N° 76, mars 2012

France/Iran : éveil de l’intérêt à "l’autre"


Emilie Aghâjâni


Les relations entre la France et l’Iran sont fort anciennes. Par le passé, les Occidentaux rêvaient d’un Orient suave et voluptueux, mais de nos jours, c’est aussi la France qui exerce un certain attrait sur l’Iran. Nous nous proposons ici d’étudier le commencement de ces échanges dans trois domaines : le commerce et la diplomatie, les récits de voyages et enfin la littérature.

Commerce et diplomatie

Très tôt, les puissances étrangères entendirent profiter de ce carrefour entre l’Asie orientale et l’Orient méditerranéen afin d’amener en Europe des tissus, des épices ou à une moindre échelle, de l’artisanat. Ces échanges commerciaux débouchèrent sur des accords diplomatiques.

Les relations avec la France semblent avoir débuté au XIIIe siècle, période des Croisades et de la dynastie mongole. Cependant, l’une des premières rencontres officielles de la Perse et de la France eut lieu au début du XVIIe siècle avec l’envoi d’une lettre de Shâh ’Abbâs à Henri IV ; elle ne parviendra à Paris qu’après la mort du roi. Dans cette missive, il assurait que le monarque était "glorieux et magnanime, le plus grand des rois chrétiens, très puissant entre les princes de la croyance de Jésus (...)" [1]. Le souverain de Perse envoya "quelque petite galanterie" [2] et le pria d’envoyer l’un de ses sujets, s’il avait le désir de s’exprimer. Nous voyons donc se dessiner une coopération entre l’Orient et l’Occident, tous deux étant curieux l’un de l’autre, mais l’Histoire des relations franco-persanes va d’abord se définir en fonction de leur attitude à l’égard des Turcs [3].

Détail d’une des céramiques qui ornent les murs du palais du Golestân à Téhéran.

Durant les siècles suivants, après la chute des Safavides et la désorganisation de la vie politique iranienne, que les Qâdjârs ne surent résoudre, les puissances étrangères, l’Angleterre en tête, se disputèrent la Perse, et ce jeu d’intérêts, surtout britanniques et russes, en fit plus une terre d’intrigues que d’entente. D’abord en collaboration discrète, la France s’appliqua à réguler les conflits car elle savait qu’une guerre anglo-russe favoriserait l’entrée d’une tierce influence ; elle redoutait en effet une ingérence allemande. La France s’employa donc à jouer un rôle médiateur entre ces puissances et les Iraniens chez qui elles étaient impopulaires. Sa politique de désintéressement porta ses fruits et entraîna même la visite d’une importante délégation commerciale iranienne à Paris [4]. Cependant, les relations diplomatiques furent rompues en 1849 [5] suite à un différent concernant la ratification d’un traité.

Nâssereddin Shâh (XIXe siècle) est le souverain qui s’ouvrit le plus à l’Occident : il était francophone et l’art de son temps fut influencé par l’impressionnisme français ; effectivement, on commença à représenter des paysages et non plus exclusivement des scènes de chasse comme le voulait la tradition.

Or, c’est à l’Angleterre qu’il octroya des concessions. Néanmoins les deux concessions qu’il avait accordées furent annulées.

La première concession avortée fut à l’origine obtenue par l’intermédiaire de Mirzâ Malkom Khân Nâzem-od-Dowleh, alors ministre de Perse à Londres, qui autorisa la création d’une loterie nationale et de casinos dans le pays [6]. Or, le Shâh abolit cet accord pour raisons religieuses, et Malkom Khân, qui n’approuvait pas cette décision, fut démis de ses fonctions. Il en devint réformiste et lança, en signe de vengeance, le journal Qânun [7] diffusé clandestinement en Iran. L’idée de réformisme fut aussi défendue par Seyyed Jamâl el-Din Asadâbâdi, dit Afghani, un intellectuel qui prônait le panislamisme.

La seconde fut la Régie des Tabacs, accordée en 1890 au britannique Gerald Talbot [8]. En contrepartie d’une somme annuelle de 15 000 livres sterling, il bénéficiait, et ce pour une durée de cinquante ans, du monopole de l’achat, de la vente et de l’exportation du tabac de Perse. C’en était trop pour les Iraniens, qui mécontents de ces privilèges injustes et illégaux accordés à des étrangers, organisèrent diverses manifestations, soutenues par le clergé chiite. Ces événements conjugués aux pressions de la Légation Russe de Téhéran, contraignirent le Shâh à annuler cet accord moyennant un fort dédommagement financier.

