N° 97, décembre 2013

Pensée iranienne contemporaine – études religieuses et philosophiques (XII)

La foi selon le Coran
d’après le commentaire Al-Mîzân de ’Allâmeh Tabâtabâ’î*
(1ère partie)


Amélie Neuve-Eglise


La question de la nature de la foi est l’un des principaux thèmes abordés par le Coran en ce qu’il touche à l’essence même du message de la révélation et son but. Le terme de foi (îmân) et ses dérivés y apparaissent ainsi à de nombreuses reprises. Imân est le dérivé de la quatrième forme de la racine trilitère a-m-n, racine dont sont également issus les termes de amn et amân évoquant la paix, la confiance et la sécurité, ou encore de amâna, signifiant la fidélité et la probité ; de telle façon que le croyant (mu’mîn, "celui qui a la foi") est celui qui procure paix et sécurité à lui-même et aux autres. Si mu’mîn désigne le croyant, ce terme est également l’un des Noms de Dieu cités dans le Coran (59:23). Dans ce second cas, il peut signifier la foi incréée que Dieu a de Lui-même de par la connaissance absolue qu’Il détient de Sa propre personne mais aussi, dans le sens premier du mot, celui qui apaise, qui procure paix et sécurité. Dès le départ, la racine arabe de ce mot vient suggérer que la foi est une réalité ne se limitant pas au domaine des choses de l’esprit et à un simple assentiment. Quoi qu’il en soit, le fait que le nom de mu’mîn soit partagé à la fois par Dieu et Ses créatures témoigne de l’existence d’un lien étroit entre eux, une foi partagée de l’homme en Son créateur, et, réciproquement, du Créateur en Sa créature, selon un cercle vertueux ascendant.

’Allâmeh Tabâtabâ’î

Au cours des premiers siècles de l’islam, la question de la définition de l’essence et du contenu de la foi fut particulièrement importante, notamment dans un contexte politique marqué par l’accès au pouvoir de la dynastie omeyyade qui s’écartait ouvertement des prescriptions coraniques ; toute la question étant alors de savoir si le simple fait de déclarer verbalement sa foi, ou encore de croire en Dieu sans que cela ne soit accompagné d’actes suffisait ou non à être considéré comme croyant. Au-delà de ce contexte particulier, le thème de la foi permet de préciser la nature des rapports entre Dieu et l’homme, ainsi que la façon dont le Coran conçoit l’origine, le contenu et le rôle de cette réalité dans l’existence humaine.

Le Coran est parsemé de versets commençant par des formules telles "ceux qui ont cru"/"ceux qui ont mécru" suivies de leurs caractéristiques respectives, venant souligner qu’en vue de mieux cerner l’essence de la foi, il est également nécessaire de l’étudier au miroir de ce à quoi elle s’oppose : la mécréance ou l’in-croyance (kofr). Néanmoins, comme nous le verrons, la foi et l’incroyance sont loin de se limiter à une opposition binaire se résumant au fait de croire ou de ne pas croire en Dieu : les lignes de partage entre elles sont bien plus subtiles et font intervenir d’autres paramètres.

