La naissance de la peinture réaliste s’accompagne de l’évolution de la miniature vers un style plus expressif par rapport aux œuvres d’un Behzâd. La floraison de cet art voit le jour dans les années de règne de Shâh Abbâs (1587-1628). Sa capitale Ispahan est devenue sous son règne, un grand chantier de construction avec de grandes places destinées aux jeux, des édifices remarquables comme la Mosquée royale (1612) avec une coupole turquoise, des arabesques et le palais Ali Ghâpou, depuis lequel on pouvait contempler les jeux. En peinture, la représentation réaliste de la figure humaine devient populaire, mais le déclin de la miniature est aussi à remarquer pour la première fois. Les safavides développèrent une technique sophistiquée pour la fabrication des textiles et des tapis en soie et en velours, portant des dessins finement travaillés (exprimant les scènes de chasse), réputés au-delà des frontières du pays.

En architecture, la dynastie safavide posa le problème de la construction urbaine (Ispahan, Qazvin) avec la création des boulevards et des parcs. L’architecture se distingue en imposant un décor massif et luxuriant, bigarré et polychrome des façades, des dômes corpulents couvrant un intérieur chargé de motifs floraux multicolores. Des pavillons et portiques, des colonnes en bois donnent sur des jardins et des canaux. Ispahan ou la capitale iranienne du XVIe siècle, voit des ponts permanents et des établissements de commerce, des bazars couverts, des caravansérails où il y a des pièces séparées pour les gens, les animaux et les biens ainsi que d’autres services routiers.

Vue intérieure du palais de Ali Ghâpou, Ispahan

Dans le domaine des arts visuels, le XVIe siècle voit la floraison de la miniature de Tabriz. Vers la fin de ce siècle, l’école d’Ispahan s’impose, se caractérisant par la recherche de nouveaux moyens d’expression. Elle n’est plus une illustration ornementale des livres et sera présentée peinte sur des morceaux de papier constituant chacun une feuille dans un album. Les artistes exposent l’univers intérieur des hommes. L’influence de l’art européen se remarque notamment dans l’utilisation de jeux d’ombres et de lumières, ou de la représentation de scènes avec des personnages en costume européen. Aghâ Rezâ et son successeur Rezâ Abbâsi réalisèrent des portraits individualisés spécifiques des personnes âgées.

Les arts décoratifs voient les expériences européennes appliquées aux XVIe-XVIIe siècles. C’est une nouvelle croissance où l’art le plus luxueux est celui des tisseurs de tapis travaillant dans les ateliers de la cour safavide. Au milieu du XVIe siècle, les motifs floraux accompagnés d’images d’oiseaux, de cerfs et de papillons, dominent. Les couleurs favorites sont l’orange, le rose et l’azur, ou l’argent qui couvrent des teintes dorées ombragées. Des images de fleurs et d’animaux abondent sur les taffetas et les étoffes en velours. Les motifs ont été empruntés à la poésie et à l’histoire, et renvoient notamment à l’esprit de la miniature.

Le tapis ou l’art sublime des Iraniens, dont les premiers exemples remontent aux premiers siècles avant notre ère, atteint son apogée au XVIe siècle. A la fabrication des tapis participent les meilleurs artistes et tisserands du pays. Figurant la diversité des motifs et la richesse des couleurs, ils sont pourtant soumis à un rythme strict. Encadrés généralement par une frontière, le champ central des tapis est rempli d’ornements de façon uniforme, ou avec un médaillon au centre. Les motifs des tapis en velours et en laine sont des plantes (Ispahan) ou empruntés par les arts visuels (Kermân, etc.) rappellent souvent les miniatures et les enluminures, quoiqu’inférieurs à elles dans la richesse des couleurs. Les principaux motifs sont ceux d’animaux, de chasse, de jardins et de paysages. Des tapis en forme de vase sont tissés avec un ornement floral, montant tout autour d’un vase. Les couleurs jaune et orange sont mélangées aux fils d’or et d’argent. Les centres majeurs de tapis sont à l’époque Kâshân, Ispahan et Yazd.

L’art de la céramique connait aussi un développement considérable et crée des motifs visuels comme les paysages et les fleurs. Le plus grand centre de poterie est la ville de Kâshân, produisant des tuiles et des carreaux, ainsi qu’une variété d’objets métalliques comme les médaillons pour décorer les surfaces lisses et polies.

