N° 22, septembre 2007

Journal de Téhéran

Notre globe ralentit


Pierre Rousseau


10 Shahrivar 1315
1 Septembre 1937

Dans une étude publiée par l’Agence littérale Internationale et que nous reproduisons ci-après le grand savant de l’observatoire de Paris, M. Pierre Rousseau, met en relief cette question.

ON CONNAIT L’HISTOIRE de ces naufragés qui, ayant établi leurs pénates provisoires sur un îlot s’aperçoivent soudain avec terreur que ce qu’ils prenaient pour le plus stable, le mieux assis des rochers n’est, en réalité, que le corps essentiellement mobile d’une baleine ou de tout autre cétacé qu’il vous plaira. Une aventure analogue vient d’arriver aux astronomes. Voilà déjà plusieurs années que les savants se méfiaient : notre Terre ne montrait-elle pas une singulière propension à ralentir de plus en plus son mouvement ? Aujourd’hui, non seulement ce freinage est confirmé, mais grâce aux travaux, notamment de M. Stoyko, de l’Observatoire de Paris, on sait que la Terre, loin de tourner régulièrement eu 24 heures, éprouve de brusques sursauts, des à-coups imprévus, comme une locomotive qui trouverait sous ses roues des pierres déposées par un gamin facétieux.

Responsabilité de la lune

C’est la Lune qui porte la responsabilité de cette fâcheuse découverte. Depuis que Kepler et Newton avaient assujetti les astres aux lois de la mécanique, on avait essayé, comme vous pensez bien ; de déterminer l’orbite de notre satellite, de calculer, par exempte, à quel moment il se trouverait à tel point du ciel. Fait étrange, la malicieuse et blonde Phèbe se plaisait à déjouer les subtiles équations des savants. Elle était toujours aux rendez-vous que lui assignaient les annuaires astronomiques. Devant ce mystère aussi persévérant qu’inexplicable, les hommes de science s’inquiétèrent sérieusement. Fallait-il admettre que, sur la Lune, agissaient d’autres forces que l’attraction universelle découverte par Newton ? Mais c’était, en ce cas, la mort sans phrase de toute la mécanique céleste, fondée justement sur la théorie newtonienne. Ou bien devait-on croire que, si la Lune n’était pas d’accord avec nos horloges, c’étaient cel1es-ci qui avaient tort ? Les conséquences de ce choix étaient moins graves, et l’astronome Delaunay en proclama la nécessité. Ce fut l’occasion d’une fougueuse polémique avec le grand Leverrier, polémique au cours de laquelle les deux adversaires se foudroyèrent à coups de théorèmes, sous le regard serein de l’Académie des Sciences

Suites inquiétantes

Il fallut attendre, pourtant, jusqu’en 1927, pour que le problème fût complètement élucidé. Mais alors, les suites de la solution adoptée apparurent dans toute leur ampleur. N’oubliez pas en effet, que rejeter les torts sur nos pendules, c’était les accuser d’un retard systématique. Or, comme elles sont réglées sur le mouvement apparent des étoiles, c’est-à-dire sur la rotation de notre globe lui-même, cela revenait à dire que cette rotation se ralentit progressivement. En d’autres termes, l’Américain Brown annonça, il y a dix ans, que la durée du jour s’allongeait sans cesse et qu’il fallait voir là la source des écarts malencontreux imputés à l’innocent satellite.

Les astronomes se montrèrent très inquiets et, s’ils ne s’abandonnèrent pas à un irréparable désespoir, c’est qu’ils se disent qu’après tout, le ralentissement étant régulier, on pouvait le calculer à l’avance, ce qui redorait le blason un peu défraîchi de notre unité de temps.

Mais c’est alors qu’une nouvelle péripétie surgit et que le bureau international de l’heure devint la grande vedette.

Flux et reflux

Le bureau international de l’heure, c’est l’important organisme qui siège à l’Observatoire de Paris, sous la direction de M. Esclangon, et qui est chargé de calculer l’heure exacte et de la distribuer au monde entier sur les ondes rapides et ténues de la T. S. F. Comprenez bien que, par la nature même de sa mission, le B. I. H. était spécialement qualifié pour examiner la marche de la Terre et celle, corrélative, du temps :

Déjà Brown, de Sitter et quelques autres avaient mis en lumière, indépendamment du ralentissement désormais enregistré, des écarts irréguliers dans la durée du jour. A de certaines époques, la Lune, chronomètre idéal pour ce genre de prouesse sportive, semblait aller plus vite parmi les étoiles, à d’autres, elle semblait aller moins vite, la période de cette variation étant voisine de 200 ans. Ils avaient même relevé, s’étendant sur quelques mois, une seconde sorte de flux et de reflux dans la vitesse lunaire. Et cette dernière trouvaille avait mis le comble à l’irritation des suivants. A quoi se fier pour mesurer le temps puisque la Terre, qui était naguère considérée comme la plus fidèle des horloges, non contente de ralentir sa marche, passait encore par une série d’avances et de retards que rien ne permettait plus de prévoir ?

Prodigieuse précision

Heureusement, M. Stoyko, du B. I. H., vint les tirer d’affaire. Après avoir étudié longuement les horloges de précision en usage dans les observatoires, il s’était convaincu que celles-ci sont aujourd’hui plus précises que l’horloge-Terre.

Ainsi une pendule suivie pendant deux ans lui montra-t-elle une variation mensuelle de trois millièmes de seconde seulement ! Cette prodigieuse précision ne satisfit pourtant pas M. Stoyko. II pensa que la comparaison des heures données par des horloges éloignées, par exemple à Paris, à Berlin, à Moscou, éliminerait ces minimes irrégularités, tandis que toutes refléteraient, au contraire, l’influence d’un phénomène général, comme les sautes d’humeur de la rotation terrestre. Et c’est bien là ce qui se passa ;

Une seconde par an

Le savant astronome mit en relief des fluctuations de l’horloge-Terre, se renouvelant tous les 10 ou 16 mois. Ce n’est point, confessons-le, qu’elles soient assez grandes pour influer sur la vie journalière. Même M. Stoyko n’en tient pas compte quand il consulte sa montre pour aller prendre un train. Elles ne dépassent guère une seconde par an. Quant au ralentissement, il faudra deux mille ans pour qu’il atteigne une heure, et quelques centaines de millions de siècles pour que l’année ne dure plus que huit jours ! Singulière dévaluation, après quoi la Terre s’arrêtera de tourner !

Si ces conséquences apparaissent, somme toute, à échéance assez lointaine, elles conduisent néanmoins à une question beaucoup plus inquiétante. Pourquoi notre globe tourne-t-il d’une façon aussi désordonnée ? Pour le ralentissement, rien de plus simple... en principe du moins : on invoque le frottement des marées, qui freine notre machine ronde en la serrant comme dans un étau. Quant aux écarts irréguliers, ils ne s’expliquent que par des changements d’équilibre dans les tréfonds de la Terre. De quelle ampleur doivent être ces cataclysmes intérieurs, on en aura quelque idée en apprenant que L’Himalaya s’effondrait dans la mer, ce formidable bouleversement suffirait peine pour créer une altération d’une seconde. Quand on pense que les infimes variations de l’heure révèlent, sous nos pieds, des révolutions secouant des milliards de kilomètres cubes de matière, quand on songe la pellicule d’une extrême minceur qui nous sépare de ce redoutable royaume de Pluton, on ne peut guère nier la fragilité de l’humanité.


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