L’origine de la foi et son essence

Le Coran considère que la foi fait partie de la nature primordiale de l’homme (fitra), qui a été créée selon "la religion" (al-dîn) : "Dirige tout ton être vers la religion exclusivement [pour Dieu], telle est la nature que Dieu a originellement donnée aux hommes" (30:30). Elle tire son origine dans la création même de l’homme et est liée au dépôt (amâna, de la même racine que imân) que Dieu a confié à l’homme, et qui consiste en la possibilité d’actualiser l’ensemble des perfections divines en lui. [1] Elle est donc ce qui permet à l’être humain de réaliser ce pour quoi il a été créé. Cependant, il est évident que tout homme n’a pas la foi, et le Coran lui-même évoque à de nombreuses reprises les kâfirûn. La traduction imparfaite de ce mot en français par "mécréants", "infidèles" ou "incroyants" tend à nous voiler sa signification profonde qui est étroitement liée à la conception de la foi en islam : le terme de kâfir, qui vient de la racine k-f-r, exprime l’idée de cacher et d’ensevelir une chose. Le kâfir ne rejette donc la foi qu’en apparence : il la cache, l’enfouit en lui, mais cette dernière n’en fait toujours pas moins partie de son être profond. L’in-croyant est en réalité celui qui fait preuve d’ingratitude (kofr) en recouvrant d’un voile et en refusant de voir les grâces que Dieu a déposées en lui. Le Coran évoque ainsi la possibilité que des gens "couvrent leur foi par l’iniquité" (yalbisû imânahum bi-zolm) (6:82) ; l’idée de recouvrir impliquant l’idée que l’iniquité et l’injustice ne font pas disparaître la foi, mais ne font que l’envelopper d’un voile et l’empêcher de se manifester. Nous voyons ici l’importance de revenir à la racine des mots arabes et d’être conscient des connotations qu’elles véhiculent pour saisir le sens profond de la foi et de l’incroyance en islam ; cette richesse sémantique étant malheureusement perdue lors de la traduction. La foi telle qu’elle est présentée dans le Coran est donc un phénomène authentique et inhérent à chaque être humain, et non un épiphénomène issu de conditions historiques ou psychologiques particulières.

Sur la base de ce que nous venons d’évoquer, le terme de foi tel qu’il est utilisé dans le Coran peut être employé de deux façons : premièrement, en tant que réalité faisant partie de la nature de tout homme et qui se trouve en lui à l’état de latence, et deuxièmement, la foi qui est actualisée, vécue en toute conscience. En d’autres termes, le fait que la foi soit innée (fitrî) n’entraîne aucunement qu’elle soit présente à l’état d’actualité et de façon unique dans l’ensemble des êtres. Un tel constat est valable pour la majorité des penchants et désirs innés chez l’homme : selon la nature de chacun et les conditions sociales dans lesquelles il vit, certains de ces penchants peuvent être davantage sollicités et fortifiés aux dépens d’autres, ou peuvent le conduire à ignorer leur existence même. C’est notamment le cas des sociétés les plus matérialistes qui tendent à réduire l’homme à sa stricte dimension matérielle en focalisant exclusivement son attention sur les jouissances de ce monde, l’empêchant ainsi de prendre pleinement conscience de l’aspect spirituel de son être. [2] L’actualisation de la foi est donc liée à son milieu et à la façon dont ce dernier va - ou non - susciter un rappel de cette dimension humaine, ou au contraire contribuer à l’enfouir sous mille préoccupations mondaines. C’est également dans ce sens que, comme nous le verrons, le Coran insiste de façon spécifique sur la dimension sociale de la foi et l’importance de vivre dans une société qui fournit ce rappel. [3] Sur la base de cette distinction de deux niveaux de foi, il est donc possible d’avoir la foi et d’être incroyant, en l’enfouissant sous mille voiles ; le croyant au sens vrai étant doté de ce que nous pourrions qualifier de "double foi", ayant fait passer sa foi innée et latente à l’état d’actualité.

’Allâmeh Tabâtabâ’î

La question de la définition de l’essence de la foi – prise ici dans sa dimension actualisée et consciemment assumée – a fait l’objet de nombreux débats au début de l’islam, certains affirmant qu’elle ne consistait qu’en une seule profession verbale (iqrâr), d’autres qu’elle était un assentiment intérieur (tasdîq) sans actes, et d’autres encore qu’elle résidait en un assentiment devant nécessairement être accompagné d’actes en accord avec le contenu de cette foi. [4]

Sur la base des versets du Coran, la foi en Dieu ne consiste pas seulement en ce que l’homme sache et reconnaisse qu’un Dieu unique existe et qu’Il est la vérité. En d’autres termes, le savoir n’entraîne pas nécessairement la foi, mais peut s’accorder avec l’orgueil et la dénégation : "Ils les nièrent injustement et orgueilleusement, tandis qu’en eux-mêmes ils y croyaient avec certitude" (27:14) ; "Ceux qui sont revenus sur leurs pas après que la guidance leur a été clairement exposée" (47:25). La certitude qu’une chose est vraie n’implique donc pas nécessairement d’avoir foi en cette chose : ainsi, le Diable sait que Dieu existe, mais il n’est pas croyant pour autant. Le savoir n’est qu’une condition de la foi, et non son essence.

