N° 92, juillet 2013

L’eau à Ispahan depuis l’époque safavide


Mireille Ferreira, Nioushâ Izadi


La décision prise par Shâh Abbâs Ier Safavide de transférer sa capitale de Qazvin à Ispahan en 1598 tient sans doute à des considérations politiques dues à la situation stratégique de la ville au centre du pays, mais il est probable que la richesse en eau d’Ispahan, propice à l’agriculture, ait été également déterminante dans ce choix. La mise en valeur et le développement des réseaux d’irrigation d’Ispahan sous le règne de Shâh Abbâs témoignent du soin apporté par ce dernier à cet élément essentiel à la vie d’une capitale située entre désert et montagne.

L’importance de l’eau à travers l’histoire de l’Iran

L’eau a pour les Iraniens une importance qui s’explique aisément par le caractère désertique ou semi-désertique de la plus grande partie du pays. Cette préoccupation a des origines historiques et spirituelles profondes. Tout au long de l’histoire, en effet, l’eau a joué divers rôles dans les cérémonies rituelles. Avant l’Islam, les lieux de prière étaient établis près des points d’eau. Le culte de l’eau faisait l’objet de nombreux rites et cérémonies. Les fêtes du printemps avaient lieu près des rivières et les temples étaient parfois construits autour d’un ruisseau. La religion zoroastrienne en a fait un des quatre éléments sacrés qu’elle vénère, avec l’air, le feu et la terre. Le Coran, pour sa part, décrit le paradis comme un lieu où courent des ruisseaux. Dans la littérature persane, l’homme arrive à la sagesse dans des jardins qui bruissent du son de l’eau et de la mélodie des chants d’oiseaux. De ce point de vue, on peut dire que la présence de l’eau sous ses diverses formes fait d’Ispahan le reflet du paradis.

Le pont Khâdjou

Dans la Perse antique, les rois étaient couronnés dans un temple d’Anâhitâ, déesse de l’eau. A la fin de l’époque sassanide, le plus grand temple du feu, symbole politique, religieux et culturel, fut construit près d’un lac formé dans le cratère d’un volcan. L’eau de ce lac pénétrait dans le temple et le parcourait de toutes parts pour rejoindre un bassin construit au milieu de la cour centrale.

La décision de Shâh Abbâs Ier de rétablir Tirgan, appelée aussi Ab-rizan, fête ancienne de l’eau qui figurait au calendrier persan à l’époque mède au treizième jour de Tir, premier mois de l’été, se situe dans la continuité de ces traditions.

Dans l’architecture iranienne postérieure à l’introduction de l’islam, l’eau occupe une place centrale. Dans les maisons traditionnelles, comme dans tous les bâtiments publics, bazars et tekiyeh exceptés, un bassin installé au milieu de la cour centrale permet, outre un apport d’eau potable domestique, l’introduction de la nature assurant ombre et fraîcheur.

La création de nombreux jardins dans les villes iraniennes est toujours conditionnée par la présence de l’eau. Cette eau peut provenir d’une source, d’un qanât [1], d’un canal ou encore d’une rivière. Si le jardin est aménagé sur une source, il est d’usage de construire sur celle-ci un élégant pavillon, indiquant son emplacement précis, ce qui exprime bien l’importance que l’on accorde à l’eau. La circulation de l’eau à travers l’espace du jardin détermine la forme de celui-ci afin d’optimiser l’arrosage de la végétation : rectiligne et tramée dans les zones plates comme au Bâgh-e Finn près de Kâshân ou en cascades sur les pentes, comme au Bâgh-e Shâhzâdeh près de Mâhân. De part et d’autre des voies de passage traditionnelles, des ruisseaux coulent en permanence afin d’irriguer les plantations et intégrer la nature à l’espace urbain, créant un élément vivant enrichissant l’espace. L’irrigation par des réseaux de ruisseaux reste une des caractéristiques des villes iraniennes. Ce système d’irrigation a de nombreuses vertus, ce qui lui vaut d’être encore utilisé de nos jours.

