N° 104, juillet 2014

La Géorgie et les Géorgiens iraniens à l’époque safavide


Elodie Bernard


Le prince géorgien Mohammad Bek, 1620, miniature de Rezâ Abbâssi

histoire de la communauté des Géorgiens, présente aujourd’hui en Iran, remonte au XVIIème siècle, à l’époque des campagnes punitives de Shâh Abbâs Ier (1614-1616). Ces campagnes furent suivies du transfert de plusieurs centaines de Géorgiens en Iran. La Géorgie telle que nous la connaissons aujourd’hui a été un enjeu important pour l’Iran dès le XVIème siècle, ce qui explique le brassage et les transferts de population. Cependant, le Caucase fut un objet de rivalité depuis l’Antiquité entre les puissances régionales de par sa position stratégique. C’est notamment par le Caucase que la horde d’Or turco-mongole de Djötchi, fils aîné de Gengis Khân, s’est lancée à la conquête de la Perse et du bassin de l’Euphrate, à partir du XIIIème siècle. Comptabilisés de nos jours au nombre approximatif de 100 000 individus, les Géorgiens iraniens sont principalement localisés dans les villes de Fereydoun Shahr et de Fereydoun (province d’Ispahan), à Ispahan, dans le Guilân et le Mâzandarân ainsi que dans la capitale Téhéran.

La question de la Géorgie pour l’Iran safavide

En 1502, Shâh Esmâïl fonda la dynastie safavide. C’est avec elle que naît la nation iranienne, se constituant en un royaume unifié et indépendant, avec la religion chiite comme socle national. Les Safavides dont l’origine remonte à la confrérie chiite du Sheykh Safieddin d’Ardebil, ont conquis le pouvoir en Iran, grâce au soutien des populations turcophones d’Anatolie orientale, d’Azerbaïdjan et d’Arménie. Ces populations se sont ralliées aux Safavides contre les sunnites de l’Etat ottoman qui d’une part avaient supprimé les beylicats et leur indépendance tribale au XVème siècle et d’autre part, n’acceptaient pas leurs croyances religieuses traditionnelles. Elles s’opposaient également aux puissants Turkmènes d’Aq Qoyunlu pour les mêmes raisons qu’elles s’opposaient aux Ottomans. Aussi, l’active propagande de ceux que l’on nommait les bonnets rouges en raison de leur coiffe, les Ghezelbâsh, en faveur d’Esmâïl Ier en 1499 et leur militarisation pour la guerre sainte permirent à ce dernier de conquérir les territoires d’Erzindjan, de Bakou, du Nakhitchevan et enfin de Tabriz où il se fit couronner Shâh en 1502 et où il fonda la dynastie safavide. Parallèlement, les Aq Qoyunlu connurent un déclin. L’année suivante, c’est au tour du Fârs, de l’Irak et d’Ormuz de tomber sous le giron des Safavides, s’imposant face à Murad des Turkmènes d’Aq Qoyunlu et à l’Ouzbek Mohammad Shaybani Khân. Shâh Esmâïl lui-même vivait au milieu des Ghezelbâsh. C’était un kurde turquisé chiite parlant le turc, l’arabe et le persan.

Des Géorgiens de Fereydan

La dynastie safavide et l’Empire ottoman se disputaient le Caucase. Il ne s’agissait pas tant d’annexion que de suzeraineté et de zone d’influence. La mainmise sur les routes et les forteresses, la subordination de l’aristocratie locale aux souverains ottoman ou perse étaient les enjeux des politiques mises en place. Au XVIème siècle, les territoires géorgiens se composaient donc de plusieurs royaumes indépendants dont les lignes politiques différaient entre elles. Avec la victoire de Shâh Esmâïl à Tabriz en 1502, les royaumes de Kartli et de la Kakhétie se soumirent aux Safavides. Ainsi les territoires de la Géorgie occidentale se retrouvèrent-ils sous influence ottomane, tandis que ceux de l’est appartenaient à la sphère perse. Shâh Esmâïl gardant avec les populations turcophones anatoliennes d’étroites relations, il envoyait régulièrement des émissaires et des agitateurs afin de mener des actions subversives sur les territoires sous influence ottomane. Cela a conduit aux grandes révoltes d’Anatolie en 1511 à 1512. Le successeur de Bâyazid II, Selim 1er, arrivé sur le trône en 1512, était moins enclin que son prédécesseur à laisser agir l’influence iranienne auprès des communautés chiites de la région. Aussi débuta au printemps 1514 la grande campagne militaire qui ravagea les régions de l’est turc, l’ouest de l’Iran jusqu’aux terres d’Arménie. Ce fut la grande guerre de religion de l’Islam, du sunnisme contre le chiisme, et non des Ottomans contre les Perses. [1] Div Ali Sultan Rumlu, proche disciple chiite ghezelbâsh du Shâh, fut envoyé en Kakhétie et Kartli où il mena des campagnes sanglantes, avec notamment sa prise temporaire de Tbilissi en 1521, pour imposer son autorité dans la région.

