Louis Aragon est un poète, romancier, journaliste et essayiste français né le 3 octobre 1897 à Neuilly-sur-Seine et mort le 24 décembre 1982 à Paris. Il est également connu pour son engagement et son soutien au Parti communiste français de 1930 jusqu’à sa mort. Avec André Breton, Paul Eluard et Philippe Soupault, il fut l’un des animateurs du dadaïsme parisien et du surréalisme.

Aragon invente pendant la Deuxième Guerre mondiale une poésie conçue comme une arme. Dans Les Yeux d’Elsa (Le recueil le plus célèbre d’Aragon), le lyrisme aragonien, loin de se réserver à la parole privée ou intime, s’enracine dans la circonstance historique et prend au cours de la période une coloration héroïque de plus en plus marquée.

Pour la première fois, le poème d’Elsa préside en 1942 au titre d’un recueil, Les Yeux d’Elsa. Sa première entrée dans un poème publié coïncida avec le dernier texte du Crève-cœur, "Elsa je t’aime" écrit en octobre 1940. Du fond du malheur de la défaite, Aragon affirmait déjà l’existence de l’amour. Mais voici qu’avec audace, il place tout un volume de vers sous le signe d’une femme réelle, dont les "Yeux" vont devenir l’emblème poétique.

Louis Aragon
photo : Patrick Guis/Corbis

L’amour est l’un des thèmes essentiels des Yeux d’ Elsa. Amour véritable, histoire intime, dont la poésie fait bien plus qu’une aventure personnelle, car « un homme n’a rien de meilleur, de plus pur, et de plus digne d’être perpétué que son amour ».

Dans ce recueil, Elsa est évidemment avant tout la femme aimée, présente et absente, évoquée par les éléments de son corps, tutoyée ou désignée à la troisième personne, chantée par des métaphores.

Elsa est évoquée par les éléments de son corps, de façon assez précise pour qu’elle soit dotée d’une identité, et suffisamment générale pour que tout lecteur, toute lectrice, puisse s’identifier à l’un des deux amants. ہ travers son image passe aussi la tradition de la poésie amoureuse, mais le leitmotiv du recueil, celui des yeux qui lui donnent son titre, ouvre sur de très riches variations. Les yeux, dans le premier poème d’Aragon, apparaissent comme un univers changeant unissant les contraires, océan troublé et ciel d’été, bonheur et malheur réunis.

Plus inaccessibles et plus proches que ces pays lointains, ils sont qualifiés de « paradis cent fois retrouvé reperdu ». S’ils se font miroir du monde extérieur et le résument "j’ai vu tous les soleils y venir se mirer", ils reflètent aussi l’univers intérieur, ses « secrets », ses désirs et ses violences et ne sont pas sans ambivalence : comme en un puits profond, l’homme fasciné y perd son identité, sa vie ou sa mémoire (première strophe).

Mais le premier poème développe l’image des yeux selon deux dominantes, porteuses de messages voisins plus chargés d’espoir : la souffrance (« brisure » du verre, « larme », deuil, « glaives » des « Sept douleurs » rend plus intense le « bleu » du regard, ce regard indomptable des sentiments profonds, promesse de « brèche » dans le malheur, « les regards bleus des vaincus » troublent la sérénité ou la bonne conscience des vainqueurs.)

Les autres poèmes renouent avec certains de ces thèmes. Le poète appelle l’absente dans l’enfer de Dunkerque : « Mes yeux que j’aime où êtes-vous ». Il se remémore dans « La Nuit d’Exil » l’enfermement à deux dans ses « prunelles ». Dans le « Cantique à Elsa », la boucle revient aux paradoxes du début, avec l’oxymore d’un « criminel azur », et la coexistence des contraires de « ouvrant sur l’être et le non-être ». (Les belles).

L’image d’Elsa est reliée à toute une lignée de figures féminines. L’amour qu’elle inspire renvoie aux amours de d’autres poètes et d’autres hommes, et la célébration de la femme est associée dans le texte à celle de la France, car le chemin est le même, qui mène de l’une à l’autre.

Autre personnage mythologique : Andromaque, la veuve d’Hector, fidèle à son amour, refusant les avances de son vainqueur, Pyrrhus. Représentée par l’image de l’hirondelle, elle exprime la fidélité aux valeurs humaines. Elle aussi est captive, mais captive volontaire. Elle est attachée à ceux qui ont disparu, comme on pouvait l’être, en 1941-42, à ces résistants assassinés aux heures les plus sombres de la guerre. Elle s’oppose à ceux qui trahissent ; Aragon affirme à la fin du poème sa parenté de sentiments avec Andromaque et l’oiseau qui la représente. Yseult, figure légendaire qui vient des romans en vers du Moyen Age, est évoquée brièvement dans la « Chanson de récréance », avec tous les amoureux fous du printemps. D’autres poèmes mentionnent des personnages emblématiques de l’amour : Chimène, qui incarne la fidélité au Cid, Bérénice, l’amour face au pouvoir représenté par « Rome » (Les belles), les « filles-fées » séductrices évoquées par Apollinaire dans Alcools. Mais d’autres femmes, réelles, apparaissent aussi dans ce recueil.