Le Zâyandeh Roud, ou la rivière de vie de la ville d’Ispahan

Située dans un milieu semi-désertique, la région d’Ispahan se situe à 86 % en zone sèche. La zone fertile, qui couvre seulement 7,4 % de la surface de la province, héberge 76,2 % de sa population. Ce plateau fertile s’est formé le long de la rivière Zâyandeh Roud dont les rives sont habitées depuis plusieurs milliers d’années. Une ancienne culture préhistorique, la civilisation dite de la rivière Zâyandeh, a prospéré sur ses rives dès le cinquième millénaire avant J.-C. La rivière est aujourd’hui un élément urbain important et attractif pour les habitants d’Ispahan qui aiment à se promener et pique-niquer le long de ses rives le soir venu et durant les jours fériés. De nos jours, 30 % des ressources en eau de la ville d’Ispahan proviennent directement de la rivière, et notamment du barrage Shâh Abbâs Kabir (Shâh Abbâs le Grand) construit en amont de la ville sur le Zâyandeh Roud. Les autres ressources en eau, d’origine souterraine, sont aussi des résurgences de la rivière. Contrairement aux autres villes iraniennes, Ispahan ne dispose pas de réservoirs d’eau ni de citernes traditionnelles, ce qui explique la faible profondeur de la nappe phréatique, formée par les eaux d’infiltration de la rivière, qui ne nécessite pas le creusement de puits profonds.

A l’époque de Shâh Abbâs 1er Safavide, la rivière occupera une place centrale dans la ville d’Ispahan. Pour la première fois, la rivière est considérée comme élément urbain, pris en compte dans l’organisation de la nouvelle capitale qui devient un centre urbain prestigieux. La ville ancienne, qui s’étendait au nord de la rivière, est développée au-delà de sa rive sud, installant le Zâyandeh Roud en son centre. L’ancienne place seldjoukide Naghsh-e Jahân (Image du monde), située au nord de la rivière, se voit entourée de structures administratives, gouvernementales, religieuses et commerciales, devenant le nouveau centre urbain. L’entrée prestigieuse d’Ali-Qâpou, située à l’ouest de cette place la relie aux jardins et aux palais situés le long du Tchahâr Bâgh (Quatre jardins). Cette avenue, nouvellement tracée du nord au sud, traverse la rivière au niveau de Si-o-seh pol (Pont aux trente-trois arches) [2], et se termine sur la rive opposée de la rivière dans le jardin royal d’été Hezâr-Jarib (jardin des Mille Arpents) - aujourd’hui disparu. Le pont-barrage Khâdjou, qui sera construit de 1647 à 1666 sous le règne de Shâh Abbâs II, arrière-petit-fils de Shâh Abbâs le Grand, achèvera de relier la ville à la rivière, permettant en outre de développer une nouvelle relation entre ville et rivière en faisant de celle-ci une zone dédiée aux loisirs. Les deux ponts eux-mêmes sont lieu de repos et de flânerie grâce aux terrasses ouvertes sur l’eau, aménagées devant chacune des arcades - Si-o-seh Pol en compte trente-trois, comme son nom l’indique - et les escaliers du pont Khâdjou, qui plongent dans l’eau. Un espace d’honneur aménagé au niveau supérieur du pont Khâdjou est réservé aux dignitaires, leur permettant de jouir d’une vue agréable sur la rivière au cours de leur promenade. Lors de fêtes majestueuses, les vannes du pont sont fermées et la montée des eaux forme un lac face au palais âyeneh-khâneh - (ou maison du miroir), aujourd’hui disparu, située alors à l’ouest du pont Khâdjou. On s’y promène en barque et les feux d’artifice se reflètent dans les eaux du lac.