Outre la connaissance, la foi implique donc un enracinement de la croyance dans le cœur, une adhésion profonde de l’être vis-à-vis de son contenu et un engagement concret pour elle. Cette adhésion s’accompagne d’une humilité vis-à-vis du Créateur, conduisant peu à peu l’ensemble des forces de l’âme et du corps à agir en fonction de cette foi. En résumé, la foi n’est ni un simple savoir ou un assentiment indépendamment de tout acte [5], tout comme elle ne se résume pas non plus aux actes, étant donné que l’on peut agir par hypocrisie – elle est dans son essence un état intérieur profond appelé à transfigurer l’ensemble de l’être.

L’actualisation de la foi

Se pose alors la question suivante : comment passe-t-on d’une foi latente et innée à une foi actualisée et vécue consciemment dans le cadre de la religion ? Le Coran fait dépendre l’actualisation de la foi de certaines conditions préalables, comme le fait d’avoir de la taqwâ : "Ceux qui croient et qui faisaient preuve de taqwâ" (10:63). Comme nous l’avons évoqué dans un autre article, la taqwâ est un état intérieur propre à l’être humain qui lui permet de préserver son être de ce qui pourrait faire obstacle ou mettre en danger la réalisation de sa propre perfection et l’éloigner de sa vérité profonde. [6] Cette idée implique qu’avant même d’adopter une religion ou même de croire consciemment en Dieu, l’homme est conscient qu’il est doté d’une dignité particulière qui le distingue des animaux. Ce sentiment le conduit à adopter un comportement propre à son espèce, en apprenant notamment à faire preuve de patience, de maîtrise de soi, d’humilité, de loyauté, et de respect vis-à-vis de son environnement, et en refusant de se soumettre au diktat de ses passions et de ses penchants matériels. En employant le passé, le verset cité plus haut souligne que ceux qui ont la foi étaient auparavant habités par la taqwâ. La taqwâ et la foi sont donc deux états étroitement dépendants l’un de l’autre, l’actualisation de la foi permettant en retour une consolidation de la taqwâ originelle qui trouve alors tout son sens, puisqu’elle est désormais consciemment utilisée dans le cadre d’un cheminement spirituel. La première sourate du Coran évoque également que ce Livre est un guide pour ceux qui sont dotés de taqwâ (al-muttaqîn) - qui comprennent donc aussi ceux qui n’ont pas encore actualisé leur foi - et qui se caractérisent par le fait de croire en l’invisible, de prier, et de donner de leurs biens.

En écho aux deux types de foi distingués plus haut, il existe également deux sortes ou niveaux de guidance : l’une, innée et située au sein de la nature divine primordiale (fitra) de l’homme qui rejoint cette foi originelle et lui permet d’être habité par la taqwâ, et une autre prodiguée par la révélation ; l’actualisation de la seconde reposant sur l’existence de la première. A l’opposé, les in-croyants sont affectés par deux types d’égarement : une tendance originelle à adopter des comportements mauvais et hypocrites qui leur voile leur vérité profonde et constitue un premier égarement, puis un second, qui résulte du premier et les conduit à rejeter tout message spirituel : "Il y a dans leurs cœurs une maladie (de doute et d’hypocrisie), et Dieu laisse croître leur maladie" (2:10). C’est aussi sur cette base que nous pouvons comprendre ce verset au sujet d’une parabole : "Par cela, nombreux sont ceux qu’Il égare et nombreux sont ceux qu’Il guide ; mais Il n’égare par cela que les pervers" (2:26) ; "Puis quand ils dévièrent, Dieu fit dévier leurs cœurs" (61:5). Si la foi est une grâce divine, son actualisation dépend donc d’un acte libre et de dispositions négatives ou positives qui détermine en partie la façon dont Dieu se comporte vis-à-vis de chacun.

