N° 100, mars 2014

Théories de la victimisation : Influence permanente de la catastrophe de l’invasion mongole sur l’histoire politique, sociale et scientifique de l’Iran
(2ème partie)


Abbâs Edâlat*
Abrégé et traduit par

Roshanak Danaei

Voir en ligne : Théories de la victimisation : Influence permanente de la catastrophe de l’invasion mongole sur l’histoire politique, sociale et scientifique de l’Iran
(1ère partie)


Les conquêtes de Tamerlan et la victimisation du fait du yassa en Iran

Après avoir sommairement décrit la psychologie du traumatisme et présenté la théorie de la victimisation dans la première partie [1], nous allons maintenant voir comment le traumatisme social s’étendit même après l’invasion mongole et l’ère ilkhanide, avec la réitération des actes sanguinaires des Mongols par Tamerlan.

En 1380, les Iraniens vivaient déjà depuis plus de 160 ans dans des conditions traumatisantes constantes, générées d’abord par les attaques militaires mongoles initiées en 1219, puis par la mauvaise gestion gouvernementale des Mongols nomades et des Ilkhânides (de 1258 à 1335), et finalement, après la chute des Ilkhânides, par l’anarchie et les guerres civiles qui caractérisent un pays ravagé et dénué de lois.

Après la chute des Ilkhânides, l’anarchie et la violence des guerres féodales entre les seigneurs étaient telles que seule l’apparition d’un conquérant puissant et particulièrement sanguinaire pouvait rétablir un semblant d’ordre. Ce conquérant fut Tamerlan, membre de l’une des tribus turques de la région de Samarkand. L’essence du caractère de Gengis ou de Tamerlan concentre trois caractéristiques psychologiques : narcissisme, sadisme, et destructivité (agressivité maligne) ; caractéristiques qu’Éric Fromm a également distinguées chez des personnes comme Adolf Hitler.

Carte des plus importants mouvements de troupes des armées de Gengis Khân et de ses généraux

Le point commun le plus important entre Gengis et Tamerlan était de susciter l’horreur et de se servir du yassa pour exiger une obéissance absolue. Tamerlan eut un rôle plus important que Gengis dans l’imposition du yassa à la société islamique puisqu’il était musulman de naissance et qu’il sut donc comment appliquer le yassa et les coutumes des nomades turcs en ménageant une apparence islamique. Ainsi, avec ses conquêtes sanguinaires, il fit entrer les traditions politiques et militaires mongoles et la culture du yassa dans la société musulmane du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, d’où la victimisation collective du fait de cette loi mongole.

Une autre tactique déployée par Tamerlan dans les pays musulmans fut sa manière de justifier la légitimité de son gouvernement, ses répressions, ainsi que ses sanglantes conquêtes militaires par des croyances religieuses musulmanes. Comme Gengis, il prétendait que ses victoires étaient le résultat de l’intervention directe de Dieu. De la sorte, Gengis et surtout Tamerlan ont ancré le yassa, loi mongole inhumaine envers les non-Mongols, en Iran, créant de la sorte une société victime du yassa.

Mécanismes défensifs des Iraniens face aux Mongols

La réaction politique iranienne face aux victoires mongoles et à l’instauration du règne ilkhânide prit deux formes. D’une part, les Iraniens continuèrent à résister et à se révolter politiquement et militairement dans certaines régions du pays, en prenant pour modèle historique les mouvements nationaux de résistance contre les Omeyyades ou le mouvement ismaélien contre les Seldjoukides. Le mouvement des Sarbedâr, qui réussit à se transformer en dynastie régnant sur un territoire notable et exempt de la loi mongole, en constitue le meilleur exemple.

D’autre part, tout comme des familles iraniennes sassanides, telles que les Barmakides ayant monopolisé la chancellerie et l’administration durant l’ère abbasside, ou que le chancelier Nezâm-ol-Molk œuvrant pour les Seldjoukides, d’autres familles telles que les Joveyni, qui servaient déjà les Kharâzm-Shâh, ou des érudits et philosophes tels que Nassireddin Toussi qui, avant l’expédition de Houlagou Khân, s’occupait des travaux scientifiques dans la forteresse d’Alamout, collaborèrent avec les Ilkhânides afin de préserver le patrimoine national et culturel iranien.

L’effondrement du califat abbasside sunnite et le rôle historique du chiisme dans les mouvements nationaux de résistance et de révolte des Iraniens face aux Arabes (l’insurrection d’Abou Moslem par exemple), aux Seldjoukides turcs (les Ismaéliens) et aux Mongols (les Sarbedâr) ont été à l’origine de l’évolution de la pensée politique chiite à l’époque.