Le pont Khâdjou, construit en 1650 à l’époque du roi safavide Shâh Abbâs II, Ispahan

Le manque d’eau, mal chronique du Zâyandeh Roud

Le plateau central iranien a, de tout temps, souffert de la sécheresse, aussi des solutions pour trouver d’autres apports en eau pour le Zâyandeh Roud et, plus globalement, pour toute la région d’Ispahan, ont-elles longtemps été activement recherchées. Il semble que, dès le Xe siècle, le percement d’un tunnel depuis le massif montagneux de Kouhrang vers le Zâyandeh Roud, ait été envisagé. Des tentatives en ce sens ont eu lieu également à l’époque de Shâh Tahmâsp Safavide au XVIe siècle, qui aurait chargé Mirzâ Fazlollâh Shahrestâni, gouverneur de la région, de déverser une partie de l’eau de la rivière Kouhrang, affluent du fleuve Kâroun - inutile à la province du Khouzestân - dans le Zâyandeh Roud. Les moyens techniques limités de l’époque ne permirent pas à ce projet d’aboutir. Au XVIIe siècle, Shâh Abbâs le Grand le remet à l’ordre du jour en chargeant Mohammad Ali Beigh d’en étudier la réalisation. Les études se révélant encourageantes, les trois gouverneurs du Fars, du Lorestân et de Bakhtiâri sont chargés d’engager les travaux. Le décès de Shâh Abbâs le Grand en 1629 empêchera une fois de plus de mener à bien ce projet.

Shâh Abbâs II et son premier ministre le reprendront à leur tour. A cette époque, Monsieur du Chenay, ingénieur français, commence la construction d’un barrage et d’un tunnel sur le massif de Kouhrang mais cette nouvelle tentative se solde également par un échec.

Nicolas Sanson, cartographe français, en voyage en Perse en 1658, impute cet échec au rôle néfaste des responsables politiques de l’époque. Voici son analyse de la situation : « Monsieur Genest, l’ingénieur français, avait appliqué tout le nécessaire pour rejoindre les deux rivières. Mais Sheikh Ali Khân, le premier ministre de l’époque, a empêché la réalisation de ce projet car, s’il avait réussi, les terres agricoles autour d’Ispahan seraient devenues riches et il n’aurait pu continuer à vendre aux Ispahanis les produits cultivés sur ses propres terres de Kermanshâh et Hamedân. Homme influent, il réussit à convaincre le Shâh que l’eau du Kouhrang était de mauvaise qualité et aurait pollué l’eau du Zâyandeh Roud. Les autres hommes de pouvoir du cabinet qui avaient les mêmes intérêts à défendre le soutenaient. »

Ce n’est qu’au XXe siècle qu’une entreprise britannique parviendra à bout du projet, creusant un premier tunnel de plus de deux kilomètres, exploité à partir de 1953, qui permettra l’extension de l’oasis d’Ispahan et la régulation du débit du Zâyandeh Roud. Un deuxième tunnel, réalisé par une entreprise française, est exploité depuis 1985.

Pour résumer, actuellement l’eau du Zâyandeh Roud dispose donc de plusieurs sources :

1. Le Zâyandeh Roud « naturel » dont l’eau provient des massifs montagneux de Zardkouh-e Bakhtiâri dans la province de Tchahâr Mahâl-e Bakhtiâri. Débit : 850 millions de m3.

2. Les deux tunnels de Kouhrang transportant de l’eau prélevée dans la rivière Kouhrang, affluent du fleuve Kâroun. Débit : 300 millions de m3 et 250 millions de m3 respectivement.

3. Le tunnel Tcheshmeh Langân. Débit : 160 millions de m3.

Le percement de tunnels supplémentaires d’adduction d’eau au Zâyandeh Roud, qui est dorénavant très asséché durant les mois d’été, fait l’objet d’un débat toujours d’actualité.

Un système de canaux original, les mâdi d’Ispahan

Parallèlement à l’attention donnée à la rivière, d’autres ressources en eau sont recherchées à Ispahan par Shâh Abbâs le Grand. Sheikh Bahâ’i, philosophe et homme de science, est l’architecte et l’urbaniste du roi à Ispahan et, à ce titre, maître d’œuvre du développement de la ville sous les Safavides. Se rendant compte que les besoins en eau ont été largement sous-estimés lors de l’établissement de la capitale à Ispahan, il reprend et développe un système de canaux, les mâdi, probablement creusés à l’époque des Mèdes (IIIe s. après J.-C.) pour irriguer les terres agricoles et les vergers de cette oasis située en bordure du désert, au débouché de la montagne.