Les rois et les princes de Géorgie sous influence perse n’étaient néanmoins pas de dociles subalternes, de la même manière qu’il y avait de nombreuses milices locales apparues en Géorgie occidentale pour combattre l’influence ottomane. Les rois géorgiens n’eurent de cesse de chercher à casser leur état de vassalité au cours de ces décennies. Saisissant la mort d’Esmâïl Shâh en 1524, le roi de Kartli David qui avait toujours refusé d’obéir à ses ordres, reprit Tbilissi des mains des Perses. La population géorgienne se divisait alors entre pro- et anti- safavides. De même, lorsque le nouveau roi de Kartli, Luarsab I, arriva au pouvoir en 1527, il refusa de prêter le serment d’obéissance à la cour du Shâh, alors que les autres rois et princes de Géorgie embrassèrent la culture perse. Luarsab tomba en 1556 face à Tahmâsp Ier, successeur d’Esmâïl Shâh. Son fils Simon fut emprisonné dans la forteresse d’Alamut dont il ressortit en allié de Shâh Esmâïl II face aux Ottomans. A partir de ce moment, les Géorgiens iraniens gagnèrent en puissance et en influence dans les cercles politico-militaires de la cour du Shâh.

Gardes safavides escortant des prisonniers géorgiens. Motif de tissu datant du milieu du XVIe siècle.

Un changement de la stratégie des Ottomans se fit voir à partir des années 1550 environ. Soliman Ier (1529-1566) initia la stratégie dite de l’istimâlet consistant à donner des gratifications et à faire des concessions auprès des royaumes de la région. Les Géorgiens devinrent un levier dans sa lutte contre le Shâh Tahmâsp Ier. Le sultan ottoman se servit de leur logistique et de leurs armées pour gagner la guerre contre le Shâh de 1553 à 1555 et s’affirma comme leur suzerain légitime. Les Géorgiens perdirent alors leur statut d’interlocuteur privilégié dans le conflit opposant les Ottomans aux Perses, menaçant même la paix que tentaient d’établir les deux grands empires rivaux. Ils furent incorporés au système administratif ottoman. Le traité de paix d’Asmaya en août 1555 ne fut que de façade car les Safavides continuèrent leur propagande auprès des tribus anatoliennes. Une masse d’Iraniens vivant en Mésopotamie et en Anatolie (région du Kurdistan) restèrent vassaux des ottomans.

Shâh Soleymân Ier et ses courtisans, 1670. Tableau d’Aligholi Jabbadar, conservé à Saint-Pétersbourg. Les deux personnages en haut à gauche sont Géorgiens.

Les transferts de population du Caucase à l’Iran sous Shâh Abbâs

Shâh Abbâs Ier, au pouvoir en Iran de 1588 à 1629, changea la donne dans les relations avec l’Empire ottoman. Shâh Abbâs voulait mettre fin à la question de la Géorgie qui avait ensanglanté le Caucase depuis des siècles et empoisonné les relations avec la puissance voisine. Pour cela, il conquit les territoires de l’Est géorgien, tuant souvent des membres des familles royales géorgiennes. [2] Durant ces campagnes, 200 000 Géorgiens furent déportés en Iran, notamment un grand nombre d’artisans. Les Ghezelbâsh dont le nom recouvrait à l’époque l’ensemble de l’élite militaire turkmène avaient pris tellement d’importance au sein de la dynastie safavide que cela commença à causer des problèmes durant la seconde moitié du XVIème siècle. Après une première paix signée avec les Ottomans en 1590, Shâh Abbâs s’attacha à rééquilibrer le pouvoir en interne des troupes turcophones Ghezelbâsh, par le truchement du corps des gholâm. Les gholâm étaient des soldats chrétiens esclaves, islamisés, principalement Arméniens et Géorgiens, qui lui étaient loyaux. Aussi trouva-t-on de 1560 à 1613 des fonctionnaires safavides d’origine caucasienne, comme ce fut le cas du gouverneur de la province de Fârs, également commandant des troupes des gholâm. Outre la réorganisation de l’armée avec l’incorporation des gholâms, Shâh Abbâs œuvra pour éduquer ses officiers à l’iranienne. Déjà, sous Tahmâsp Ier, les Safavides travaillèrent à réduire l’influence des Ghezelbâsh, en recrutant davantage dans les rangs des gholâm qui allaient servir dans l’armée et dans l’administration civile. De 60 000 Ghezelbâsh que l’on pouvait mobiliser en 1587 (soit un an avant l’arrivée au pouvoir de Shâh Abbâs), on passa à 30 000 hommes à la fin de son règne. Seuls 25 des commandeurs safavides étaient Ghezelbâsh, contre 114 en 1576 (la dernière année du règne de Tahmâsp Ier). [3]

Bibliographie :
- Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens. Des origines à nos jours, Fayard, 2006.
Manouchehr Moshtagh Khorasani, « Les campagnes militaires de Shâh Abbâs Ier pour la libération de l’Azerbaïdjan », La Revue de Téhéran, décembre 2012.
- Günes Isiksel, « L’emprise ottomane en Géorgie occidentale à l’époque de Süleymân Ier (1520-1566) », Collectanea Islamica, ATER - Collège de France, Paris, novembre 2012.
- « Georgians in the Safavid Administration », Rudi Matthee, Encyclopaedia Iranica, 2001, http://www.iranicaonline.org/articles/georgia-vii-

Notes

[1Cf. pp 390-392, Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens. Des origines à nos jours, Fayard, Paris, 2006.

[2« Les campagnes militaires de Shâh Abbâs Ier pour la libération de l’Azerbaïdjan », Manouchehr Moshtagh Khorasani, La Revue de Téhéran, décembre 2012.

[3Ibidem.


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