N° 89, avril 2013

Artisanats traditionnels de l’Iran :
la poterie, la tuile émaillée, la céramique
avant l’islam


Jamshid Mehrpouyâ
Traduit par

Royâ Razzâghi


Si l’argile constitue la matière première des objets faits en pâte argileuse, la céramique doit cependant son éclosion, sa renommée et sa survivance aux travaux des artisans qui l’ont ornée avec des couleurs et des dessins splendides. Au début, les objets faits à partir d’argile servaient uniquement à subvenir aux besoins quotidiens des premiers hommes qui s’en servaient pour y mettre leur nourriture. Peu à peu, les progrès survenus dans le domaine de l’art contribuèrent au développement de l’ornement des objets en pâte argileuse de différents dessins et gravures.

Rhyton en céramique représentant une vache à bosse, objet découvert au cimetière de Tappeh Mârlik, Guilân, env. IXe siècle av. J.-C., Musée du Louvre

La céramique dans le monde

Comme les premiers hommes fabriquaient des pièces de vaisselle en argile, la céramique mérite donc d’être considérée comme l’un des artisanats le plus ancien et le plus en usage dans le monde entier. Nous ne possédons certes pas de documents susceptibles de nous informer sur la genèse de cet artisanat, cependant selon certaines estimations, il serait apparu entre 7000 et 10 000 av. J.-C., et fut d’abord pratiqué par des femmes. Selon Maurice Dumas, cet art est né au moment où il devait naître, c’est-à-dire au temps où les hommes ont appris à cultiver la terre et ont eu besoin de récipients afin de conserver leur récolte. [1] De la période néolithique (7000 av. J.-C.) nous sont transmis des indices nous conduisant vers les premiers objets fabriqués en pâte argileuse. Ces hommes qui ne connaissaient pas l’art de faire cuire la tuile, laissaient sécher à l’air ou exposaient au soleil les objets qu’ils fabriquaient en pâte argileuse. Ainsi, les tuileaux restés de cette période sont fragiles et non-résistants. Selon Herbert Read, « les débris de tuile restés de cette période dénotent à quel point les premiers hommes qui n’avaient ni divinité, ni calligraphie, ni littérature, ni science, fabriquaient des objets qui, même aujourd’hui, sont admirables ». [2] J. Glack attribue les premières pratiques de cet art aux habitants des vallons du Mexique, aux Amérindiens, aux Thaïs, aussi bien qu’aux habitants de quelques régions de l’Afrique. Quant à l’Iran, il cite les noms des provinces telles que le Baloutchistân, le Kurdistân et le Guilân. Selon Maurice Dumas, les Egyptiens antiques fabriquaient des objets en pâte argileuse ; les tuileaux qui nous sont transmis de cette ère prouvent cette hypothèse. Bien que les Egyptiens possédaient la matière brute de cet art, les restes des objets en pâte argileuse qui nous sont parvenus dénotent une certaine impureté dans leurs matières premières par rapport à ceux transmis par les Grecs. Ainsi peut-on prétendre que les Grecs étaient plus doués, plus habiles et plus avancés dans la pratique de cet art, cependant, leur notoriété ne fut que de courte durée en raison de l’augmentation des échanges commerciaux entre les îles ioniennes, la Mésopotamie et le plateau iranien, puisque les commerçants préféraient désormais importer de l’Iran des objets en pâte argileuse, et le style et l’art des Iraniens sont à remarquer dans la céramique grecque.

Cruche décorée en céramique, IX-Xe siècles, objet découvert à Tappeh Sialk

De l’époque de Périclès (Ve siècle av. J.-C.), considérée comme l’âge d’or de la civilisation athénienne, des objets fabriqués avec de la pâte argileuse de couleur rouge et ornés de dessins représentant les mœurs de cette nation nous sont parvenus, portant des traces de l’influence de la céramique iranienne. Toujours selon Dumas [3], c’est à partir du IIIe siècle av. J.-C. que nous sommes témoins à la fois de l’invention des premiers tours de potier et des fours destinés à faire cuire la tuile. Il est à noter qu’à l’âge de l’apogée de la céramique en Grèce, les Iraniens fabriquaient plutôt des objets luxueux et décoratifs avec des pierres et des métaux précieux. La période de l’éclosion de la céramique chez les Iraniens est postérieure de mille ans à l’âge d’or de la céramique grecque. Selon le professeur Mehdi Bahrâmi, « en Iran, dès la période kassite (IIe millénaire av. J.-C.), l’utilisation du vernis sur les statuettes en pâte argileuse était courante. Ces statuettes couvertes de vernis blanc très brillant ont été découvertes dans la région de Suse et il est probable que cette technique soit passée de l’Iran à la Chine. Cependant, les échanges commerciaux entre l’Iran et la Chine ont duré plus de dix-huit siècles sans que l’Iran puisse rivaliser avec la Chine dans le domaine de la fabrication de la porcelaine. » [4]

