N° 93, août 2013

L’Iran mystique des Huit paradis
de la princesse Jeanne Bibesco


Majid Yousefi Behzâdi


Dans son récit de voyage Les Huit paradis, la princesse Jeanne Bibesco (1864-1944), femme de lettres d’origine roumaine, décrit la beauté de l’Iran en recourant à un conte mystique inspiré des Robâiyât d’Omar Khayyâm, poète, mathématicien et astronome persan des XIe-XIIe siècles. Le trajet de la princesse Bibesco renferme un cheminement exotique où les huit lieux historiques et culturels de l’Iran révèlent le nom de huit paradis, dont l’énigme s’offre comme une réalité tangible au regard de tout écrivain-voyageur. Dans cet ouvrage, l’Iran est décrit comme terre de sagesse et de raison dominée par la pensée de Khayyâm. En effet, l’admiration de l’auteur pour Khayyâm se montre en diverses et nombreuses occasions durant son voyage. Et à l’admiration pour Khayyâm s’ajoute l’image d’un Iran profondément mystique. Chez le potier, alors qu’elle achète des turquoises polies, Jeanne Bibesco écrit : « Khayyâm le Sage, Khayyâm qui te penches à mon oreille tandis que mes mains caressent le flanc des urnes bleues, toi qui vécus dans Naishapour, il y a plus de neuf cents ans, maître très avisé, je le parierais dans cet immobile empire persan que tu as connu, conseil judicieux, ô docteur très prudent ! Les boutiques de potiers gardent, même ordre et même aspect. » [1]

Pour Jeanne Bibesco, la figure mystique de Khayyâm émerge du contraste entre sa sagesse et la brutalité environnante : « Plus Khayyâm est appréhendé au sein de son époque troublée, plus sa parole se voit nettement, brutalement restituée, plus il trouve d’échos aujourd’hui. » [2] Visiblement, les Quatrains de Khayyâm ont été pour elle une source où puiser dans une vitalité iranienne définie dans un certain cadre mystique oriental où le rapport avec la Divinité suprême est au centre de l’existence. D’où la recherche d’un Ailleurs mystique, recherche à laquelle s’identifie la voyageuse. Selon Christine Oddo, « Jeanne avait une vocation religieuse : après plusieurs essais manqués, elle la réalisa en Algérie sous la protection et avec le soutien du cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et primat d’Afrique […] pour l’évangélisation du continent. » [3] Ainsi, on pourrait penser que le voyage de la Princesse Bibesco en Iran est une opportunité lui permettant de cristalliser ses méditations religieuses dans un mysticisme à la Khayyâm, où la bénédiction de la Providence évoquerait la trame d’une philosophie de vie. Ce quatrain de Khayyâm, dialogue mystique transcrit par Jeanne Bibesco, est un aveu de sa spiritualité :

Il faut être prudent, au royaume des cieux.

Mais ici-bas, il faut surtout savoir se taire,

Oublier ses oreilles, sa langue et ses yeux,

Ne rien entendre, ne rien voir - et puis se taire. [4]

L’adaptation de ce quatrain d’Omar Khayyâm suit dans le récit de voyage sous forme d’un conte mystique au moyen duquel l’auteure tente de glorifier la notion d’existence par la vivacité de l’âme. Dans son quatrain, Khayyâm oppose le monde céleste au monde terrestre pour guider l’homme à la découverte d’un nouveau monde où la conviction et la vertu constituent le fondement de la réalité absolue : l’Univers a un Créateur unique et avisé.

La reprise du quatrain d’Omar Khayyâm par Jeanne Bibesco projette principalement toutes les particularités de l’Iran mystique où les rites religieux des Iraniens attestent la grandeur de la Providence : « Un soir - vers la fin du temps de Ramadan, avant que la Lune plus Heureuse se soit levée -, je suis restée seule, au milieu du peuple de boue durcie - dans l’échoppe du potier. Et, nouvelle étrange ! Parmi la foule de Ceux qui sont faits d’argile, quelques-uns émirent des pensées. » [5]

Dans ce préambule, l’auteure roumaine brosse minutieusement l’atmosphère mystique de l’Iran par la description du mois de Ramadan, temps profondément marqué par l’observation du ciel lunaire. L’attraction éprouvée pour la vie religieuse et mystique en Iran, au travers de descriptions détaillées ou poétiques, montre visiblement que la princesse s’est inspirée de l’idée que l’acte de foi éternise l’âme telle qu’elle continue d’exister après la mort. De plus, le fait de personnifier les objets dans la poterie problématise la création originelle de toute créature éveillée par l’âme enchantée et vive :

« L’un disait : « Je ne puis me tenir que de travers et l’on me raille de n’être point beau. Que ne demande-t-on au modeleur ce qui fit trembler sa main ? »

« Un autre s’écria : « Ce n’est pas en vain que ma substance a été tirée de la terre brute. Car Celui qui m’a subtilement formé ne saurait vouloir piétiner son œuvre et la rendre à la commune matière. »

« Quelqu’un reprit : « Le plus malfaisant des garçons ne voudrait pas briser la cruche qui le désaltère. Celui qui m’a créé pour que je l’adore voudrait-il me détruire ? » [6]

ہ l’issue de ce dialogue, une jarre s’interroge sur la cause de sa création en faisant allusion à la perpétuelle existence où la créature et le créateur s’harmonisent en une voix commune : la création est une nécessité vitale. En fait, la divinité suprême se conforme à la réflexion mystique de la princesse Bibesco par l’intervention d’une poterie qui met fin à la discussion :

« Plus impatient que les autres, un pot cria : « D’abord qui suis-je ? Et quel est ce potier qui m’a fait ? »

« Mais, à ces questions, personne ne répondit.

« Et alors, ce fut le silence qui parla » [7]

En guise de conclusion, dans Les huit paradis de Jeanne Bibesco, une figure mystique de l’Iran paraît être la source inspiratrice du regard de l’auteur, tourné vers le mysticisme oriental. L’auteure franco-roumaine a pu mettre en valeur l’image poétique d’Omar Khayyâm d’une part par le biais du conte mystique, et de l’autre par le raffinement du langage anecdotique.

Bibliographie :
- La Princesse Jeanne Bibesco, Les Huit Paradis, Paris, Grasset, 1925.
- Velter, André, Omar Khayam, Rubayat, Gallimard, Paris, 1994.
- Oddo, Christin, La Princesse Jeanne Bibesco, Cerf, Paris, 2007.
- Ducros, D., Lecture et analyse du poème, A. Colin, 1996.

Notes

[1La Princesse Jeanne Bibesco, Les Huit Paradis, Paris, Grasset, 1925, p. 97.

[2André Velter, in préface, Omar Khayam, Rubayat (traduction d’Armand Robin), Gallimard, Paris, 1994, p. 14.

[3Christine Oddo, La Princesse Jeanne Bibesco, Cerf, Paris, 2007, p. 10.

[4Vincent-Mansour Monteil, Omar Khayam, quatrain, Sindbad, Paris, 1998, p. 103.

[5La Princesse Jeanne Bibesco, op. cit., p. 96.

[6Ibid.

[7Ibid.


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1 Message

  • L’Iran mystique des Huit paradis
    de la princesse Jeanne Bibesco
    10 septembre 01:23, par Maurice Mauviel

    Je vous informe que j’ai consacré quelques pages à l’influence que les Huit Paradis de la Princesse Bibesco a exercée sur l’oeuvre de Marcel Proust ( "Labyrinthe algérien, passé masqué, passé retrouvé" Paris ,2016, coédition Alger, 2017, sous un titre un peu différent.

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