Les mâdi sont des ruisseaux canalisés dérivés du Zâyandeh Roud, collectés en amont d’Ispahan ou alimentés, dans une moindre mesure, par des sources souterraines issues de la rivière. Leur eau n’était pas destinée à la consommation domestique, l’eau potable étant tirée de puits creusés dans l’enceinte des habitations. Le tracé de ces mâdi n’était pas rectiligne, mais assez libre car il était fonction du modelé des terrains et des limites des propriétés agricoles. Lors de la refondation de la ville en tant que capitale de la Perse à l’époque safavide, certains mâdi ont cependant été adaptés au tracé très ambitieux des nouveaux bâtiments voulus par Shâh Abbâs et mis en œuvre par Sheikh Bahâ’i, notamment le long de l’axe nord-sud de l’avenue Tchahâr Bâgh. C’est le cas du mâdi Niasarm qui fut affecté directement par les grands travaux de l’époque safavide. Il est le plus beau et le plus vert d’Ispahan et irrigue encore de nos jours des terrains situés à l’ouest de la ville.

De nombreux arbres étaient plantés le long des mâdi pour en consolider les berges, devenues de ce fait très tôt espaces publics aux usages multiples. Avec le développement de la ville, ces espaces furent aménagés pour certains usages domestiques, notamment pour laver le linge. C’est le cas du jardin que l’on peut voir encore aujourd’hui devant la mosquée Darb-e Koushk. Ces espaces ont été transformés, depuis, en jardins publics.

Engelbert Kämpfer, voyageur et explorateur allemand à la cour de Shâh Abbâs Safavide décrivait ainsi les mâdi au XVIIe siècle : « Sur la rivière Zâyandeh Roud, il existe des barrages séparés les uns des autres par une longue distance. Cette rivière dispose de sources d’irrigation diverses dont une partie est utilisée pour l’irrigation des terres agricoles en dehors de la ville et une autre partie est utilisée pour assurer l’eau des piscines, des bassins innombrables des palais et des maisons où l’eau se jette dans le ciel et réjouit les visiteurs. Il existe également des petits bassins ronds remplis d’eau pour que, selon les principes religieux, les gens fassent leurs ablutions, et cela s’avère inévitable. Les mâdi forment en effet tout un réseau complexe et ramifié. Les différents embranchements ont des appellations particulières. La première bifurcation à partir de la rivière s’appelle mâdi. On appelle djadval l’embranchement issu des mâdi. L’embranchement étroit dévié des djadval pour arroser les terres agricoles et irriguer les maisons s’appelle juy ou djoub. Chacune des divisions du premier et du second groupe a un nom particulier selon l’endroit où elle s’écoule. Des chefs de distribution de l’eau sont chargés de surveiller l’irrigation et ont toute autorité pour que leur travail soit effectué selon l’organisation mise en place. Le partage de l’eau est en effet une affaire très sensible et occasionne parfois des différends. L’eau ne coule pas en permanence dans les canaux et elle ne s’écoule que quelques heures et certains jours, voire une seule fois par semaine, avec beaucoup d’économie. »

Le partage de l’eau entre les riverains des mâdi, important pour l’agriculture notamment, avait été établi dès la création d’Ispahan, mais une organisation plus rigoureuse fut mise en place à l’époque safavide. Elle fut détaillée dans un document nommé « Toumâr-e Sheikh Bahâ’i », qui était encore récemment le seul document officiel pour le partage de l’eau du Zâyandeh Roud – jusqu’à ce jour les chercheurs n’ont pu établir qui en fut l’auteur. On peut y lire que des intendants étaient chargés de partager l’eau entre les différents secteurs irrigables, et que chaque mâdi était administré par un régisseur, qui devait habiter le village. Il bénéficiait d’un surplus d’heures d’irrigation et était rétribué par les riverains autorisés à utiliser l’eau du mâdi, en denrées agricoles généralement. Les mâdi devaient être drainés deux fois par an. Tous les agriculteurs se mobilisaient pour effectuer cette tâche, en faisant appel, la plupart du temps, à des populations nomades rétribuées.