Portrait de Rezâ Abbâsi, Moïn, 1673, bibliothèque de l’Université de Princeton

Au XVIe siècle, la poésie est très populaire dans tout le territoire de l’Iran et de l’Asie centrale, enrichissant l’art de la miniature en présentant des thèmes nouveaux. C’est le début d’un développement rapide dans toutes les écoles de peinture iranienne. L’école de miniature de Tabriz constitue un exemple de la maîtrise graduelle et accomplie par l’artiste de son imagination, et ce en vue de créer l’espace organique d’une scène ou d’un paysage complexe. Les peintres décrivent soigneusement les constructions architecturales, la nature… Déjà, les figures humaines ne sont plus statiques, mais en mouvements et plus "actuelles". L’école de Tabriz connaît son apogée dans la première moitié du XVIe siècle avec la venue au pouvoir des Safavides.

Les maîtres de cette école s’appuient sur les traditions pittoresques locales, toute en s’imprégnant, dans leurs expériences, d’autres écoles de miniature du Moyen-Orient. En 1522, K. Behzâd devient le maître de la bibliothèque royale. Parmi les maîtres les plus élevés de cette l’école figurent Soltân Muhammad, Mirzâ Ali Aghâ Mirek, Mir Seyyed Ali Sâdiq Bey Afshâr, etc.

Chez les artistes de l’école de Tabriz, nous pouvons trouver la combinaison d’une tendance décorative arrivée à sa maturité et un art visuel sublime. Le paysage n’est pas traité comme un fond insignifiant, mais comme une partie organique de la composition. Un intérêt se développe par ailleurs pour la vie quotidienne des gens et les détails de leurs habitats. Ils y sont décrits dans un rythme recherché, et au sein d’un système de coloration différent de leurs prédécesseurs. Parallèlement aux miniatures des livres, l’école de Tabriz produit des miniatures sur feuilles séparées, en particulier des représentations de jeunes nobles. Le déclin de l’école de Tabriz commence avec le transfert de la capitale des Safavides à Qazvin, puis à Ispahan.

Dans la première moitié du XVe siècle, Herat, alors capitale des Timourides, abritait une école rassemblant souvent les meilleurs artistes de Tabriz et de Shirâz. La première période de son essor eut lieu lors de sa fondation dans les années 1410, tandis que sa fin coïncide avec la conquête de Herat en 1507 par Sheybân Khân. Le contraste entre la vie urbaine et la culture d’un Herat féodal créa des conditions favorables à l’épanouissement de la miniature notamment en tant qu’illustrations de livres dans un style unique. La miniature d’Herat se distingua bientôt par sa compétence, par sa précision dans la représentation de figures humaines, et par la complexité de sa composition.

Hommes au bord d’une rivière, tableau mural en faïence, Iran, XVIIIe siècle

Outre leur intérêt particulier pour les figures humaines, les artistes s’efforçaient de représenter sensations et parfums à travers des couleurs vives et des lignes souples, aux côtés de motifs tels que ceux d’un jardin printanier avec les arbres en fleurs, une pelouse et le bord verdâtre d’un cours d’eau, des édifices, des motifs floraux et géométriques, des bijoux et des ornements… tout cela formant un contexte décoratif au sein duquel se déploie le thème principal.

Kamâleddin Behzâd est l’un des plus célèbres peintres de l’école de Herat, dont le travail a été influencé par la poésie de Jâmi et Navâï. Les œuvres de Behzâd témoignent d’une attention exceptionnelle à la vie quotidienne de l’homme. Ses travaux constituent un sommet dans l’art de la miniature.

D’autres miniaturistes exceptionnels de Behzâd et son école seront ses élèves, dont Mirak Naqqâsh, Ghâssem Ali Hadj Mohammad Naqqâsh et Mozaffar Shâh.

L’école de miniature d’Ispahan a été fondée au début du XVIe siècle, à la cour de Shâh Abbâs Ier. Cette école a pour caractéristiques principales l’utilisation de chevalets, la virtuosité dans le travail au pinceau, et sa technique des couleurs légères (Rezâ Abbâsi). Elle produit, en parallèle à l’illustration de livres, des miniatures et des portraits de gens rassemblés dans un album et sur des feuilles séparées. Les miniatures de cette école perdent néanmoins beaucoup de leur éclat multicolore et de planéité par rapport aux miniatures iraniennes précédentes. L’importance principale est accordée à la préparation des dessins, les coups de pinceau libres, l’utilisation de couleurs légères, le concept du volume et la vitalité des mouvements. Malgré ces innovations, elle conserve néanmoins les caractéristiques traditionnelles de la peinture iranienne, dont le travail minutieux sur les détails, l’utilisation extensive de l’or dans l’arrière plan ainsi que dans l’ornement des vêtements. Un exemple caractéristique du style d’Ispahan peut notamment se voir dans une miniature du milieu du XVIIe siècle nommée « Garçon agenouillé ». La confirmation du style d’Ispahan est due aux travaux de son plus grand représentant, Rezâ Abbâsi.

