N° 100, mars 2014

L’influence des Iraniens sur les Mongols en Inde


Zahrâ Moussâkhâni


L’existence de relations entre la Perse et l’Inde est attestée dès l’Antiquité, ces deux entités ayant en outre de profondes racines historiques communes. Au début du XVIe siècle, lors de la prise de pouvoir de la dynastie safavide, les descendants de Tamerlan arrivèrent au pouvoir en Inde avec l’aide de la dynastie iranienne des Timourides. Au cours de cette période, ces deux dynasties ont entretenu des relations plus ou moins cordiales en exerçant néanmoins une influence réciproque remarquable l’une sur l’autre. Nous présentons ici certains aspects de l’influence iranienne sur les Mongols en Inde dans les domaines politiques et culturels.

L’empereur Akbar

L’Empire mongol en Inde

L’âge d’or de l’Empire mongol commence pendant le règne d’Akbar le Grand et dure jusqu’à la mort de l’empereur Aurangzeb, bien que l’Empire continue ensuite à exister pendant encore 150 ans. Au cours de cette période faste, l’architecture – avec la construction de monuments comme le Taj Mahal - et l’art connaissent un important développement.

Afin de mieux saisir les modalités de l’influence iranienne exercée sur la présence mongole en Inde, il est nécessaire de remonter dans l’histoire afin de comprendre comment et pour quelles raisons, cet empire fut créé en Inde. Bâber, qui affirme être un descendant de Tamerlan par son père et de Gengis Khân par sa mère, est le fondateur de l’Empire Mongol en Inde. Il réussit à conquérir une partie de l’Inde et d’autres régions proches telles que Ferghana, ou aujourd’hui l’Ouzbékistan, alors qu’il est encore jeune.

Après la mort de son père, Bâber monte à l’âge de 12 ans sur le trône d’Andijan, principauté féodale du Ferghana. Il tente par deux fois de conquérir Samarkand, la capitale de Tamerlan, et de monter sur le trône, mais sans y parvenir. Il est même chassé de son propre royaume pendant plusieurs années par les Ouzbeks. Lorsque ces derniers, sous le règne de Mohammad Sheybâni, privent Babur de son royaume ancestral Ferghana, il décide de partir pour Kaboul et de s’y installer.

Bataille opposant Shâh Esmâïl le Safavide au chef ouzbek Sheybâni Khân

L’influence politique de la Perse safavide sur l’Inde mongole

Comme nous l’avons évoqué, plusieurs villes dont celles de Hérat, Marv, et Mashhad (à l’est du Khorâssân), Boukhârâ, Samarkand et Tachkent en Transoxiane, Khiva et Ourguentch dans le Kharezm sont prises par les Ouzbeks. Dans ces conditions, Shâh Esmâ’il, le fondateur de la dynastie safavide, écrit une lettre à Mohammad Sheybâni, le chef ouzbek de l’Asie centrale, lui intimant de retirer ses troupes de certaines parties de son royaume sur lesquelles les Ouzbeks ont empiété. Devant le refus de Sheybâni, le conflit éclate et en 1510, l’armée de Sheybâni est battue à Merv par Shâh Esmâ’il, Mohammad Sheybâni étant tué au combat. Le Khorâssân revient alors aux Safavides et Bâber récupère son territoire avec le soutien de Shâh Esmâ’il. Cette bataille est donc considérée comme marquant le début des relations politiques entre Bâber et Shâh Esmâ’il. À partir de ce moment, les relations politiques entre les deux dynasties se renforcent. En 1526, Bâber réussit à conquérir Delhi et Agra après avoir battu Ibrâhim Lodhi dans la bataille de Panipat. Il devient alors empereur de l’Inde.

A sa mort en 1530, Bâber a conquis plusieurs territoires. Son fils, Homâyoun, lui succède. Son règne est court, rapidement interrompu par l’invasion des Afghans menée par Sher Shâh Suri et par ses propres frères. Ne pouvant rentrer à Agra, il erre quelque temps dans le désert du Radjputana et du Sind, puis finit par se réfugier en Perse à la cour de Shâh Tahmâsp. Sur ordre de ce dernier, Homâyoun est accueilli par Soltân Mohammad Mirzâ avec les honneurs qui lui sont dus. Après un long voyage à Herat, Homâyoun et Shâh Tahmâsp se rencontrent à Qazvin. Accompagné par les troupes iraniennes, Homâyoun se rend ensuite à Kandahar dont il ne tarde pas à s’emparer, puis marche sur Kaboul et reprend finalement Delhi et Agra. Ainsi, le second empereur mongol, Homâyoun, aidé par Shâh Tahmâsp le Safavide retrouve son trône après quinze ans d’exil.

L’empereur mongol d’Inde Akbar reçoit en 1562 Seyyed Beyg, l’ambassadeur du roi safavide Shâh Tahmâsp pour traiter de la question du territoire de Kandahar, objet de rivalité entre les deux royaumes.

Après la mort soudaine de Homâyoun en 1556, son fils de 14 ans, Akbar, né de son épouse iranienne, Hamideh Bânou Beygum, lui succède. Akbar joue alors un rôle-clé dans le renforcement de l’Empire Mongol en Inde. Pendant son règne, les relations politiques entre les deux pays continuent de se développer. L’extension du pouvoir mongol en Inde est donc possible grâce à la Perse. Les Mongols vouent donc un respect particulier aux Perses safavides, respect qui apparaît notamment dans leurs échanges diplomatiques.