Le pont Si-o-Seh Pol - Photo : Mireille Ferreira

Les mâdi aujourd’hui

On compte encore au total 154 mâdi dont l’eau provient de la rivière Zâyandeh Roud. Six d’entre eux sont situés dans le centre ancien de la ville. Trois mâdi (Tcheshmeh Modarres, Tcheshmeh Rârân et Tcheshmeh Bâgher-Khân) sont alimentés, en totalité ou en partie, par de l’eau de source (tcheshmeh signifie source en persan). Huit mâdi parcourent les 1er et 3e arrondissements du centre ville d’Ispahan, sur une longueur totale de 29,4 kilomètres et couvrent une superficie de 194 hectares. Voici la liste de ces huit mâdi remarquables :

Mâdi Niasarm

Avec un débit de 1,81 m3 par seconde et une longueur de 6 041mètres, il est le plus long et le plus réputé de la ville. C’est le mâdi le plus au sud, proche du Zâyandeh Roud. Après sa traversée des quartiers aisés de Charkhâb, il irrigue toujours les terres agricoles et plusieurs villages à l’extérieur de la ville (Khorâsegân, Ghazveh, Kordâbâd et Bertiân). Ses berges sont très verdoyantes et plantées de nombreux arbres. Grâce à sa proximité avec la rivière, il est un des seuls mâdi qui ne se soit jamais asséché. Espace agréable sur tout son parcours et considéré comme un exemple de réussite de la rénovation des mâdi, il est le préféré des Ispahanis.

Mâdi Farshâdi

Ce mâdi a un faible niveau d’eau durant la saison sèche. Son débit est de 1,4m3 par sec. Comme le mâdi Niâsarm, il traverse l’avenue Tchahâr Bâgh. Il y a 50 ans, il irriguait les champs des quartiers Charkhâb et Telvâssegân, puis arrivait au village de Djayy, qui constituait, avec la colonie juive de Yahoudieh, l’un des premiers foyers d’urbanisation d’Ispahan. Ce mâdi a été intégré à l’architecture de l’époque safavide puisqu’il traverse la Madresseh Mâdar-e Shâh (l’école de la Mère du roi) et le Caravansérail Mâdar-e Shâh, devenu de nos jours l’hôtel Abbâsi, le plus prestigieux d’Ispahan.

Mâdi Djub-e shâh

Il était destiné, jusqu’au XIXe siècle, à irriguer les jardins royaux, aujourd’hui disparus pour la plupart.

Mâdi Fadan

Il se sépare de la rivière un peu plus en amont que les trois mâdi précédents. Il court d’est en ouest comme presque tous les autres mais, avant d’arriver à l’avenue Tchahâr Bâgh, son cours prend une direction nord-ouest. Il était considéré comme un mâdi important, irriguant de nombreux quartiers grâce à de multiples divisions. Pendant l’été, le niveau de ses eaux est très bas.

Mâdi Tiran

En arrivant dans le centre-ville, ce mâdi court du sud vers le nord. Comme le Fadan, il se divise en de nombreux ruisseaux.

Mâdi Tcheshmeh Modarres

Situé au nord du centre-ville, il est alimenté par une source. Aujourd’hui, en raison de la baisse du niveau de l’eau souterraine, il est asséché. Il est actuellement en cours de rénovation, la municipalité y aménage un lac artificiel à sa source. L’alimentation du lac sera assurée par pompage de l’eau souterraine.

Mâdi Tcheshmeh Bâgher-Khân

Situé dans la plus ancienne partie de la ville, il entoure un quartier très peuplé.

Mâdi Tcheshmeh Rârân

Situé à l’extrême ouest du centre-ville.

Le développement de la ville a été fortement conditionné par la présence des mâdi qui n’ont jamais été couverts et dont les berges, désormais jalonnées de maisons d’habitation, sont souvent très étroites mais, par endroits, suffisamment dégagées pour former des espaces verts "naturels" et arborés, autour de cours d’eau, dont la qualité de l’eau est, hélas, souvent médiocre, par manque d’entretien. En raison de l’origine rurale des mâdi, tout porte à croire que ces espaces étaient des zones d’habitation réservées aux classes sociales les plus modestes, et considérés de fait comme espaces urbains défavorisés n’obéissant pas aux règles élémentaires d’urbanisme imposées dans les autres parties de la ville.