La réaction sociale la plus importante à l’invasion mongole fut la croissance sans précédent et l’évolution du mysticisme soufi qui, contrairement aux époques précédant l’ère mongole, se développait indépendamment des organisations religieuses officielles et constituait une sorte de réponse directe aux besoins de la population traumatisée, en particulier dans des conditions où le gouvernement s’était effondré. A cette époque, soufisme et mysticisme agissaient comme des baumes pour tenter de soulager la violence des traumas ; de la sorte, ils devinrent le mécanisme défensif le plus important face à la catastrophe mongole.

Jalâleddin Kharâzmshâh, roi du Khârezm, traversant l’Indus à la nage face à Gengis pour regrouper son armée.

Mais les dimensions de la catastrophe étaient trop vastes pour permettre une préservation de la société face aux traumatismes et empêcher leur transmission intergénérationnelle. Ainsi, même le soufisme, qui avait pour objectif premier l’élévation morale et l’aide aux victimes, devint, sous l’influence des conditions de l’époque, l’une des victimes du déclin consécutif à l’invasion mongole.

L’influence permanente de la catastrophe mongole sur l’histoire politique iranienne

Jusqu’à l’époque safavide (XVIe siècle), l’ensemble les dynasties majeures ayant régné sur l’Iran, dont les Timourides et les Agh Ghoyounlou (1378-1508) prétendaient être de la descendance de Gengis Khân. Et jusqu’à l’époque qâdjâre incluse, certains rois iraniens dont Nâder Shâh et Aghâ Mohammad Khân Qâdjâr se sont directement inspirés des méthodes gouvernementales et militaires de Gengis et de Tamerlan, alors que certains autres, tels que les Safavides Shâh Esmâïl ou Shâh Abbâs le Grand, malgré leur hostilité à l’héritage mongol en Iran, ont pris définitivement pour modèles les codes du yassa de Gengis.

Après les Timourides, les rois des grandes dynasties ont tous prétendu être choisis par Dieu. Shâh Esmâïl, le fondateur de la dynastie safavide, déclara formellement être l’ombre de Dieu sur terre ; et après Nâder Shâh, la même prétention fut réitérée par les rois qâdjârs. Cette tradition était une imitation d’une coutume remontant à l’Antiquité iranienne, mais les rois iraniens après Tamerlan justifièrent leurs mesures sanguinaires et despotiques au nom de l’islam, méthode de justification héritée de Gengis Khân.

Avant les Mongols, la majorité des rois musulmans acquéraient la légitimité de leur gouvernement du calife abbâsside, qui était le guide spirituel des musulmans, et ceci limitait les exactions et les abus de pouvoir. Mais après les invasions mongole et timouride, les gouverneurs et les rois iraniens ont préféré suivre le yassa. Non seulement ils ne refusaient plus d’exterminer des populations entières, mais ils ne se sentaient pas obligés d’expliquer ou de justifier leurs mesures funestes à une autorité supérieure. Avant les Mongols, des notions telles que la paix ou le pardon des ennemis avaient une dimension concrète, mais après les Mongols, on commença à appliquer, pour la première fois, des vengeances excessives basées sur la culture et le modèle du yassa.

La continuité de la violence mongole, après les Timourides, est bien évidente dans la vie personnelle et politique de Shâh Esmâïl, de Shâh Abbâs Ier, de Nâder Shâh, et d’Aghâ Mohammad Khân, qui figurent tous, d’un point de vue politique, notamment au vu de l’établissement d’une forte cohésion nationale, parmi les rois les plus importants de l’histoire moderne de l’Iran de ces cinq derniers siècles. Le rôle important de ces rois dans la fondation de l’Iran moderne a souvent empêché l’examen et l’analyse de leurs politiques bestiales et cruelles. Dans la littérature politique contemporaine, on s’est tenu au mot « despotisme » pour faire allusion à la politique de ces grandes personnalités de l’histoire, alors que les historiens anciens utilisaient le mot « sanguinaire », qui représente mieux leur personnalité psychologique. Aujourd’hui, grâce à la classification des troubles de la personnalité, on peut bien retrouver chez ces rois des signes de trouble de personnalité narcissique, de trouble de personnalité antisociale, et de trouble de personnalité paranoïaque. Les anecdotes historiques similaires de Gengis, de Tamerlan, et de Shâh Esmâïl témoignent de la continuité et de l’enchaînement des violences mongoles à l’époque des Safavides.