En plus du rôle des facteurs psychologiques tels que la taqwâ, l’intellect a une fonction centrale dans l’actualisation de la foi. Ainsi, si cette dernière ne se résume pas à des argumentaires théoriques, elle ne peut pas non plus être le résultat d’une imitation aveugle et dénuée de réflexion. Dans ce sens, le Coran insiste sur l’importance de la réflexion personnelle (ta’aqqol, tafakkor) au sujet de Dieu, de la création et de sa propre existence, afin de conférer à la foi une base intellectuelle solide. Il dresse également une critique de ceux dont les croyances reposent sur une imitation aveugle des pratiques de leurs parents, sans qu’ils ne s’interrogent sur leur validité et leur fondement : "Et quand on leur dit : “Venez vers ce que Dieu a fait descendre (La Révélation), et vers le Messager”, ils disent : “Il nous suffit de ce sur quoi nous avons trouvé nos ancêtres.” Quoi ! Même si leurs ancêtres ne savaient rien et n’étaient pas sur le bon chemin...?" (3:104) Toute imitation n’est pas rejetée – il est notamment possible d’y avoir recours par la suite pour certains aspects de sa vie religieuse -, mais le fait même de croire en Dieu et le choix d’une religion doit être le fruit d’une décision personnelle et libre : "Quiconque le veut, qu’il croit, et quiconque le veut qu’il mécroie" (18:29). L’acte de foi est donc un acte libre. La dimension de liberté conférant sa valeur à la foi est évoquée à l’occasion du récit de la mort de Pharaon, qui professe sa croyance en Dieu alors qu’il est en train de se noyer (10:90) : le rejet de ses paroles vient souligner que la foi n’a aucune valeur au moment de la mort et de la vue du châtiment, et que la croyance en l’invisible dans ce monde même est un élément indissociable de la foi. En le dotant d’intellect et de taqwâ, Dieu a donné à l’homme l’ensemble des éléments permettant de dévoiler le trésor de la foi qu’il détient en lui, même si ce dévoilement reste ultimement une grâce issue de Dieu et serait impossible sans Sa volonté : "Dieu guide qui Il veut vers un droit chemin" (24:46), "Dieu guide vers Sa lumière qui Il veut" (24:35).

Une fois cette étape franchie, son Créateur continue de l’accompagner étroitement durant l’ensemble des étapes de sa foi. Le Coran affirme ainsi que Dieu élargit la poitrine (yashrah al-sidr) [7] du croyant pour le rendre capable de comprendre la vérité et le sens profond de l’ensemble du contenu des croyances religieuses. La foi permet d’acquérir une clairvoyance et une lumière par lesquelles il s’oriente (6:122) ; ces dernières pouvant être rapprochées de cette compréhension rendue possible par l’élargissement de l’être : "Celui dont Dieu ouvre la poitrine à l’islam et qui détient ainsi une lumière venant de Son Seigneur...." (39:22). Cette lumière l’accompagnera également dans l’Au-delà : "Le jour où tu verras les croyants et les croyantes avec leur lumière évoluant devant eux et à leur droite" (57:12). A l’inverse, le kâfir a la poitrine étroite et gênée (dayyiq) [8], et ne peut saisir ce qui dépasse l’étroitesse de son horizon personnel. Son cœur est aveugle (22:46) et endurci (39:22).