Au fur et à mesure de l’agrandissement de la ville et de la transformation des champs agricoles en zones résidentielles, ces canaux ont perdu partiellement leur fonction d’origine de système d’irrigation, à l’exception peut-être du mâdi Niasarm qui irrigue encore quelques exploitations hors de la ville. Ils continuent cependant d’arroser les nombreux arbres alignés le long de leurs berges, constituant ainsi un paysage urbain original et hétérogène que les riverains voudraient préserver. Malheureusement, les espaces disponibles le long de ces axes ont, pour la plupart, été convertis en voies de passage automobile ou piétonnier. Des bâtiments résidentiels de plus en plus hauts ont été construits sur les berges, souvent en bordure même du canal, ne laissant plus que d’étroits passages pour les piétons. Les habitants des quartiers concernés critiquent le manque d’entretien des abords et de l’eau, dont le débit est jugé insuffisant, et déplorent le déversement sauvage des eaux usées attirant moustiques, rongeurs, et mauvaises odeurs. La plupart des Ispahanis connaissent les mâdi et les apprécient. Certains souhaiteraient habiter dans leur voisinage mais tous posent comme condition qu’ils soient entretenus.

Les mâdi, considérés comme une particularité de la ville d’Ispahan, ne peuvent être négligés lors des étapes de développement et de renforcement du tissu historique. Les mesures mises en œuvre jusqu’à présent pour l’entretien et la rénovation des mâdi n’ont abouti qu’à des améliorations ponctuelles de secteurs particulièrement visibles, sans tenir compte des problèmes sociaux ou de l’amélioration du cadre de vie à l’intérieur des quartiers concernés. Une rénovation radicale de ces canaux apporterait une qualité paysagère remarquable au paysage urbain d’Ispahan, mais tous les projets en ce sens, actuellement étudiés par les différents partenaires en charge de la ville d’Ispahan, se heurtent au déficit récurrent en eau de la rivière Zâyandeh-Roud, régulièrement asséchée depuis quelques années durant la période chaude.

* Nioushâ Izâdi est architecte-urbaniste et doctorante en urbanisme à l’Université Paris 10 Nanterre

Bibliographie :
- Alam-ol-Hodâ, H., "L’eau et l’architecture iranienne", in International symposium on Manand water, Edition du Ministère du patrimoine culturel, 2002.
- Alesfahâni, Mohammad Mehdi ebn Mohammad Rezâ, Nesf-e djahân fi Ta’rif-e Esfahân (Moitié du monde, description d’Ispahan), 1924 ; nouvelle édition avec corrections et précisions par Manoutchehr Sotoudeh, 1961.
- Beik Torkman, Eskander, Alam Arâ-ye Abbâsi, fin de la rédaction : 1629, 2 vol., édité à Téhéran en 1956.
- Shafaghi, S., Djogrâfiâ-ye Esfahân (Géographie d’Ispahan), Université d’Ispahan, 2003.
- Chardin, Jean, Voyages en Perse, Livre 5.
- Nahavandi, Houshang ; Bomati, Yves, Shâh Abbâs Empereur de Perse (1587-1629), Librairie académique Perrin, 1998.

Notes

[1Un qanât est un canal souterrain de drainage de la nappe phréatique, très répandu sur tout le plateau iranien. Son rôle est d’apporter à la surface, l’eau qui peut être utilisée pour la consommation d’eau potable et l’irrigation des terres agricoles. Dans l’oasis d’Ispahan, les qanâts sont peu nombreux et de faible longueur et profondeur. La quantité d’eau des qanâts dépend directement des crues et décrues de la rivière Zâyandeh Roud.

[2Ce pont, appelé aussi Allah Verdi Khân, fut construit en 1597. Il mesure 160 mètres de long et 14 mètres de large.


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