Les violences sadiques des rois sont évidemment à voir dans l’histoire de tous les pays, de même dans l’Iran d’avant les Mongols. Mais dans cet article, nous soulignons le changement et l’augmentation de ces violences quantitativement et qualitativement, ainsi que leur rôle déterminant dans l’histoire iranienne suivant l’invasion mongole.

L’un des crimes le plus funeste de l’histoire de l’époque post-mongole fut notamment l’assassinat de plus de dix mille sunnites par le safavide Shâh Esmâïl. Le signe le plus prononcé de l’augmentation officielle des violences sadiques en Iran peut être constaté dans la pratique de la tradition mongole de vengeance par anthropophagie. En Iran, à l’époque post-islamiste et avant l’invasion mongole, on ne trouve aucune trace d’anthropophagie, crime illicite en islam. Mais de nombreux témoignages indiquent que les Mongols ne refusaient pas de cuire et de manger le corps de leurs ennemis, en particulier ceux qui étaient accusés de trahison, afin de susciter la terreur. Shâh Esmâïl introduisit la tradition de l’anthropophagie mongole dans la dynastie safavide. La punition mongole d’anthropophagie existait aussi à la cour de Shâh Abbâs. Ce dernier, au vu de ses efforts dans l’établissement d’un gouvernement et d’un pays homogène, soudé par un sentiment de solidarité et d’appartenance nationale, et de par sa politique économique, artistique et architecturale remarquable, a été le plus grand roi de l’Iran après l’islam. Mais lui aussi gouvernait selon la culture du yassa.

L’influence permanente de la catastrophe sur l’histoire sociale iranienne

L’influence de deux siècles d’agressions des hordes mongoles, du règne ilkhânide et des conquêtes timourides sur l’histoire sociale de l’Iran n’est pas moindre que leur influence sur l’histoire politique. En réalité, il s’agit des deux faces d’une même médaille.

Les victoires mongoles et l’application du yassa de Gengis en Iran, puis la répétition de ce même schéma avec les victoires de Tamerlan et de Shâh Esmâïl ancrèrent une vision tribale totalitaire et inflexible. Du point de vue de la psychologie moderne, cette vision a conduit à des troubles de la personnalité narcissique et des troubles de la personnalité borderline dans la société.

Un exemple parlant de ce changement et de la prédominance de la pensée tribale peut être donné avec les querelles centenaires des Heydari et des Nemati qui commencèrent à l’époque safavide. Toutes les villes iraniennes avaient leurs quartiers Heydari et Nemati. Contrairement aux hanafites et chafiites, qu’opposaient des différends religieux et qui rivalisaient pour contrôler les ressources et l’administration avant l’invasion mongole, les Heydari et les Nemati, qui étaient tous chiites, ne se querellaient ni pour des raisons matérielles, religieuses, ou même ethniques, mais simplement au nom d’une vague différence d’identité, conduisant à des razzias et des vendettas terribles.

Ce type de querelles était inconnu en Iran avant l’invasion mongole et date de l’ère post-mongole. On pourrait avancer l’hypothèse que le comportement anormal, sauvage et irrationnel de ces deux groupes et d’autres groupes semblables a constitué un défouloir pour la violence psychologique héritée des ères mongole et timouride.

Les vendettas Heydari-Nemati caractérisent l’histoire sociale de l’Iran post-timouride, en s’étendant jusqu’à l’époque contemporaine des Pahlavi. Les querelles irrationnelles des Iraniens furent l’une des graves conséquences historiques de l’invasion des hordes mongoles dans la société iranienne.

Le déclin de la science et de la philosophie et la décadence de la pensée (stagnation-superficialité)

Dans les premières années de l’époque ilkhânide, la vie scientifique et le développement de la pensée n’avaient pas encore cessé. En outre, les Ilkhânides soutenaient certaines sciences pour des raisons particulières, en particulier l’historiographie, l’astronomie et les sciences mathématiques en relation avec l’astronomie.