Miniature de l’ascension céleste (mi’râj) du prophète Mohammad le représentant face à Adam, supplément turc 190, fol. 5v (9v)

Le croyant est également aidé par un "esprit" (rûh), source de vie et de connaissance issue de Dieu : "Ils les a aidés d’un esprit venant de lui" (58:22), ainsi que par une quiétude qui renforce sa foi : "C’est Lui qui a fait descendre la quiétude dans les cœurs des croyants afin qu’ils ajoutent une foi à leur foi" (48:4). Si les hommes sont en apparence tous vivants, les croyants sont dotés d’une vie particulière et d’un niveau de conscience dont sont dépourvus les autres êtres. Plus profondément, la foi est la vie même, alors que l’incroyance n’est rien d’autre que la mort et les ténèbres : "Est-ce que celui qui était mort et que Nous avons ramené à la vie et à qui Nous avons assigné une lumière grâce à laquelle il marche parmi les gens, est pareil à celui qui est dans les ténèbres sans pouvoir en sortir ?" (6:122).

De façon générale, le Coran exprime l’idée selon laquelle Dieu a une relation de proximité extrême avec les croyants, et leur apporte Son aide à chaque instant : ces derniers ont la particularité d’être en sécurité (lahum al-amn) et bien guidés (mudtadûn) (6:82). "Ceux qui disent : “Notre Seigneur est Dieu” et qui se tiennent dans le droit chemin, les Anges descendent sur eux. “N’ayez pas peur et ne soyez pas affligés ; mais ayez la bonne nouvelle du Paradis qui vous était promis. Nous sommes vos protecteurs dans la vie présente et dans l’Au-delà" (41:30-31). Cette aide est évoquée au travers plusieurs exemples dans le Coran, notamment lors des guerres des croyants contre les incroyants durant lesquelles Dieu envoie aux croyants l’aide d’anges (3:125) ou encore, en montrant les ennemis des musulmans peu nombreux à leurs yeux pour leur donner du courage, et les musulmans plus nombreux qu’ils ne l’étaient aux yeux de leurs ennemis en vue de les effrayer (8:44), venant souligner l’étendue et les modalités de l’aide de Dieu qui se manifeste jusque dans les regards et dans les cœurs. Ainsi, c’est aussi Lui qui unit les cœurs des croyants : "Il a uni leurs cœurs (par la foi). Aurais-tu dépensé tout ce qui est sur terre, tu n’aurais pu unir leurs cœurs ; mais c’est Dieu qui les a unis, car Il est Puissant et Sage" (8:63).

Le croyant mène une "bonne vie" (hayat tayyiba) issue de ses bonnes actions : "Quiconque, mâle ou femelle, fait une bonne œuvre tout en étant croyant, Nous lui ferons vivre une bonne vie" (16:97). Si les actes sont une condition de la foi, c’est également la foi qui donne toute sa valeur aux actes en les sacralisant. Dans ce sens, si nous dépassons les apparences, l’incroyant ne peut pas, au sens profond du terme, faire de bonnes actions car son motif profond n’est pas Dieu mais sa propre personne, qui n’est en elle-même que néant. Même si son acte est bon en apparence, il est dénué d’esprit et n’est pas rattaché à la Source de vie – tel un mort que l’on aurait revêtu des étoffes les plus fines et paré de bijoux : l’apparence est belle, mais l’intérieur est mort. Tout s’écroulera par une simple brise, car seul ce qui est fait pour Dieu et fondé sur Lui peut subsister et être source d’un bien éternel : "Celui qui dépense son bien par ostentation devant les gens sans croire en Dieu et au Jour dernier ressemble à un rocher recouvert de terre ; qu’une averse l’atteigne, elle le laisse dénudé. De pareils hommes ne tireront aucun profit de leurs actes" (2:264). [9] Le Coran compare également les actes du croyant à un édifice solide qui perdurera dans l’Au-delà, alors que ceux de l’incroyant sont dénués de fondation solide et voués à la destruction : "Lequel est plus méritant ? Est-ce celui qui a fondé son édifice sur la piété et l’agrément de Dieu, ou bien celui qui a placé les assises de sa construction sur le bord d’une falaise croulante et qui croulera avec lui dans le feu de l’Enfer ?" (9:109). C’est sur cette base que dans de nombreux versets, la mention des récompenses des bonnes actions est précédée de celle de la foi, qui est la condition même du fait qu’elles soient bonnes : "Dieu promet à ceux d’entre eux qui croient et font de bonnes œuvres, un pardon et une énorme récompense" (48:29) ; "Mais s’ils avaient donné à Dieu des associés, alors, tout ce qu’ils auraient fait eût certainement été vain" (6:88). Outre sa dimension intellectuelle, la foi implique également de s’engager de tout son être dans la voie que l’on a choisie : "Ô vous qui avez cru ! Vous indiquerai-je un commerce qui vous sauvera d’un châtiment douloureux ? Vous croyez en Dieu et en Son messager et vous combattez avec vos biens et vos personnes dans le chemin de Dieu" (61:10-11).

