N° 92, juillet 2013

L’islam chinois
Visite de la grande mosquée Hui de Xi’an


Mireille Ferreira


La Chine actuelle, dont la population avoisine un milliard quatre cents millions d’habitants, est peuplée à 92 % de Han, issus de l’ancienne ethnie Huaxia, considérés comme les Chinois historiques. Le reste de sa population est composée de 55 groupes ethniques minoritaires, héritiers de lointains empires nomades.

Dix de ces minorités nationales forment des communautés de religion musulmane, estimées à vingt millions d’individus. Pour moitié de langue turque et turco-mongole (Ouïghour [1] , Kazakh, Kirghiz, Bao’ an, Dongxiang, Tatar, Ouzbek, Salar), quelques milliers sont de langue persane (Tadjik), les musulmans de langue chinoise, les Hui, constituent l’autre moitié. [2]

Un pavillon de la mosquée
Photos : Mireille Ferreira

Tadjik exceptés, qui sont chi’ites ismaéliens, les autres minorités musulmanes se réclament de l’islam sunnite et, plus précisément, de l’école hanafite, dominant cette partie du monde musulman comprise dans un vaste ensemble composé de l’Asie centrale, de l’Inde et de la Chine.

Tout comme le nestorianisme qui fut la première religion chrétienne de Chine, l’islam fut introduit, dès le VIIIe siècle, par les marchands arabes et perses qui empruntaient la Route de la soie. Mais ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle, sous la domination mongole, que l’ancrage des communautés musulmanes de langue chinoise eut lieu, à la suite de l’arrivée, parfois sous la contrainte, de nombreux musulmans d’Asie centrale et du golfe Persique.

Les Hui, à laquelle appartient la grande mosquée de Xi’an [3], sont les descendants de marchands ou de soldats musulmans. Ils constituent aujourd’hui la deuxième nationalité de Chine forte de 10 millions d’individus. Peuple majoritaire de la région autonome du Ningxia dans le nord-ouest de la Chine, on les retrouve dispersés dans la plupart des régions chinoises. La visite d’un lieu de culte fréquenté par des musulmans Hui offre une opportunité pour faire connaissance avec ces citoyens chinois qui, du fait de l’ancienneté de leur intégration, ne se distinguent plus guère des Han, dont ils sont devenus physiquement proches et dont ils parlent la langue, si ce n’est par leurs pratiques religieuses.

Des élèves de l’école de la mosquée et leur professeur

La grande mosquée de Xi’an

La grande mosquée de Xi’an [4] est située près du quartier musulman de la ville, dont le réseau des rues étroites abritant bazars, échoppes et restaurants, évoque l’organisation des villes traditionnelles perses et arabes. Déclarée site historique et culturel mis sous la protection de la province du Shanxi, la mosquée est la plus vaste de Chine, qui en compte plus de 40 000, dispersées sur tout son territoire. Erigé en 742 sous la dynastie Tang (618-907), l’ensemble fut progressivement complété sous les dynasties Song (960-1279), Yuan (1280-1368), Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911).

Contrairement aux mosquées contemporaines, dont l’architecture tend à se rapprocher de celle des pays musulmans, la mosquée de Xi’an est organisée sur un modèle traditionnel propre à la Chine, ce qui en fait un site tout à fait exceptionnel. Elle est située dans une enceinte rectangulaire de 13 000 m2, divisée en quatre cours-jardins. La dizaine de pavillons la composant totalisent une surface de 6 000 m2, mêlant architecture islamique et style traditionnel inspiré des pagodes chinoises. Ici, nul minaret n’indique la destination des lieux, l’appel à la prière étant lancé à l’entrée de la salle de prière, comme le veut l’usage des mosquées chinoises.

La première cour s’ouvre sur un portique en bois du début du XVIIe siècle. Elle abrite plusieurs pavillons situés de part et d’autre de ce portique, richement meublés de pièces anciennes datant des dynasties Ming et Qing. Leurs avant-toits dont les bords sont relevés en « tête de cheval » présentent de nombreuses couches de tuiles vernissées très décoratives.

La deuxième cour abrite un pavillon constitué de cinq salles. Une calligraphie chinoise indiquant la cour du paradis est installée au-dessus de la porte principale. Deux stèles représentent des dragons gravés, symbole traditionnel de l’empereur de Chine.

