N° 89, avril 2013

L’Iran idéal dans la pensée poétique de Théophile Gautier


Majid Yousefi Behzâdi


L’attrait fascinant de l’Orient était conçu par certains poètes français comme le symbole de la vivacité et de la nouveauté. Le mysticisme oriental était également utilisé pour leurs productions artistiques, notamment au travers de l’idée selon laquelle la poétisation de la nature constituait une pierre de touche de l’élévation spirituelle.

Théophile Gautier

Parmi ces poètes, certains parnassiens comme François Coppée et Leconte de Lisle subirent plus fondamentalement l’influence de l’Orient dans l’idée d’être le porte-parole solennel d’une voie qui éterniserait l’art dans sa nature primitive (l’art pour l’art).

À ce titre, dans la préface de son célèbre recueil Émaux et Camées, Théophile Gautier (1811-1872) désigne l’Iran comme une contrée de révélation poétique et la principale source inspiratrice de Goethe (1749-1832). Ce dernier se montre favorable à l’espace d’un Orient mystique où l’Iran devient le canevas de toute mutation pressentie. Dans ce bref prologue, Gautier admire le rôle créatif de l’Orient, et plus particulièrement de l’Iran, dans des termes qui décrivent la passion du poète allemand :

Pendant les guerres de l’empire

Goethe, au bruit du canon brutal,

Fit le Divan occidental et oriental,

Fraîche oasis où l’art respire. [1]

Dans ce passage, l’Orient se dévoile avec éclat lorsque le poète allemand tente de construire son chef-d’œuvre dans le cadre de la découverte d’une réalité transcendante : l’Orient vital implique une âme pure et un esprit doué de raison.

Autrement dit, pour les poètes occidentaux, l’Orient fut un lieu paisible leur permettant d’épanouir leurs idées novatrices dans la création d’une poésie noble et plus mystique. Cet emprunt à l’Orient est souvent cité, comme dans ces vers de Gautier :

Pour Nizami quittant Shakespeare,

Il se parfuma de santal,

Et sur un mètre oriental

Nota le chant qu’Hudhud soupire. [2]

Pour Gautier, la vitalité de l’art poétique trouvait son originalité dans la contrée où le mysticisme et le soufisme s’embrassaient pleinement. Ainsi, la poésie iranienne représentait toutes les particularités de la poésie classique à caractère moral et social dont Nezâmi (1140-1202) est l’un des pionniers. ہ ce propos, dans son ouvrage intitulé Anthologie persane, Henri Massé souligne : « Nizami est le maître de l’épopée romanesque- autrement dit, du roman versifié. C’est le Chrestien de Troyes de la littérature persane. Aussi habile que savant, possédant toutes les ressources du métier poétique, il est un admirable artiste. » [3]

Si Gautier fait dans son chef-d’œuvre allusion à Goethe en faisant de lui un révélateur enthousiaste de l’esprit poétique persan, c’est plutôt par défection au romantisme : « Gautier opte pour la littérature, lutte aux côtés de Victor Hugo et prend part à la bataille d’Hernani. Mais bientôt il veut s’affranchir des outrances romantiques et dégage son originalité […] il cherche à s’assurer par la plume des ressources régulières. » [4] À l’instar du poète français, Goethe évoque son opinion face à la montée du romantisme : « J’appelle classique ce qui est sain, et le romantisme ce qui est malade. » [5]

La similarité entre les pensées poétiques de Gautier et celles de Goethe renvoie au fait qu’ils furent tous deux déçus par les excès d’un romantisme occidental. Selon eux, c’est la littérature classique qui offre un équilibre entre la raison et le sentiment, et ce grâce aux effets surnaturels propre au mysticisme persan : l’enchantement de l’esprit (le sentiment) est lié à l’exaltation poétique (la spiritualité).

De plus, le chant du Hudhûd (la huppe) comme porteur de la sagesse et de l’espérance est le symbole de la vive passion humaine, le reflet d’un état d’âme du poète. C’est ainsi que nos deux poètes furent à la recherche d’un refuge pour produire leurs vers inspirés :

Comme Goethe sur son divan

A Weimar s’isolait des choses

Et d’Hafiz effeuillait les roses,

Sans prendre garde à l’ouragan,

Qui fouettait mes vitres fermées,

Moi, j’ai fait Émaux et Camées. [6]

Dans cette solitude, désirée, pour Goethe comme pour Gautier, la figure poétique de Hâfez évoque principalement la vive densité grâce à laquelle ils peuvent s’approcher davantage de la poésie mystique destinée à toute âme exaltante. Si Gautier s’initia aux sources classiques persanes pour rédiger ةmaux et Camées, c’est parce qu’il voulait l’enrichir de la forme et du rythme perfectionnés de la littérature iranienne. Toutefois, plus que cela, il s’agissait d’une visée exotique, qu’il partageait avec Goethe, où ces deux poètes se sont nourris de la beauté poétique de l’Iran afin de nourrir leur imagination par un Orient rêvé. Finalement, pour eux, l’espace poétique de l’Iran a été un critère stimulant et leurs chefs-d’œuvre demeurent au sein du répertoire littéraire comme une source référentielle.

Bibliographie :
- Castex, P.G., Histoire de la littérature française, Hachette, Paris, 1974.
- Massé Henri, Anthologie persane, Paris, Payot, 1950.
- Backès, Jean-Louis, La littérature européenne, ةd Berlin, Paris, 1996.
- Shafâ, Shojâ’-od-Din, Iran dar adabiyât-e jahân (L’Iran dans la littérature du monde), éd. Ibn-e Sinâ, 1953.

Notes

[1Shafâ, Shojâ’-od-Din, Iran dar adabiyât-e jahân (L’Iran dans la littérature du monde), ةd. Ibn-e Sinâ, 1953, p. 117.

[2Ibid.

[3Massé Henri, Anthologie persane, Paris, Payot, 1950, p. 75.

[4Castex P.G., Histoire de la littérature française, Hachette, Paris, 1974, p. 620.

[5Backès, Jean-Louis, La Littérature européenne, ةd Berlin, Paris, 1996, p. 20.

[6Shafâ, Shojâ’-od-Din, op. cit., p. 117.


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