N° 72, novembre 2011

Hossein Ibn Ali
Martyr des larmes*


Mohammad-Javad Mohammadi


Martyr, héros, révolutionnaire ou simple opposant des Omeyyades [1] ? « Qui est ce Hossein dont le monde entier est fou amoureux ? » [2] Le nom, bien que retentissant dans plusieurs pages de l’histoire de l’islam, est surtout intimement lié à la Bataille de Karbalâ. Or, cette dernière clôt la tumultueuse et fructueuse vie d’un homme qui aurait bientôt été sexagénaire.

Zarih (grillage décoratif) du tombeau de l’Imam Hossein

Dès sa prime enfance, Hossein, objet d’une grande affection de la part de son grand-père, attira l’attention des musulmans qui trouvaient significative la profonde tendresse que lui accordait le Prophète de l’islam. En effet, selon la tradition rapportée, à plusieurs reprises, le Prophète s’exprima explicitement sur le sort à la fois héroïque et tragique qui guettait son petit-fils. Hossein naquit dans le foyer de la prophétie et du califat. Il reçut de la bouche du Prophète l’épithète de « plus noble de la jeunesse du Paradis » [3], dignité qui le distingue suprêmement.

Jeune, il prit part aux campagnes qui opposèrent son père, l’Imâm ’Ali, aux Nâkessins [4] (Bataille de Jamal), Mâreghins [5] (Bataille de Nahravân), et Ghâssetins [6] (Bataille de Seffin) et y montra un courage hors pair. Après le martyre de l’Imâm, par respect pour le traité de paix conclu entre son frère aîné et Muâ’wiya, il ne se dressa pas contre le règne abusif de ce dernier qui avait indûment occupé le siège du Prophète. En transformant sans ambages la chaire prophétique en trône royal, Mu’âwiya poussa son attitude à l’extrême et désigna peu avant son décès, en 680, son fils Yazid à sa succession. Or, ce dernier était encore plus pervers que son prédécesseur. Compte non tenu de la dérogation ouverte audit traité de paix, la décision de Mu’âwiya dénaturait en outre le califat du Prophète et en faisait une monarchie héréditaire.

Une telle mesure ne pouvait aucunement être admise par les grandes personnalités de l’islam. Des voix de protestations se firent entendre, ici et là. Mais Hossein passa à l’acte. Nommé Imâm depuis la disparition de son frère aîné, dix ans auparavant, il ne pouvait consentir, même tacitement, à une si grande déviation dans la tradition du Prophète. En effet, l’Imâm est, dans la théologie chiite, le dépositaire de l’héritage prophétique, et par conséquent, le guide spirituel de la Communauté. Il se charge de la dure responsabilité de veiller à la sauvegarde de l’islam réel.

Dans le but d’assurer sa tâche d’Imâmat, Hossein déclara son soulèvement contre le jeune calife omeyyade, depuis la ville sainte de La Mecque. Il partit, en dépit des conseils de ses amis et menaces de ses ennemis, vers Koufa, ancienne capitale de son père, d’où il avait reçu des invitations par milliers. L’Imâm prit le chemin de l’Iraq à la tête d’un petit groupe, dépassant à peine la centaine, composé de membres de sa famille, hommes, femmes et enfants, et d’un cercle limité de fidèles.

L’armée de l’Imâm, humble en nombre mais noble en âme, se heurta, dans le district de Ninive, aux quelque 30 000 soldats d’Ibn Ziad, gouverneur de Yazid en Iraq. Dix jours de blocage, de négociations et de menaces ne le détournèrent pas de la voie qu’il avait consciemment choisie. Dès le troisième jour, quelques centaines de cavaliers d’Umar Saad, commandant des troupes omeyyades, lui firent obstacle sur la route d’Euphrate, et ce faisant, empêchèrent l’accès de l’Imâm à l’eau. La soif s’avéra accablante ; plus que tout pour les enfants. L’Imâm réconforta les siens et les invita à se confier à Dieu. Il tint ferme envers et contre tout. Il résista. Cette fois, le Bien ne s’inclina pas devant le Mal.

L’inévitable bataille eut lieu le 10 muharram [7] de l’an 61 de l’Hégire. En moins d’une journée, Hossein perdit ses compagnons et les membres de sa famille. Ceux qu’il qualifia de « plus nobles fidèles que nul n’a jamais vus » tombèrent, assoiffés, les uns après les autres. Le plus jeune, un nouveau-né de Hossein pour qui son père implora de l’eau, mais reçut en échange une flèche au cou, le plus vieux, Habib Ibn Mozâhir Assadi, nonagénaire. Hossein sacrifia ce qu’il avait de plus précieux, avant de faire le don de sa propre vie. Le martyre de l’Imâm clôt cet épisode mais ouvre une grande page dans l’histoire de l’humanité. Ce fut une mort qui donna naissance, une fin qui assura la pérennité. Le dévouement s’y abreuva, le chiisme s’y nourrit, et l’Iran y trouve vie et continuera de s’y ressourcer, éternellement.

* Expression (قتيل العبرات) employée dans certaines prières de visitation de l’Imâm Hossein.

Notes

[1Dynastie arabe qui accède au pouvoir en 670, et éloigne l’Etat musulman de sa nature originelle et le transforme en monarchie héréditaire.

[2Extrait de la célèbre élégie de Mohtasham Kâshâni (1528–1588) qui célèbre l’épopée de Karbalâ.

[3« الحسن و الحسين سيدا شباب اهل الجنة »

[4Littéralement signifie « ceux qui ont dérogé à leur serment », et historiquement, désigne la rébellion dirigée par Aïsha contre l’Imâm ’Ali.

[5Les « égarés du droit chemin » qui ont traité l’Imâm d’apostat, en lui déclarant une guerre sainte.

[6Le terme, signifiant « les iniques », désigne le camp de Mu’âwiya.

[7Ce dixième jour du mois de muharram s’appelle Ashourâ. Les musulmans chiites y commémorent chaque année le souvenir de la tragédie de Karbalâ.


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