Les Ilkhânides voulaient laisser une trace de leur passage dans l’Histoire, c’est pourquoi ils commencèrent très tôt à encourager leurs ministres et leurs administrateurs iraniens à enregistrer leurs faits et gestes. Les Iraniens profitèrent d’ailleurs de cette opportunité pour développer la prose persane. Târikh-e Jahân-Goshâ (L’histoire du conquérant du monde) de Joveyni, rédigé sous le règne de Houlagou Khân et Jâme’ al-Tavârikh (Histoire universelle) de Rashideddin, première œuvre d’historiographie internationale rédigée sous le règne de Ghâzân Khân, ont ainsi été les plus importants livres d’histoire médiévale au monde. D’autre part, les Ilkhânides étaient superstitieux et croyaient à la prédiction et à l’astrologie. Pour cette raison, ils soutinrent dès le commencement de leur règne l’astronomie et des sciences proches d’elle. Ces sciences continuèrent donc à être encouragées jusqu’à l’époque timouride. La construction d’observatoires, les résultats scientifiques obtenus par l’astronome Nassireddin Toussi, notamment en ce qui concerne la modélisation du système solaire - ce qui devint quelques siècles plus tard, avec le déplacement de la terre et du soleil, la base du modèle héliocentrique de Copernic -, les avancées fondamentales des mathématiques avec les travaux de mathématiciens tels que Ghiâsseddin Jamshid Massoud al-Kâshi, sont des preuves du soutien des Ilkhânides.

L’armée de Tamerlan attaque les survivants de la ville de Nerges en Géorgie au printemps 1396.

Mais ces exemples sont exceptionnels et le coup mortel que la catastrophe de l’invasion mongole porta au corps de la science, de la philosophie et du rationalisme en Iran fut aussi dévastateur que l’impact de cette catastrophe sur l’histoire politique et sociale du pays.

La ruine des villes, des bibliothèques et des écoles du fait des vagues d’attaques successives, la mort de la génération des érudits et des penseurs ou leur immigration vers l’Inde ou l’Asie mineure aboutirent au déclin général des activités scientifiques et philosophiques.

Le déclin de la vie scientifique et philosophique fut paradoxalement accompagné d’un important développement de la créativité dans le domaine des arts et des lettres, qui brillèrent notablement sous les Ilkhânides, les Timourides et les Safavides.

On estime que les créations artistiques et littéraires peuvent jouer le rôle d’un mécanisme défensif face au traumatisme, mais les grandes créations scientifiques et philosophiques peuvent rarement se produire dans des conditions sociales instables.

Il faut également souligner que malgré la stabilité politique et l’épanouissement économique et artistique à l’époque du safavide Shâh Abbâs, conditions qui rappellent la stabilité politique et la richesse de l’âge d’or de la civilisation islamique (règnes abbasside, bouyide ou samanide), l’Iran n’a jamais retrouvé l’épanouissement scientifique et philosophique de cet âge d’or du monde musulman. La différence principale des conditions de vie durant l’ère safavide et par exemple, les ères bouyide ou samanide réside dans la survivance des traumas subis pendant la période mongole dans le tissu social en Iran.

Nouvelle colonie et époque contemporaine

Contrairement à la Chine et aux pays musulmans de l’Asie centrale et de l’Asie de l’ouest, l’Europe de l’ouest et le Japon ont échappé aux traumatismes directs ou indirects des invasions mongoles, événement le plus important du second millénaire et invasions les plus catastrophiques de tribus à moitié sauvages.

A l’inverse de l’Asie, les pays de l’Europe de l’ouest n’ont jamais connu les invasions de tribus barbares après le premier millénaire. Ils ont donc eu l’opportunité de se servir des patrimoines culturels des pays de l’est, la Chine, l’Inde et en particulier du monde musulman, qui avait repris et enrichi l’héritage de la civilisation hellénistique, pour avancer vers la Renaissance, puis vers l’accroissement des sciences et des techniques qui a finalement donné la Révolution industrielle.

Durant l’expansion hégémonique de l’Occident au XIXe et XXe siècle, l’Iran se retrouva en position de faiblesse. On peut ainsi supposer qu’en plus du retard scientifique, technique et culturel, le traumatisme consécutif à l’invasion mongole a été l’une des causes principales de l’impuissance de l’Iran dans la défense de ses intérêts nationaux face aux interventions des pouvoirs coloniaux.

Finalement, depuis la Révolution constitutionnelle au début du XXe siècle, la nation iranienne a résolument tenté de résoudre des problèmes nationaux historiques. Mais malgré les grands bouleversements et le développement général du pays pendant le dernier siècle, l’héritage de la catastrophe mongole demeure toujours source de problèmes et de divergences et un obstacle fondamental à une coopération et solidarité efficaces au profit des intérêts nationaux, du respect de la loi, de la démocratisation et du développement social, économique, politique, culturel, et scientifique de l’Iran.

*Cet article a été publié dans la revue Bukhârâ, no 77-78, 13e année, 1389.

Notes

[1Voir le numéro précédent de La Revue de Téhéran.


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