De par la lumière dont ils bénéficient et leur foi qui enracine leurs actes dans l’éternité, les croyants sont qualifiés de "bienheureux" ou "ceux qui réussissent" (qad aflaha al-mu’minûn, 23:1). L’emploi de la racine f-l-h, qui exprime à l’origine l’idée de fendre un matériau dur et par extension celle de triomphe et de victoire, vise à souligner que les croyants sont ceux qui arrivent à réaliser leur souhait le plus profond à la fois dans ce monde et dans l’Au-delà : dans ce monde, en menant une vie équilibrée, vécue avec espoir et honneur, qui leur permettra d’accéder à la vie éternelle auprès de leur Seigneur.

L’actualisation et l’approfondissement de la foi est donc le fruit d’une subtile alliance entre volonté divine et libre arbitre humain, entre une croyance intérieure profonde et la réalisation d’acte en accord avec le contenu de cette foi, qu’il importe ici de préciser.

Détail d’une miniature de l’ascension céleste (mi’râj) du prophète Mohammad le représentant face à Adam, supplément turc 190, fol. 5v (9v)

Les éléments constitutifs de la foi

La foi rassemble l’ensemble des croyances et connaissances (ma’ârif) au sujet du Principe de la création et de l’Au-delà, ainsi que les préceptes de la religion incluant les actes d’adoration et l’ensemble des règles organisant la vie individuelle et sociale communiqué à l’homme au travers de la révélation. Les principaux éléments de cette foi sont évoqués au début de la seconde sourate du Coran, et consistent à croire en l’invisible (al-ghayb qui comprend à la fois Dieu, Ses anges et tout phénomène non visible avec des yeux de chair), en l’existence d’une vie future (al-akhira), ainsi qu’en la révélation divine en général (2:3-4). Ces deux premiers éléments déterminent à la fois l’existence de Dieu et l’idée d’un Retour vers Lui qui va donner son orientation à l’ensemble de la vie humaine. De manière similaire, dans d’autres versets, le contenu de la foi est défini comme le fait de croire en Dieu, Ses anges, Ses livres et Messagers (2:285), ainsi qu’en la Résurrection (60:6). Avoir foi en Dieu implique de croire en Son prophète étant donné qu’il est Son envoyé diffusant Son message. Dans ce sens, plusieurs versets mentionnent successivement le fait d’avoir foi en Dieu et en Son prophète comme deux éléments d’une réalité unique : "Vous croyez en Dieu et en Son messager" (61:11). Néanmoins, le Coran insiste sur le fait que croire en Dieu n’implique pas seulement d’avoir foi en un prophète - celui de l’islam, ou tout autre -, mais de croire en l’ensemble des messagers divins et en ce qu’ils ont révélé pour guider l’homme : "Le Messager a cru en ce qu’on a fait descendre vers lui venant de son Seigneur, et aussi les croyants : […]“Nous ne faisons aucune distinction entre Ses messagers”." (2:285). En conséquence, le Coran fustige ceux parmi les adeptes des religions précédentes qui n’ont cru qu’en un seul envoyé de Dieu (Moïse, Jésus…) en rejetant les autres, étant donné que croire en certains à l’exclusion d’autres équivaut à mé-croire en Dieu et en Ses messagers de façon générale : "Ceux qui ne croient pas en Dieu et en Ses messagers, qui veulent faire distinction entre Dieu et Ses messagers et qui disent : "Nous croyons en certains d’entre eux mais ne croyons pas en d’autres", et qui veulent prendre un chemin intermédiaire (entre la foi et la mécréance). Les voilà les vrais mécréants" (4:150-151). [10]