Le voyageur Jean Tavernier vêtu d’un habit d’honneur offert par Shâh ’Abbâs II

Les récits des voyageurs

Les expériences et les biens ramenés d’Orient par les marchands attirèrent la curiosité du peuple, et outre les produits de consommation, beaucoup s’intéressèrent à la vie quotidienne des Persans. Ainsi, les récits de voyages se multiplièrent et rencontrèrent un franc succès, comme le dit Montesquieu : "Il se fait de temps en temps des inondations de peuples dans le Monde, qui font recevoir partout leurs mœurs et leurs coutumes" [9] .

Ce fut d’abord la Turquie qui retint l’attention des voyageurs [10], mais, sous l’impulsion de Chardin et Tavernier, la Perse sortit de l’ombre ; ils touchèrent à des domaines variés tels la géographie, la religion ou encore le gouvernement. Cet engouement pour la Perse sera très présent au XVIIe siècle, les écrivains sont donc porteurs du constat que ce qui est différent de nous n’est pas forcément mauvais par nature.

Or, tous les voyageurs ne firent pas preuve d’une telle objectivité : beaucoup s’acharnèrent à confirmer les préjugés occidentaux, en teintant leur propos d’islamophobie ou en recopiant des travaux antérieurs. Le grand corpus littéraire produit par la naissance de l’orientalisme nécessite donc une certaine prudence. En outre, sous l’influence du mouvement romantique qui soufflait alors sur l’Europe, les écrivains eurent une forte tendance à imaginer le monde plutôt qu’à le voir objectivement. Il y a également des raisons pratiques à cela : les lois religieuses et les coutumes font qu’ils n’eurent pas accès directement à la vie quotidienne, notamment à celles des femmes iraniennes. De plus, leurs écrits furent pour la plupart emprunts d’eurocentrisme. Ces récits sont donc un mélange de réalité, de préjugés, et de fantasmes d’Occidentaux en mal d’exotisme.

Ces derniers n’étaient pas les seuls à vouloir découvrir d’autres contrées, les voyages se firent donc dans les deux sens. Ainsi des Persans vinrent, dans une moindre mesure il est vrai, en Europe : Nâssereddin Shâh se rendit à Paris [11]. Il fut précédé par Rezâ Beg, alors ambassadeur d’Iran. Cette visite est immortalisée au musée Grévin.

Littérature populaire et savante

Dans ses récits de voyages, Chardin évoque également la littérature persane, mais c’est surtout la traduction des contes des Mille et Une Nuits par Antoine Galland au début du XVIIIe siècle qui suscita l’engouement pour l’Orient dans les milieux littéraires français ; on aimait en effet beaucoup s’instruire en s’amusant. D’ailleurs, de nombreuses adaptations suivirent parmi lesquelles la publication entre 1710 et 1712 des cinq volumes des contes des Mille et Un Jours [12]. Dans la préface du livre, Pétis de la Croix (1653-1713) présente comme auteur des Mille et Un Jours, un derviche nommé Mokles, dont il fit la connaissance à Ispahan lors de son séjour en Perse (1673-1675) et qui lui apprit le persan. L’ouvrage aurait été composé dans cette langue à partir d’hypothétiques Comédies indiennes que le derviche mit en contes sous le titre de Mille et Un Jours.

Affiche de l’opéra Zoroastre, récemment rejoué mais créé par Rameau au XVIIIe siècle

Le texte d’origine a été perdu mais un grand nombre des récits se retrouve dans d’autres recueils de contes populaires persans tels que Bahâr-e Dânesh, Châh Azâd Bakht et les quatre derviches etc. De retour à Paris, Pétis de la Croix réunit ces contes et compila ainsi un nouveau recueil qu’il intitula les Mille et Un Jours, contes persans. Pour leur rédaction, il bénéficia du concours de Lesage et leur conformité au goût de l’époque assura leur succès. Le récit cadre est celui d’une princesse dégoûtée des hommes suite à un songe et qui, par conséquent, refuse le mariage. Par la suite, la littérature va user et abuser des ingrédients persans, et de nombreux titres nous frappent à cet égard : Les Milles et Un Quart d’Heures, Les Milles et Unes Soirées, Les Mille et Unes Faveurs, ou alors Le cousin de Mahomet. L’influence du livre de Pétis sur les lettres françaises du siècle des Lumières fut si considérable qu’il est légitime de penser que son succès fut peut-être même plus grand que celui de son modèle.