Plat en céramique avec une figuration humaine, objet découvert au sein de l’Acropole de Suse, 6000 av. J.-C., période élamite, Musée du Louvre

La céramique en Iran durant l’Antiquité

Parmi les arts, la céramique occupe une place privilégiée grâce au caractère résistant de sa matière brute qui, contrairement au bois et au métal, ne se désagrège pas facilement et peut fournir aux chercheurs de précieuses informations. A la suite des excavations et découvertes archéologiques, et d’après les estimations de Mohammad Youssef Kiâni, durant l’Antiquité, cet art était particulièrement florissant dans quatre régions du plateau iranien : à l’ouest des montagnes du Zagros (actuelle province de Kermânshâh), sur le littoral sud de la Caspienne (provinces de Guilân et Mâzandarân), au nord-ouest du plateau iranien (province d’Azerbaïdjan) et au sud-est de l’Iran (Sistân et Baloutchistân).

Gobelet en céramique décoré de motifs géométriques, de 1000 à 600

av. J.-C., Iran

A la suite des dernières excavations effectuées à la lisière du désert central de l’Iran, on a découvert des tuileaux dont l’ancienneté remonte à 8000 ans av. J.-C. De même, les investigations effectuées dans la région de Herssin et de Ganjeh Darreh, les céramiques découvertes à Ghazvin, Kâshân et au Mâzandarân font dater l’âge général de la céramique en Iran à 7000-8000 av. J.-C. Ainsi, avant même l’invention des premiers tours de potiers, des céramiques ornées de dessins de plantes et d’animaux symboliques étaient fabriquées. L’invention du tour de potier contribua non seulement à faciliter la fabrication des objets en pâte argileuse, mais joua aussi un rôle important dans l’évolution de cet art, permettant aux artisans de donner des formes plus variées à la matière brute. Après l’invention du tour de potier, la céramique se développa encore plus et beaucoup d’objets en pâte argileuse de formes variées datant du Ve millénaire av. J.-C. ont été découverts au nord de l’Iran. Une autre importante série d’objets, notamment des assiettes et des pots de couleur rouge, grise et noire aux motifs animaliers datant du IIIe millénaire av. J.-C. a été également découverte, ainsi que, dans la région d’Amlash au Guilân, deux types d’objets en pâte argileuse datant du IIe millénaire av. J.-C., les uns subvenant aux besoins des vivants et les autres retrouvés dans les tombeaux des morts inhumés.

Objet en céramique décorée avec des motifs de bouc

Outre la province du Guilân, les archéologues ont récemment entrepris de faire des excavations dans d’autres régions du Sistân et Baloutchistân, notamment les champs de Kalpouregân (situés à 35 km de Sarâvân) et y ont découvert des céramiques vieilles de dix millénaires. Les habitants de Kalpouregân fabriquent, encore aujourd’hui, des objets en argile à la manière traditionnelle de leurs ancêtres : ils modèlent l’argile à la main et créant des objets du quotidien tels que bols, coupes ou assiettes, les font cuire dans des fours également construits selon un plan ancestral.

Cruche en céramique en forme de vache, période ashkanide, 226-160 av. J.-C., sud-ouest de l’Iran

La céramique durant la période mède

Nous ne possédons presque aucune information sur l’évolution de la céramique durant la période mède. Cependant, de nombreux objets en pâte argileuse ont récemment été découverts dans le Lorestân et le Kurdistân, dans les régions de Nouchidjân et Malâyer que les archéologues attribuent à cette période. Même si les tuiles de la ziggourat de Tchoghâzanbil étaient déjà couvertes de vernis au XIIe siècle av. J.-C., ces découvertes tendent à montrer que les Mèdes furent les premiers à enduire leurs céramiques de vernis.

La céramique sous les Achéménides

La montée au pouvoir des Perses date du VIe siècle av. J.-C. Les Achéménides ont contribué à la diversification des objets fabriqués en pâte argileuse. De cette ère, nous sont transmis des objets ornés de gravures ou de calligraphies. La céramique était notamment utilisée dans la décoration des palais et l’on voit, sur les tuiles des palais royaux, des motifs et des thèmes en relief recouverts de vernis et représentant des têtes d’hommes ou d’animaux. De nombreux vestiges de céramiques achéménides, recouverts de vernis, ont également été découverts à Suse.