Il n’y a donc pas de "troisième voie" dans la foi : la révélation avec l’ensemble de ses protagonistes est à prendre dans son ensemble ou à laisser. La raison en est que l’ensemble de ces messagers a été envoyé par Dieu et ils n’ont rien dit de leur propre chef ; ne pas croire en eux ou en l’un d’eux équivaut donc à ne pas croire en la Parole de Dieu telle qu’elle s’est déployée tout au long de l’histoire de la Révélation. En d’autres termes, croire en un seul messager n’équivaut pas à croire en Dieu au sens véritable du terme. Nous retrouvons cette idée majeure dès les premiers versets du Coran, où la foi est associée à la reconnaissance de l’ensemble des révélations : "c’est un guide pour les pieux qui croient […] à ce qui t’a été révélé, et à ce qui a été révélé avant toi" (2:3-4). Il ne faudrait néanmoins pas en déduire un relativisme spirituel selon lequel tous les messages religieux se vaudraient et resteraient applicables aujourd’hui, chacun étant libre de choisir le message qui lui conviendrait le mieux : croire en l’ensemble des messagers ne signifie pas croire en l’applicabilité actuelle de leur révélation aux côtés de celle du Coran - cette dernière ayant abrogé le contenu des révélations précédentes -, mais en l’existence d’une guidance divine constance au cours des siècles. Le lien étroit posé entre la foi en Dieu et en les messagers de Dieu vise à distinguer la foi du déisme et à poser la révélation comme mode privilégié de communication divin à la source de la définition d’une voie permettant de L’atteindre. La foi implique l’acceptation et la reconnaissance d’un Créateur – Dieu – et de l’ensemble de ce qui lui est lié – Ses messagers, Sa révélation, Ses lois.

Plus profondément, la foi, qui s’enracine dans la nature même de l’homme, consiste à reconnaître et à sentir en soi-même cette vérité selon laquelle nous sommes par essence dépendants d’un Autre dans tout notre être. L’essence et le fondement même de la foi est donc le sentiment profond d’une dépendance d’où découle la croyance en un Être invisible sur lequel repose l’ensemble de ce qui est et qui répond à tous les besoins, dont, pour l’homme, celui de découvrir le sens profond de sa propre existence : "Ô hommes, vous êtes les indigents ayant besoin de Dieu" (35:15).

(à suivre)

* Comme lors de nos études précédentes, il ne s’agit pas ici de présenter une traduction littérale de passages de Al-Mîzân, mais plutôt d’une étude sur le sujet basée principalement sur ce commentaire du Coran. Dans Al-Mîzân, le thème de la foi n’est pas abordé comme tel sous la forme d’un chapitre séparé, mais est traité par bribes tout au long de cette œuvre et à l’occasion du commentaire de différents versets. Ce sont ces "bribes" que nous rassemblons et utilisons dans ce travail, en les explicitant et en y ajoutant parfois certains éléments ne s’y trouvant pas, mais restant en accord, nous l’espérons, avec l’immense œuvre de ’Allâmeh Tabâtabâ’î.
Sources :
- Seyyed Mohammad-Hossein Tabâtabâ’i, Tafsir al-Mizân, vol. 1, 5, 6, 7, 10, 11, 12 13, 15, 16, 18 et 19, traduction persane de Seyyed Mohammad Bâqer Moussavi Hamedâni, Daftar-e enteshârât-e eslâmi, Qom, 25e éd., 1387 (2008).
- ’Allâmeh Seyyed Mohammad-Hossein Tehrânî, "Ta’thir-e namâz dar âmorzesh-e gonâhân" (L’influence de la prière dans le pardon des péchés), transcription du prêche du 12e jour du mois de Ramadan 1392 de l’Hégire (20 octobre 1972), Mosquée Qâ’em, Téhéran.
- ’Allâmeh Seyyed Mohammad-Hossein Tabâtabâ’i ; Ostâd Shahid Mortezâ Motahhari, Osoul-e falsafeh va ravesh-e reâlism, vol. 5, Téhéran, Sadrâ, 11e éd, 1386 (2007).
- Marie-Thérèse Urvoy, "Foi et infidélité", in Mohammad Ali Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, Bouquins, Robert Laffont, 2007, pp. 347-349.