La Troisième cour renferme le Pavillon impérial dont le trésor est la stèle de la lune, pierre gravée d’une inscription en arabe. Exécutée par un Imam célèbre, elle explique le calcul du calendrier musulman. La tour de l’Introspection, posée au milieu de cette cour, est le plus haut bâtiment de l’ensemble. Avec ses deux étages, ses trois avant-toits, et son toit octogonal, elle est parfois considérée, par les guides touristiques mal informés, comme le minaret de la mosquée. Le pavillon des réceptions officielles expose un exemplaire du Coran calligraphié à la main, datant de la dynastie Ming ainsi qu’un plan de La Mecque, datant de la dynastie Qing, tous deux dans un excellent état de conservation. On trouve aussi dans cette cour, le pavillon des ablutions et le pavillon des réceptions, proches l’un de l’autre, ainsi que le pavillon du phénix dont l’architecture évoque cet oiseau mythique déployant ses ailes.

Calligraphie arabe à l’entrée de la salle des prières

Dans la dernière cour, le pavillon de la salle de prière, pouvant accueillir un millier de fidèles, à qui l’accès est réservé, est le plus vaste. Son toit couvert de tuiles vernissées de couleur verte évoque l’islam.

Depuis 1976, année où la Chine fut à nouveau ouverte aux visiteurs étrangers, la mosquée revendique 10 millions de visiteurs, dont de nombreux musulmans venus d’une centaine de pays, ainsi que des chefs d’état et de gouvernement.

Au cours de ma visite, qui n’impose aucun code vestimentaire, je suis entourée de quelques touristes visitant les jardins. L’accès aux différents pavillons est fermé plusieurs fois par jour pour diverses raisons et, en tout cas, au moment des prières. Un groupe d’adolescents, la tête couverte de la calotte blanche traditionnelle, fait une pause à l’entrée de leur salle de cours, en compagnie de leur professeur. L’enseignement, bien intégré dans les mosquées chinoises, revêt une grande importance pour les communautés musulmanes. [5]

Près de là, un garçon âgé de douze ans, accompagné de son père et de son jeune frère, m’aborde en français, heureux de cette opportunité de parler cette langue dont il commence l’étude. Aucun des trois ne porte la calotte blanche traditionnelle permettant de les situer, aussi se présente-t-il comme appartenant à une famille hui pratiquant l’islam. Je suis ensuite soumise au feu nourri de ses questions concernant la France. Citoyen d’un pays où la politique de l’enfant unique est encore la règle dominante imposée aux citoyens Han, et où même les familles appartenant aux minorités nationales n’ont que très peu d’enfants, il s’intéresse, en particulier, à la composition des familles françaises ; bien surpris d’apprendre que près de 20 % de celles-ci comptent trois enfants ou plus.

Le pavillon des ablutions

J’engage la conversation avec un responsable de l’entretien de la mosquée, occupé à la préparation de la prochaine réunion des fidèles, devant la grande salle de prière. Il m’explique que l’absence de femmes portant le voile s’explique par le fait que les Chinoises de confession musulmane disposent de leurs propres mosquées, chacune étant dirigée par une femme ahong accédant tout à fait officiellement à l’imamat (ce titre, dérivé du persan akhund désignant celui ou celle qui guide la prière, est l’équivalent d’imam). Il m’informe que l’ahong actuel de cette mosquée se nomme Abdul Hakim. Les musulmans chinois portent deux prénoms, l’un puisant son origine dans le Coran, le second dans la tradition locale chinoise.

- La bibliographie consultée pour la rédaction de la première partie de cet article provient principalement de l’œuvre abondante d’Elisabeth Allès, spécialiste du Monde musulman chinois, Directrice de recherche au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) à Paris, décédée en janvier 2012.

Notes

[1Les Ouïgour sont majoritairement établis dans la région autonome de Xinjiang (connue aussi sous le nom de Turkestan oriental, cette province fut annexée par la Chine en 1949). Leur pratique religieuse, bien que soumise à une forme modérée d’islam traditionnel, est strictement contrôlée par le gouvernement chinois. (Information fournie par Florian Blumer, historien et journaliste indépendant, pour le compte de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés)

[2Chiffres issus du recensement de la population chinoise en 2000.

[3Toutes les religions présentes en Chine sont placées sous la tutelle d’une association nationale, pour les musulmans, il s’agit de l’Association islamique de Chine créée en 1953.

[4Ville connue du monde entier par la gigantesque armée de terre cuite de l’empereur Qin Shi Huang, exhumée en 1974

[5Jusque récemment, le savoir religieux se transmettait en persan. Depuis la fin de la révolution culturelle se caractérisant par une réouverture sur le monde musulman, la langue arabe domine dans l’enseignement religieux.


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