Céramique de l’époque achéménide, Persépolis

Les Achéménides favorisèrent à tel point l’évolution de la céramique que les techniques de cet art furent diffusées dans d’autres pays. L’amélioration des techniques et l’invention de nouvelles méthodes de céramique furent également le résultat de l’intérêt des Achéménides pour les objets décoratifs luxueux. Parmi d’autres progrès accomplis dans le domaine de l’évolution de la céramique, on peut notamment citer l’amélioration de l’utilisation du vernis sur des tuiles et des céramiques. L’ère achéménide fut donc un âge d’or pour la céramique, néanmoins, l’éclosion de l’art de la ciselure et du travail sur métal commença à remplacer la céramique dans la production d’objets luxueux. De plus, sous les Achéménides, l’art consacré à la cour ne pouvait pas subir des critiques susceptibles de concourir à son évolution. Les meilleures briques enduites de vernis étaient utilisées pour la construction des palais du roi Artaxerxés à Suse. [5] Ces tuiles représentant des vaches ailées, des lions et des dragons de Persépolis et teintées de couleur verte, jaune, bleue et noire, sont actuellement conservées pour la plupart au Louvre.

La pratique de la céramique sous les Séleucides et les Arsacides

La céramique arsacide se divise en deux grandes périodes :

1. L’art antique des Parthes

2. L’art qui débute avec la montée au pouvoir de Mithridate II le Grand et présentant des similitudes avec celui des Achéménides. Les premiers objets fabriqués en pâte argileuse des Parthes ont été découverts dans leur capitale Nisa située aux environs du désert Karakorum.

En raison de l’influence hellénistique de la période séleucide, des objets fabriqués avec de la tuile émaillée et présentant des caractéristiques propres à la céramique grecque ont également été découverts dans les ruines des palais parthes. De façon générale, l’ère arsacide vit un changement notable de l’artisanat de la céramique. Parmi les objets propres à cette période, on peut citer les coupes émaillées.

Musicien, céramique, XIIe siècle, Iran, Metropolitan Museum

Selon Christie Willman, les Arsacides effectuaient de notables échanges commerciaux avec les Romains, de Byzance jusqu’en Italie. [6] Ainsi, les céramiques iraniennes étaient non seulement connues et réputées mais aussi imitées à l’est et à l’ouest, notamment dans les régions méditerranéennes. L’art zoroastrien offre également des objets tels que les céramiques enduites de vernis bleu-turquoise ou vert découvertes dans le Temple d’Anâhitâ. [7] L’étude des objets en pâte argileuse, notamment par le professeur Seyfollâh Kâmbakhsh Fard, a fourni d’importantes informations archéologiques sur ces différentes périodes. Ainsi, on a pu conclure, sur la base d’objets trouvés au cours de récentes excavations, que même si l’insécurité régnante à l’époque séleucide eut pour résultat un déclin important de la céramique, durant l’ère arsacide, elle continua à évoluer et se fortifier.

Parmi d’autres objets importants datant de l’ère arsacide, on peut citer les cercueils vernissés ou non, de couleur rouge, grise et jaune, découverts lors d’excavations récentes au Guilân et Sistân-Baloutchistân. [8] Selon Niâzmand, la ressemblance entre des céramiques chinoises de la période des Han (-206-220) avec des céramiques arsacides (notamment l’émaillage et un usage dominant du vert) laisse penser des échanges techniques entre l’Iran et la Chine. Cette hypothèse paraît d’autant plus logique que des relations commerciales importantes liaient alors les deux empires au moyen de la Route de la Soie. Ainsi, durant l’ère arsacide, la céramique iranienne s’éloigna de l’influence hellénistique et se rapprocha de l’art iranien populaire, dont la portée s’étendait de l’Euphrate jusqu’aux frontières de la Chine, de l’Inde et du Levant.

Jarre en céramique décorée avec un motif de bouc, 4000 av. J.-C., Tappeh Sialk, Metropolitan Museum

La céramique sous les Sassanides

Si la période sassanide est connue pour les progrès culturels et scientifiques qu’elle engendra, la céramique n’y connut ni évolutions ni innovations. Les objets en pâte argileuse de l’ère sassanide étaient généralement destinés à un usage pratique, d’où le grand nombre de céramiques tels que bols, pots, tonneaux et bidons, retrouvés à Kangâvar, Torangtappeh, Kermân ou Dasht-e Gorgân. Fabriqués avec de l’argile, ces objets avec des bords repliés sur lesquels étaient gravés des mots en pahlavi. Il est à mentionner que ces objets n’étaient pas vernis. Selon Mahmoud Mâherronnaghsh, « l’art en général et plus particulièrement l’architecture évoluèrent sous les Sassanides. Les palais du Fârs, Kermanshâh et de la Mésopotamie, dont l’architecture peut rivaliser avec celle des Achéménides, datent de cette période. Sous les Sassanides, l’art, en avance sur son temps, dépassa les frontières de l’Iran pour influencer les pays voisins. » [9]