Notes

[1"Nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes le dépôt. Ils ont refusé de le porter et en ont eu peur, alors que l’homme s’en est chargé, car il est très injuste [envers lui-même] et très ignorant" (33:72). A ce sujet, voir l’article sur l’homme dans le Coran intitulé "Aperçu sur l’anthropologie coranique : la création de l’homme, le sens de la vie et sa destinée selon le Livre sacré des musulmans", La Revue de Téhéran, no. 82, septembre 2012.

[2Néanmoins, selon la conception coranique, l’homme est par essence un être de foi. S’il ignore toute religion et l’idée même de Dieu, sa foi bien vivante se reportera sur des choses matérielles, sur une personne, une idée, etc. En d’autres termes, l’homme qui couvre la vraie foi en Dieu ne fait en réalité que la reporter sur d’autres personnes, objets et désirs, mais ne peut pas ne pas avoir foi en quelque chose, ne serait-ce qu’en lui-même.

[3De même, toute société tournée exclusivement vers la satisfaction des plaisirs matériels contribuera à accroître l’attention et les besoins de ses membres dans ces domaines. Le rappel et l’orientation de l’attention sur une chose particulière contribuent ainsi à renforcer le sentiment de besoin de cette chose en l’homme, d’où l’importance de la dimension religieuse de la société qui contribue à vivifier le rappel de la dimension religieuse de l’être humain.

[4A titre d’exemple, selon le maturidisme, école de théologie sunnite du Xe-XIe siècle, la foi consiste en une profession orale qui doit être accompagnée d’un assentiment intérieur. Pour l’ash’arisme, une autre école apparue durant les premiers siècles de l’islam, la foi repose avant tout sur l’assentiment intérieur sans entraîner nécessairement une soumission concrète. Les Mu’tazilites insistent quant à eux davantage sur le fait que la foi repose à la fois sur l’assentiment intérieur et la réalisation d’œuvres basées sur ces croyances.

[5Certains ont ainsi affirmé que la foi est un assentiment, qu’il soit accompagné ou non d’une obéissance au contenu de cet assentiment.

[6"La taqwâ, ou l’esprit de la religion et la piété selon le Coran, d’après le commentaire Al-Mizân de ’Allâmeh Tabâtabâ’i", La Revue de Téhéran, no. 70, septembre 2011.

[7Voir 6:125 : "Et puis, quiconque Dieu veut guider, Il lui ouvre la poitrine à l’islam. Et quiconque Il veut égarer, Il rend sa poitrine étroite et gênée, comme s’il s’efforçait de monter au ciel."

[8Ibid.

[9A l’inverse, les actes des croyants sont décrits ainsi : "Et ceux qui dépensent leurs biens cherchant l’agrément de Dieu et bien rassurés (de Sa récompense), ils ressemblent à un jardin sur une colline. Qu’une averse l’atteigne, elle double ses fruits" (2:265).

[10Voir également : "Et ceux qui croient en Dieu et en Ses messagers et qui ne font de différence entre ces derniers" (4:152).


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