N° 109, décembre 2014

Nouvelles sacrées (XII)
Je suis vivante*


Khadidjeh Nâderi Beni


Suite à l’invasion de l’armée irakienne dans le Khouzestân et au déclenchement officiel de la guerre irano-irakienne, Ma’ssoumeh Abâd [1], jeune fille de dix-sept ans originaire d’Abâdân, se hâte vers la région attaquée dans le but de porter secours aux sinistrés et aux victimes civiles. Un mois plus tard (fin octobre 1980), la ville d’Abâdân étant sérieusement menacée par une occupation irakienne, Ma’ssoumeh se charge de la sécurité des enfants d’un orphelinat de la ville en participant à leur transfert à l’orphelinat de Shirâz. Il s’agit d’une mission officielle qui lui a été confiée par le gouverneur d’Abâdân. Avant de quitter la ville, Ma’ssoumeh va à la rencontre de sa famille puis de son frère aîné, Salmân, qui est parmi les défenseurs civils de la ville. Elle lui promet de lui écrire pour lui donner des nouvelles en cas de toute situation inattendue.

La première photo de Ma’ssoumeh Abâd (à gauche) et de Maryam Bahrâmi (à droite) prise par les représentants de la Croix rouge internationale à l’hôpital Al-Rashid à Bagdad et qui fut ensuite envoyée à leurs familles.

Une jeune fille volontaire nommée Maryam Bahrâmi l’accompagne dans cette mission. Quelques jours plus tard, de retour à Abâdân, les deux jeunes filles sont arrêtées par les forces irakiennes qui se sont déjà avancées vers la ville et installées sur la route Ahvâz-Abâdân. Dans son sac à main, on découvre un petit papier sur lequel est écrit : Man Zendeh am qui signifie « Je suis vivante » ; c’est en fait une lettre adressée à son frère qu’elle attend de pouvoir envoyer dès que possible. Mais les Irakiens croient que ces deux filles ont pour mission de faire parvenir ce message aux militaires iraniens installés dans la ville et que cette phrase n’est qu’un code opérationnel. Ils les capturent donc pour ensuite les transférer dans une prison sécurisée en Irak. Là-bas, les captifs n’ont pas le droit de s’inscrire sur la liste des prisonniers de la Croix Rouge. Ils sont donc dépourvus de tous les droits les plus basiques accordés par les traités internationaux, dont celui de l’accès aux soins médicaux et le droit, pour leurs familles, de savoir les causes et le lieu de l’arrestation.

Ma’ssoumeh et Maryam sont parquées avec deux autres filles nommées Fâtemeh Nâhidi et Halimeh Azmoudeh, dans une petite cellule sombre et humide. De nombreux militaires iraniens sont, dès le déclenchement de la guerre, enfermés dans cette prison, le plus connu étant Mohammad-Javâd Tondgouyân [2].

Quelques mois plus tard, les quatre jeunes filles réussissent à communiquer avec les autres prisonniers en donnant des coups sur les murs. Petit à petit, elles se familiarisent avec le prisonnier de la cellule voisine. C’est un pilote nommé Mohammad-Rezâ Labibi, qui va bientôt être transféré au camp des captifs iraniens d’Irak. Elles lui font comprendre qu’elles veulent communiquer avec leurs familles. Peu de temps après, le pilote Labibi, rencontrant un représentant de la Croix-Rouge, informe ce dernier de la captivité des quatre jeunes filles. Le représentant l’aide à écrire une lettre au Croissant rouge iranien pour l’informer de la situation de ces prisonnières ; mais cette lettre ne parvient pas en Iran à cause de la censure irakienne. Le représentant de la Croix-Rouge prend donc personnellement en main cette affaire. En consultant les dossiers des Iraniens captifs en Irak, il se rend compte qu’un homme iranien nommé Karim Abâd a déposé, pendant les deux dernières années et à plusieurs reprises, des plaintes auprès de la Croix-Rouge internationale. M. Abâd et ses frères sont à la recherche de leur sœur prisonnière en Irak. Lors de la deuxième rencontre avec le pilote Labibi, le représentant de la Croix-Rouge lui demande d’écrire une lettre adressée à Karim Abâd et de la faire envoyer parmi les lettres des autres captifs iraniens. Dans cette lettre, les noms des quatre jeunes prisonnières sont cités. Quelques mois plus tard, Karim et sa famille reçoivent une lettre confirmant la détention de leur sœur et des trois autres jeunes femmes, qui sont vivantes et demandent l’aide internationale.

Seconde photo de Ma’ssoumeh Abâd (personne assise à droite) et Maryam Bahrâmi (debout à droite) prise par les représentants de la Croix rouge internationale dans le camp Al-Anbâr et envoyée à leurs familles.

Dans la prison, en signe de protestation contre les mauvais traitements qui leur sont infligés, les quatre prisonnières entament une grève de la faim. Elles veulent pouvoir s’inscrire sur la liste des prisonniers de la Croix-Rouge. Après quelques semaines, elles sont transférées à l’hôpital dans un état grave. Suite à cette longue grève de la faim et grâce à leur résistance farouche et courageuse, les jeunes femmes réussissent à rencontrer le représentant de la Croix-Rouge et sont autorisées à écrire une courte phrase à leurs familles. Ma’ssoumeh se souvient de sa promesse faite à son frère et lui écrit : « Je suis vivante ».

Le lendemain, les jeunes filles sont transférées au camp des captifs iraniens et deux ans plus tard, en 1984, elles sont libérées et renvoyées dans leurs foyers.

* Ce texte est extrait des mémoires de Madame Ma’ssoumeh Abâd au cours de sa captivité dans les prisons irakiennes ; ces souvenirs sont amplement relatés dans son livre intitulé Man Zendeh am (Je suis vivante), Téhéran, Boroudj, 52e édition, octobre 2014.

Notes

[1Née en 1962 à Abâdân, actuellement membre du Conseil Municipal (shorâ-ye shahr) de Téhéran et professeur à l’Université des sciences médicales de Shahid Beheshti.

[2Étant alors le ministre du Pétrole, M. Tondgouyân (1950- ?) est emprisonné par l’armée irakienne et transféré à la cellule sécuritaire où il tombe en martyr à une date inconnue ; c’est en 1991 que les autorités iraniennes et irakiennes s’accordent pour renvoyer en Iran le corps du martyr.


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