Féminité, altérité, faiblesse, poésie : ces valeurs s’opposent à l’idéologie nazie de la virilité et à l’exaltation de ce qui est semblable à soi. Ces valeurs, Aragon les attribue aussi à la France représentée dans les poèmes sous la forme d’une figure féminine vivante et adorée. Cette image est extraordinairement développée dans « Plus belle que les larmes », où l’admiration pour la culture et la terre françaises s’exprime par l’exaltation du corps féminin. Le thème des yeux réapparaît.

Ingres est invoqué pour célébrer ses formes arrondies ; la blancheur féminine s’y retrouve, évoquant la Normandie. Mais elle est aussi douleur et faiblesse. Image de la femme et image de la France finissent par se confondre. L’œuvre d’Aragon, pour variée qu’elle soit, utilise souvent les mêmes thèmes. Ils appartiennent pour ainsi dire au substrat de l’imaginaire d’Aragon. Mais bien entendu, leur emploi et leur fonctionnement varient selon l’ouvrage envisagé.

On reconnait certains d’eux dans "Les Yeux d’Elsa" : le mythe chrétien, la mort et la mise à mort, l’eau et le rêve. Examinons de quelle manière ils apparaissent, ici et comment ils se situent par rapport au contexte historique. Ces arts poétiques ont trois fonctions principales : s’adressant d’abord aux autres poètes, ils visent à les convaincre d’adopter les principes d’une poésie nationale. Ils sont aussi une preuve par l’exemple de la fécondité de ces principes. Enfin, et c’est plus surprenant, ils sont un moyen de corriger ce que le discours théorique a de trop univoque.

Dans « Contre la poésie pure », Aragon rejette implicitement toute l’esthétique de Paul Valéry qui soutenait que le poème n’était que sons et rythmes. Pour Aragon aussi, le poème est une « construction sonore », mais, on l’a vu plus haut, cela n’implique nullement qu’il n’ait rien à dire. Ce qui motive Aragon dans sa critique de Valéry, c’est que l’esthétique défendue par celui-ci est à la mode et qu’elle séduit les jeunes poètes. Ces jeunes poètes qui, comme Alain Borne, auquel s’adresse directement Aragon dans « Pour un chat national », oublient le malheur présent de la patrie pour se perdre dans ces mondes imaginaires où il neige. C’est clairement une poésie de résistance au sens le plus direct du mot. Dans cette perspective, le sens du poème et la communication avec le public s’imposent comme des principes fondamentaux de la création. Le message à délivrer est clair, Aragon le formule par la voix d’Elsa. Le genre de l’art poétique permet en outre à l’auteur de démontrer par l’exemple la vertu créatrice de ses principes.

La beauté poétique naît du voile de la syntaxe. Signalons, par exemple, l’ellipse de la reprise d’un infinitif normalement attendu, dans les vers de « Richard Cœur-de-Lion ». L’ellipse a pour effet de fondre ensemble le regard du poète, le vol de la fuite du nuage.

On notera encore le jeu de mots sur les noms d’Alain Borne et du troubadour de Born, à l’origine de l’image du « pays sans borne » de la seconde strophe de « Pour un chat national ». L’image a au moins deux sens : c’est aussi bien le pays indéfini du poète contemporain, privé du sens de la Nation, que la France poétique, territoire sans frontière, où le poète moderne peut entendre la leçon du troubadour qui lui ressemble.

Références :
- Aragon, Louis, Les Yeux d’Elsa, Ed. Seghers, 1989.
- Juin, Hubert, Aragon, Gallimard, 1984.
- Staraselski, Valérie, Aragon, La Liaison délibérée, L’Harmattan, 1995.
- Seghers, Paris, la Résistance et ses poètes, Ed. Seghers, 1974.
- Apel-Muller, Michel, Les Yeux d’Elsa, Université de Besançon, 1989.


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1 Message

  • Aragon 25 février 2015 11:26, par tabbabi Mohammed-Sghaïer

    Merci de cet éclairage analytique, j’enseigne Aragon, Les Yeux D’Elsa, pour la 2ème année de la licence du français fondamental.

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