L’influence culturelle de la Perse safavide sur l’Inde mongole

Les échanges culturels entre l’Inde et la Perse, qui existent depuis de longs siècles, entrent dans une nouvelle phase à l’époque des Grands Mongols. Les dirigeants des deux pays sont alors en contact étroit, se rendent fréquemment visite, et approfondissent leurs échanges culturels. Ces relations ont une influence profonde sur la vie des deux populations. Les aspects les plus importants de l’influence culturelle iranienne sur l’Inde mongole, qui constituent le thème principal de cet article, consistent avant tout en une diffusion importante de la langue et de la littérature persanes en Inde, ainsi qu’en un accroissement des influences persanes dans les domaines de la peinture et de l’architecture.

Bâber et son fils Homâyoun

La langue et la littérature persanes

L’arrivée au pouvoir des Grands Mongols va de pair avec une diffusion croissante de la langue persane en Inde notamment issue des rapports étroits entre les deux pays et du rayonnement culturel de la Perse safavide dans la zone. Un nombre important de mots est alors emprunté au persan. Le persan est également la langue parlée à la cour mongole en Inde. Cette langue connaît aussi une diffusion plus vaste au sein de la population, et est apprise non seulement par un nombre important de musulmans indiens, mais aussi par des hindous. Du fait de l’approfondissement de ses relations avec la culture persane, la culture indienne connait de profonds changements dans les domaines de la poésie, la lexicologie, l’historiographie, et la traduction. Plusieurs poètes indiens renommés comme Mirzâ Manoutchehr Toussi, Krishnâvâsi et Chandrabhan Brahman écrivent leur œuvre en persan.

A cette époque, un nombre conséquent de poètes, peintres, artisans, philosophes et musiciens iraniens émigrent en Inde et sont reçus avec tous les honneurs par la cour mongole. Les souverains et hautes personnalités de la cour mongole témoignent d’un goût particulier pour les œuvres littéraires et les illustrations artistiques de style persan. Les rois mongols prennent l’habitude de s’entourer de personnalités culturelles persanes, l’Iran représentant alors un haut lieu de culture et de finesse. A titre d’exemple, lorsque Bâber conquiert le nord de l’Inde, des poètes et savants persans tels que Atashi Ghandehâri l’accompagnent. Par la suite, le grand historien iranien Khwând Mir, également connu pour ses poèmes en persan, rejoint également la cour des Grands Mongols.

Le mausolée de E’temâdoddoleh à Agra

Pendant le règne d’Akbar, alors que l’Empire Mongol est consolidé, l’émigration des nobles aussi bien que les hommes des arts et des lettres issus de Perse se renforce et laisse une empreinte profonde sur la civilisation indo-musulmane. Les poètes les plus célèbres présents à la cour d’Akbar sont notamment Orfi Shirâzi, Ghazâli Mashhadi, Nazir Neyshâburi, Malek Ghomi et Bâbâ Tâleb Ispahâni. Akbar fait lui-même preuve d’un intérêt marqué pour les chefs-d’œuvre de la littérature iranienne dont le Shâhnâmeh, le Golestân, le Bustân et le Masnavi. Sur son ordre, deux grandes épopées nationales indiennes, le Ramayana et le Mahabharata, sont traduites en persan.

Le Taj Mahal à Agra

La peinture et l’architecture

Comme nous l’avons évoqué, le règne mongol en Inde marque également le développement de l’influence de la peinture iranienne sur la peinture indienne. Ainsi, les styles persans des peintures murales et des miniatures, dont la finesse atteint son apogée à l’époque safavide en Iran, sont introduits en Inde par les disciples de Kamâleddin Behzâd. Lors de l’un de ses voyages en Perse, Homâyoun apprend lui-même la technique de la miniature et lors de son retour en Inde, il est accompagné de disciples de Behzâd tels qu’Abdosamad Shirâzi ou encore Mir Seyyed Ali Tabrizi.

L’architecture indienne connaît également des mutations dues à l’introduction de techniques de l’architecture islamique persane, donnant naissance à un style particulier issu d’une fusion de différents styles. Les villes de Delhi et Agra voient alors apparaître de nombreux édifices au style iranien marqué, mais n’en conservant pas moins des éléments indiens. Parmi ces réalisations qui subsistent de nos jours, nous pouvons notamment citer le mausolée de E’temâdoddoleh à Agra, la mosquée de Lahore construite durant le règne de Jahânguir, ou encore le fameux Taj Mahal à Agra, tombeau de l’épouse de Shâh Jahân. Dans son Histoire de la civilisation, l’historien et philosophe américain William James Durant écrit que beaucoup d’architectes considèrent le Taj Mahal comme le bâtiment le plus parfait du monde. Son style et ses éléments majeurs, dont les voûtes, les murs simples et lisses, ses colonnes minces et polies et ses grandes salles sont principalement inspirés par l’architecture persane.

Entrée de la mosquée Badshâhi à Lahore , important centre de la culture islamique en Inde

Bibliographie :
- Eghbâl Ashtiâni, A., Târikh-e moghol (L’histoire des Mongols), Téhéran, éd. Negâh, 2010.
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- Erskin, W., Irân va Bâbar (L’Iran et Bâber), traduit par Z. Mansouri, Téhéran, éd. Negârestân Ketâb, 2009.
- Valeh Isfahâni, M., Khald-e Barin : Irân dar rouzegâr-e safaviyeh (Le vestige de gloire : l’Iran à l’époque safavide), Téhéran, 1993.
- Riazul Islâm, Târikh-e ravâbet-e irân va hend : dar doreh-ye safaviyeh va afshâriyeh (L’histoire des relations entre l’Iran et l’Inde durant les périodes safavide et afsharide), traduit par M. Arâm et A. Ghaffâri Fard, Téhéran, éd. Amir Kabir, 1994.


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