Cruche en céramique à trois pieds

Nous avons déjà mentionné que la ciselure, et en général le travail sur l’argent avait éclipsé l’art de la céramique. Cependant les Sassanides nous ont laissés des céramiques et des céramiques vernies. Les artisans recouvraient les reliefs de plâtre employés dans les bâtiments, avec une couche formée d’un mélange de gomme tragacanthe, d’amidon et de lait afin de garantir leur résistance. Les Sassanides fabriquaient des objets en pâte argileuse avec des têtes d’animaux sacrés, en utilisant des techniques propres à eux et différentes de celles utilisées par les Achéménides ou les Arsacides.

Durant cette période, la civilisation byzantine s’est aussi beaucoup inspirée des Iraniens dans le domaine du textile, de la céramique et de la céramique, contribuant par là à la survivance de ces arts. Même si l’éclosion de l’art de la ciselure avait quelque peu déclassé la céramique, cependant, les hommes de la classe moyenne utilisaient encore des objets en pâte argileuse pour leurs besoins journaliers. Le commencement du règne des Sassanides, avec la montée au pouvoir d’Artaxerxés Ier, le développement de la culture chez les Iraniens, puis ensuite avec l’arrivée de l’islam incitèrent les artisans à se tourner vers les arts et artisanats traditionnels. Les planchers des palais et des temples restés de cette époque à Firouzâbâd et à Ctésiphon étaient ainsi recouverts de céramiques. [10]

Lanterne en céramique, IXe-Xe siècles, Neyshâbour, Metropolitan Museum

Avant les Sassanides, le vernis n’était pas de bonne qualité et s’effaçait facilement. Ainsi, les artisans iraniens ne pouvaient donc pas aisément orner les objets qu’ils fabriquaient. C’est donc vers la fin du règne des Sassanides que l’emploi du vernis se généralisa sur les objets fabriqués en argile. A ce propos, de nombreux objets en pâte argileuse et enduits de vernis datant du Xe siècle ont été découverts à Neyshâbour. Un document incontestable sur la manière de faire cuire les objets nous informe que les fours étaient situés à une hauteur d’environ 2, 50 m du sol. A l’intérieur des fours se trouvaient rangées des niches sur lesquelles on plaçait à la fois d’au moins 1.6 pots de tailles moyennes. Les potiers allumaient les fours pendant huit heures et ne désenfournaient les pots qu’après 48 heures, leur laissant ainsi suffisamment de temps pour absorber les couleurs, vertes et bleues. On se servait de bois en tant que combustible.

Vase décoré en céramique, Kalpouregân, province de Sistân et Baloutchestân

Après la Révolution, la reprise de nombreuses céramiques antiques iraniennes illégalement détenues par d’autres pays a permis à l’Iran de constituer une magnifique collection de céramiques, dont une grande part est conservée au Musée Irân-e Bâstân.

Notes

[1Maurice Dumas, Histoire générale des techniques, traduit par Abbâs Arâghi, éd. Amir Kabir, Téhéran, 1983, pp. 94-96.

[2Herbert Read, The Meaning of Art, traduit par Najaf Daryâbandari, éd. Livres de poche, 1972, pp. 29-30

[3Maurice Dumas, Op.cit. p. 232-233.

[4Bahrâmi Mehdi, Serâmic-e Jâpon dar gozargâh-e zamân (La céramique japonaise au fil du temps), Téhéran, 357, p.p. 7-28

[5Cité dans : Mortezâ Râvandi, Târikh-e ejtemâ’i-e Irân (Une histoire sociale de l’Iran), tome I, éd. Amir Kabir, 1975, p. 502.

[6Cité in L’art et la culture sous les Achkanides traduit par Djalil Ziâpour, 1979, pp. 62-69.

[7Ibid., p. 94.

[8Mohammad Youssef Kiâni, Pishineh-ye sofâl va sofâlgari dar Irân (Histoire de la poterie et de la céramique en Iran), Téhéran, 1979, p. 11.

[9Mahmoud Mâherronnaghsh, Mahmood, Tarh va ejrâye naghsh dar kâshikâri Irân (Croquis et fabrication des tuiles émaillées en Iran), éd. Musée Rezâ Abbâssi, Téhéran, 1982, Tome I, p.13

[10Ibid.


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