Malgré quelques écrits qui dénoncent sa tyrannie, le Persan est alors pris comme un modèle d’honnête homme [13], et Zoroastre ne tarde pas à être dépeint sous les traits d’un héros des Lumières. C’est bel et bien la philosophie qui apporte l’idée du bonheur persan, contrastant ainsi avec la représentation du Persan barbare léguée par les Grecs, les Arabes, et le monde chrétien occidental. Le côté enchanteur de la Perse apparaît donc comme indéniable et elle ne cesse de séduire. Les femmes du harem retinrent l’attention des écrivains occidentaux à l’image de Montesquieu dont le succès des Lettres Persanes fut fulgurant et ne s’est jamais démenti. De plus, ces beautés orientales étaient retenues enfermées, cachées aux regards étrangers, ce qui attisa sans doute les passions à leur sujet, sans compter que les Persanes avaient la réputation d’être les plus jolies d’entre toutes les femmes [14].

Certes, les tentatives de rapprochement commercial n’ont que très rarement été fructueuses ; effectivement l’économie était placée sous domination étrangère et l’Iran perdit de nombreuses provinces, mais c’est aussi par ces tentatives que la curiosité pour l’Orient s’affirma. De plus, ces échanges donnèrent lieu à une très riche production littéraire.

Bibliographie :
- ’Abbâsi, Mohammad ; Bâdi, Parviz (éds), Safarnâmeh-ye Nâser-od-Din Shâh be ’Atabât, Téhéran, 1372 / 1993, 208 p.
- Adle, Chahryar ; Dani, Ahmad Hassan ; Palat, Madhavan K., History of civilizations of Central Asia, vol VI, Unesco Publishing, 2005, 1033 p.
- Bonnerot, Olivier H., La Perse dans la littérature et la pensée française au XVIIIe siècle, Paris, Statkine, 1988, 379 p.
- Chardin, Jean, Voyages du Chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l’Orient, Booksurge Publishing, 2001 (nouvelle éd.), 794 p.
- Habibi, Mariam, L’interface France Iran : 1907-1938, une diplomatie voilée, Paris, L ’Harmattan, 2004, 408 p.
- Hellot-Bellier, Florence, France-Iran : quatre cents ans de dialogue, Paris, Association pour l’avancement des études iraniennes, 2007, 828 p.
- Laurens, Henry ; Tolan, John Victor, Veinstein, Gilles, L’Europe et l’Islam : quinze siècles d’Histoire, Paris, Odile Jacob, 2009, 482 p.
- « Lettre adressée à Henri IV par Chah Abbas 1er », s. d. transcription du XVIIe siècle, B.N., Mélanges Colbert, vol. XII, cf. 339 v°, n° 8.
- Montesquieu, Charles-Henri, Pensées et fragments inédits de Montesquieu, Paris, G. Gounouilhou, 1901, 285 p.
- Petis de la Croix, François ; Sebag, Paul, Les Mille et Un jours : contes persans, Paris, Phébus, 2003, 672 p.
- Richard, Yann, Entre l’Iran et l’Occident : adaptation et assimilation des idées, Paris, MSH, 1989, 242 p.

Notes

[1« Lettre adressée à Henri IV par Chah Abbas 1er », s. d. transcription du XVIIe siècle, B.N., Mélanges Colbert, vol. XII, cf. 339 v°, n° 8.

[2Ibid.

[3Habibi, Mariam, L’interface France Iran : 1907-1938, une diplomatie voilée, Paris, L ’Harmattan, 2004, p. 121.

[4Hellot-Bellier, Florence, France-Iran : quatre cents ans de dialogue, Paris, Association pour l’avancement des études iraniennes, 2007, p. 426.

[5Richard, Yann, Entre l’Iran et l’Occident : adaptation et assimilation des idées, Paris, MSH, 1989, p. 104.

[6Adle, Chahryar ; Dani, Ahmad Hassan ; Palat, Madhavan K., History of civilizations of Central Asia, vol VI, Unesco Publishing, 2005, p. 464.

[7« Lois »

[8Richard, Yann, Op.cit., p. 85.

[9Montesquieu ; Charles-Henri, Pensées et fragments inédits de Montesquieu, Paris, G. Gounouilhou, 1901, p. 201.

[10Laurens, Henry ; Tolan, John Victor ; Veinstein, Gilles, L’Europe et l’Islam : quinze siècles d’Histoire, Paris, Odile Jacob, 2009, p. 249.

[11’Abbâsi, Mohammad ; Bâdi, Parviz (éds), Safarnâmeh-ye Nâser-od-Din Shâh be ’Atabât, Téhéran, 1372 / 1993, 208 p.

[12Petis de la Croix, François ; Sebag, Paul, Les Mille et Un jours : contes persans, Paris, Phébus, 2003, 672 p.

[13Bonnerot, Olivier H., La Perse dans la littérature et la pensée française aux XVIIIe siècle, Paris, Statkine, 1988, p .120.

[14Chardin, Jean, Voyages du Chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l’Orient,Booksurge Publishing, 2001 (nouvelle éd.) p. 17.


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