Illustration du Khamseh de Nezâmi, Behzâd, école de Herat, 1495

Le futur partisan du style traditionnel de la peinture iranienne, Rezâ Abbâsi, introduisit de nouveaux sujets au sein de l’art persan. Les femmes à moitié nues, des jeunes hommes efféminés et de jeunes amants commencent à remplacer les héros du Shâhnâmeh et du Khamseh. Rezâ Abbâsi s’impose dans l’art pour une grande partie du XVIIe siècle car pendant longtemps, les jeunes artistes continueront à copier ses œuvres avant de développer leur propre style. Dans les travaux des artistes du milieu et de la seconde moitié du XVIIe siècle (Mohammed Ghâssem, Afzal Hosseini, Mohammad Youssef, Mohammad Ali, Moïn Mossaver…), les figures sont plus massives et les paysages sont représentés de façon plus réaliste.

Au XVIIe siècle, les commerçants et ambassadeurs des puissances étrangères se mettent à importer des œuvres d’art européennes en Iran, faisant ainsi découvrir aux artistes persans de nouvelles techniques de peinture que ces derniers combinent avec le style traditionnel. Dans les années 1670, une orientation pittoresque témoigne de l’influence de la peinture européenne. Ses représentants (les peintres Mohammad Zamân, Ali Gholi Beyg, Dzhabadari, etc.) travaillent souvent sur les thèmes de la mythologie chrétienne, utilisant comme sujet des personnes au teint clair et aux vêtements de couleurs légères, tout en adoptant une perspective linéaire et spatiale dans la représentation du fond des paysages. A la fin du siècle, cette tendance européanisée a tendance à dominer dans le domaine de la peinture iranienne.

L’apparition de l’imprimerie stimule le développement de la miniature. De nombreux livres demandent des illustrations. Néanmoins, au fil du temps, les sujets de miniatures deviennent de plus en plus limités. Les artistes représentent plutôt les scènes d’amour et les portraits de personnages importants. Parfois même, on copie les peintures européennes. En même temps apparaît pour la première fois une tendance à représenter des images de fleurs et d’oiseaux.

Le charme de la miniature persane réside dans son élégance, ses courbes légères, l’abondance de détails infimes soigneusement élaborés, sa géométrie et le caractère vif de sa palette. Cet art a dans ce sens pu être considéré comme celui dans lequel l’identité nationale de l’Iran a été la plus pleinement reflétée. Nous finissons cet article en présentant une courte biographie des principales figures de cet art à l’époque safavide.

Portrait de Shâh Abbâs, Ali Rezâ Abbâssi, première moitié du XVIIe siècle, Musée des arts décoratifs d’Ispahan

Le miniaturiste Kamâleddin Behzâd (1450-1535) dirigea l’école de miniature d’Herat et de Tabriz à la fin de l’ère timouride et au début du règne des Safavides. Il reste connu comme le maître le plus célèbre de la miniature persane et a été surnommé le « Raphael de l’Orient ». Il est surtout devenu célèbre en tant que créateur d’un style visuel particulier. Il utilisa sa géométrie particulière et sa langue symbolique formée de couleurs, pour transmettre les concepts du soufisme.

Behzâd devint très tôt orphelin et le célèbre peintre Mir Aghâ Naqqâsh l’introduisit à l’atelier du palais royal d’Herat pour lui enseigner l’illustration des manuscrits comme on faisait à l’époque (selon d’autres sources, l’enseignant était Ahmad Tabrizi). Behzâd bénéficiait de la protection du vizir timouride, Shir-Navâ, et d’autres émirs d’Herat comme Hossein Beykar. Après la chute de la dynastie des Timourides en 1510, il fut convoqué par Shâh Esmâïl Ier à Tabriz où, à la tête des ateliers du monarque (depuis 1522) et comme peintre de cour, il put exercer un impact considérable sur le développement de la peinture de la période safavide.

