, ce que l’Imam Khomeyni qualifia de « victoire la plus illustre » était la foi du peuple iranien qui devient le secret de sa force et de sa résistance pendant les huit ans de la Défense sacrée (defâ’-e moghaddas).

Destruction de la ligne de chemin de fer par les aggresseurs irakiens à Khorramshahr

Destruction des zones d’habitations, des centres médicaux, des écoles…

Pour briser la résistance des habitants des villes frontalières, l’armée irakienne les bombarda violemment sans épargner les hôpitaux, les écoles, et les quartiers d’habitation. Le régime irakien n’hésitait pas à tuer les femmes et les enfants dans leurs maisons, les malades et les blessés dans les hôpitaux, et les écoliers dans les établissements scolaires. Au début, la presse irakienne démentit vivement les attaques contre la population civile, mais les agences d’information étrangères soulevèrent un coin du voile sur les crimes du régime de Saddam Hussein en bombardant les zones d’habitation, les centres médicaux et les écoles. The Guardian rapporta : « L’attaque par missiles sol-sol de l’armée irakienne contre les zones civiles de la ville de Dezfoul, dans le sud-ouest iranien, a fait plus de 100 victimes et 174 blessés. » [15] Plus tard, après avoir vu l’inefficacité de ces attaques contre les villes frontalières et au lieu de les cesser, le régime de Saddam Hussein bafoua l’ensemble du droit international et des normes humanitaires en développant ces offensives contre les autres villes iraniennes. Dans cette « guerre des villes », l’armée irakienne fit des villes iraniennes situées très loin des zones de combat des cibles des bombardements aériens et de tirs de missiles à longue portée.

Réaction des gouvernements étrangers et des organisations internationales

Après l’agression massive du régime irakien contre le territoire de la République islamique d’Iran, les gouvernements des pays étrangers et les organisations internationales réagirent différemment contre le déclenchement de la guerre par l’Irak. Plusieurs Etats de la région, surtout l’Arabie saoudite, la Jordanie et le Koweït annoncèrent officiellement leur soutien à l’agresseur irakien. [16] Le roi Hussein de Jordanie parla au téléphone avec le président irakien, Saddam Hussein, pour le féliciter des succès de l’armée irakienne, en faisant état du soutien tous azimuts de la Jordanie au régime de Saddam Hussein. Le roi de Jordanie alla plus loin et prétendit que l’Iran devait évacuer les trois îles du Golfe persique dont les Emirats Arabes Unis disputaient la souveraineté. [17] La Jordanie ne cessa de soutenir le régime irakien tout au long de la guerre irano-irakienne. Un haut responsable du gouvernement jordanien loua Saddam Hussein en ces termes : « Il n’y a pas l’ombre d’un doute que Saddam Hussein deviendra le leader puissant des nations arabes. Sa victoire militaire sur l’Iran sera la plus grande victoire militaire des Arabes depuis plusieurs décennies. » [18]

Le Conseil de Coopération du Golfe persique réunissant six Etats riverains du Golfe persique (Arabie saoudite, Koweït, Qatar, Bahreïn, Emirats Arabes Unis, et Oman) se rangea du côté du régime baasiste de l’Irak. [19] Par ailleurs, lors d’une conversation téléphonique avec le secrétaire du Conseil du commandement de la révolution irakien, le secrétaire général de la Ligue arabe accepta les positions fermes prises par Saddam Hussein en les qualifiant de « bienfaisantes » pour les nations arabes. [20] De son côté, le secrétaire général de l’Organisation de la Conférence islamique adressa deux lettres séparées à Saddam Hussein et à l’Imam Khomeyni pour leur demander la cessation immédiate des hostilités et l’établissement officiel d’un cessez-le-feu. [21]

Résistance à Khorramshahr

Les grands pays occidentaux se réjouirent du déclenchement de la guerre contre la République islamique d’Iran par le régime de Saddam Hussein. Cependant, les dirigeants de certains de ces pays semblaient réticents à exprimer ouvertement leur soutien à l’Irak, jusqu’à ce que Saddam Hussein réussisse à obtenir d’eux une position favorable en leur donnant de nombreuses concessions. La position du Conseil de sécurité des Nations unies, en tant que seul organe international étant habilité à mener des actions de maintien de la paix dans le monde, était celle de l’inaction totale. Kurt Waldheim, alors secrétaire général de l’ONU, s’était référé pourtant à l’article 99 de la Charte des Nations unies pour adresser une lettre au Conseil de sécurité pour exprimer ses inquiétudes : « Je tiens à exprimer ma vive inquiétude de voir les hostilités s’approfondir entre l’Iran et l’Irak. Je trouve que ce conflit est une grave menace contre la paix et la sécurité internationales. » [22]

Notes

[1Az Khûnînshahr tâ Khorramkhahr (De Khûnînshahr à Khorramkhahr), p. 24.

[2Al-Sharq Al-Awsat, 23/9/1980

[3Al-Lawa, 29/9/1980

[4The New York Times, 30/9/1980

[5Al-Sharq Al-Awsat, 28/9/1980

[6Al-Anwar, 10/10/1980

[7Al-Sharq Al-Awsat, 27/10/1980

[8Al-Safir, 28/11/1980

[9Sahifeh-ye Nour (La Livre de la lumière), vol. 12, p. 232.

[10Sahifeh-ye Nour (La Livre de la lumière), vol. 13, p. 231.

[11Al-Anwar, 19/10/1980

[12The Guardian, 14/10/1980

[13The Guardian, 16/10/1980

[14Sahifeh-ye Nour (La Livre de la lumière), vol. 13, p. 289.

[15The Guardian, 27/10/1980

[16Al-Sharq Al-Awsat, 25/9/1980

[17Al-Sharq Al-Awsat, 22/9/1980

[18The Washington Post, 30/9/1980

[19Al-Sharq Al-Awsat, 24/9/1980

[20Al-Sharq Al-Awsat, 25/9/1980

[21Al-Sharq Al-Awsat, 24/9/1980

[22Keyhân, 24/9/1980


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