Il introduisit de nouveaux motifs dans la peinture persane. Ses miniatures se distinguent par leur complexité mais aussi par leur coloration vive et réaliste. Tout en restant fidèle aux conventions des miniatures médiévales (couleur locale, planéité) dans la représentation de l’homme et de la nature, Behzâd réalise des œuvres à partir d’observations directes, croquant des sciences avec une force inconnue jusqu’alors dans l’art oriental. Les figures humaines dans ses œuvres ne sont plus statiques, et il arrive à faire passer le naturel et le réel des gestes et des poses dans ses travaux.

Son travail déjà très apprécié de ses contemporains, se distingue par ses motifs expressifs très subtils, par la riche gamme de ses couleurs, et par la vitalité des poses et gestes des personnes représentées. Parmi ses œuvres les plus célèbres, nous pouvons citer « La Séduction de Youssef », illustration du Boustân de Saadi, les miniatures sur des œuvres de Nezâmi et en particulier celle de Leylâ et Majnoun et Les sept magnifiques, ainsi que les portraits de Soltân Hussein et Sheybân Khân.

Bataille entre Rostam et le div Akvân, illustration du Shâhnâmeh, XVIIe siècle, école de Tabriz

Soltân Muhammad (1470-1555), élève d’Aghâ Mirak, fut un miniaturiste et le directeur de l’école de Tabriz. Il travaillait dans la bibliothèque royale et était responsable de l’éducation artistique de Shâh Tahmâsb Ier. Parmi ses travaux, nous pouvons relever l’illustration du Divân de Hâfez, la fin du Shâhnâmeh de Ferdowsi, ou encore le Khamseh de Nezâmi. Ses miniatures se distinguent par leur dynamisme, l’harmonie de leur composition, leur coloration particulière, ainsi que le réalisme des paysages, des poses et des gestes humains, et enfin ses représentations d’animaux. Il réalisa de nombreuses miniatures de portraits, des croquis pour les tapis représentant des scènes de chasse, et il étudia la bijouterie ainsi que la fabrication de porcelaine.

Rezâ Abbâsi (1587-1629) fut le principal artiste de l’école de peinture d’Ispahan, et était le fils d’un peintre de cour et d’un disciple de Kali Asghar. Après avoir reçu une première formation artistique dans l’atelier de son père, Abbâsi fut invité dans sa jeunesse à la cour de Shâh Abbâs Ier. Il peint alors des scènes conventionnelles et des portraits (y compris des bergers et paysans). Ses tableaux représentent des nobles courtisans et des jeunes hommes efféminés, « minces comme des cyprès », ou encore des paysans et des bergers dans un style impressionniste, typique de la peinture de la cour safavide d’alors. L’évolution de l’œuvre d’Abbâsi est due à l’influence de la peinture créative de Mohammadi, l’un des plus grands miniaturistes de Tabriz, chez qui la transition vers une composition paisible peut être remarquée et où la silhouette des figures humaines est dessinée par des lignes fermées et des courbes, comme si la figure s’isolait du monde environnant.

Enfin, Moïn Moussavi (1617-1708) est l’un des miniaturistes les plus talentueux et les plus prolifiques du XVIIe siècle. Etudiant de Rezâ Abbâsi, la plupart des œuvres de Moussavi sont des illustrations de manuscrits dont celui du Shâhnâmeh de Ferdowsi. Le début de son œuvre est marqué par l’influence d’Abbâsi, mais il ne tarde pas néanmoins à développer son propre style. On peut notamment voir ces traits distinctifs dans l’illustration d’une scène du Shâhnâmeh intitulée « Le div Akvân soulève Rostam » peint vers le milieu du XVIIe siècle. Ses peintures les plus célèbres sont « Le jeune flûtiste » (1676), « Portrait du médecin Hakim Shafâ » (1674), « Portrait du sultan E’temâd-Doleh » et enfin, « Le jeune homme en robe orange ».

Bibliographie :
- Canby, Stewar, Le livre du Roi des rois, Shâh-Nâmeh de Shâh Tahmasb, New York, 1972.
- Malekiân, Soran, Le chant du monde l’art de l’Iran safavide, Paris, 2012.
- Encyclopaedia Iranica, Safavid Dynasty.
- Encyclopaedia Britannica, Safavid Dynasty.
- Bazilenko, I. V., L’Iran et la Russie, Moscou, 1988.


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