N° 109, décembre 2014

Retour sur l’œuvre de Forough Farrokhzâd et sa reception


Mahsa Hashemi Taheri


Forough Farokhzâd est l’un des poètes avant-gardistes de la poésie persane contemporaine, s’illustrant parmi les premiers auteurs de l’école de La Nouvelle poésie dont le fondateur fut Nimâ Youshij. Forough se distingue de par sa présentation d’une identité féminine iranienne jusqu’alors peu explorée et l’innovation thématique de son œuvre. Du fait de sa nouveauté, sa poésie fut fortement critiquée au moment de son apparition, notamment de la part des tenants de la poésie classique, gênés par le modernisme à la fois poétique et social de cette écriture. Aujourd’hui encore, bien que sa poésie ait trouvé une place importante auprès du lectorat, elle reste un sujet de vives discussions et rassemble autant de partisans que de détracteurs. Forough Farokhzâd est considérée, après Parvin E’tessâmi, comme la plus importante poétesse iranienne.

Née à Téhéran en 1935 dans une famille de militaires, elle étudie la peinture à la Faculté des Beaux-Arts de Téhéran, initiation picturale qui a toujours influencé sa poésie. Elle commence à écrire des sonnets dès l’âge de 13 ou 14 ans, qui ne sont cependant jamais publiés. Son premier recueil est finalement publié en 1952, alors qu’elle est déjà active dans le monde de l’art en tant que peintre. Quelques années plus tard, elle se lance dans une carrière au cinéma, s’y illustrant également par un ton résolument personnel. Forough Farrokhzâd se décrivait elle-même comme une femme solitaire dont la poésie et le cinéma étaient les compagnons.

Les deux périodes de la vie littéraire de
Forough Farokhzâd

La vie littéraire de Forough se divise en deux périodes allant de 1952 à 1959 et de 1959 à 1966.

La première période de sa vie littéraire est celle de la publication des recueils poétiques Asir (Captive), Divâr (Le Mur) et Ossiân (La Rébellion), tous trois marqués par le romantisme. Le romantisme moderne commence dans la poésie persane avec le poème La Légende de Nimâ Youshij. L’influence des écoles européennes est évidente dans la poésie de Nima et ses successeurs y compris Forough. L’allégorisation et la sensibilité sont des caractéristiques de ce mouvement. [1]

Dans le recueil Asir (Captive), la poétesse décrit la société comme une prison dont elle est la captive et l’amour comme la seule voie de libération de cette geôle. Quant au recueil Ossiân (La Rébellion), il est l’un des plus représentatifs de l’œuvre de Forough dans son ensemble, en ce sens que le ton du recueil est très personnel. Forough s’y met en scène, et revient incessamment sur les grands thèmes qui parcourent sa poésie : la norme sociale traditionnelle vécue comme un carcan étouffant et le besoin d’une liberté à obtenir à tout prix.

Dans ce recueil, Forough critique les valeurs sociales, les coutumes et la structure traditionnelles de la société, en exprimant ses sentiments et sa jeunesse en tant que femme, sans ambigüité. Les poèmes du recueil Asir (Captive), eux, décrivent plutôt les échecs de la vie du poète, surtout de sa courte vie conjugale, son désespoir et sa solitude. Ces thèmes, vus par un regard féminin, sont nouveaux, autant que le lexique et la métrique novatrice. Laissant de côté les clichés du genre, Forough est à la recherche de quelque chose qu’elle ne connaît pas et qu’elle ne peut même pas décrire. Elle est en quête d’une fenêtre pour pouvoir s’échapper de cette prison qu’est pour elle la société de son temps. Lors de la publication du recueil Asir, la nouveauté du ton, qui fait perdre ses repères au lecteur moyen iranien, la rébellion de la poétesse contre les traditions, le rejet d’une certaine bienséance poétique et des normes sociales, en plus du désintérêt pour la métrique et les formes classiques de la poésie persane aboutissent à des critiques virulentes contre sa poésie.

Le recueil suivant, Divâr (Le Mur), est également en butte à la critique des partisans de la poésie classique. Dans ce recueil, la poétesse exprime les sentiments délicats et le monde intérieur d’une femme. L’amour est le thème dominant de ces poèmes, et le symbole de la « nuit », repris tout au long du recueil, fait allusion à une société moralisante qui ne l’accepte pas. En général, les poèmes de Forough Farokhzâd offrent des ressemblances avec l’œuvre de l’écrivaine française George Sand, tant du fait de leur ton romantique que des thèmes sociaux, notamment l’idée de l’égalité homme-femme, qui y sont abordés.

La deuxième période de la vie littéraire de Forough est marquée par la personnalisation et l’affirmation de son style. Elle commence alors à inspirer d’autres poètes contemporains et s’oriente vers les sujets sociaux et philosophiques. Après la publication du recueil Tavallodi Digar (Une autre naissance), elle critique son travail de la première période, le considérant comme une poésie de jeunesse manquant de profondeur, se faisant ainsi remarquer parmi les disciples de Nimâ, qui attachaient une grande importance à l’auto-critique littéraire.

Tavallodi Digar est aujourd’hui considéré comme un des meilleurs exemples de la poésie moderne et avant-gardiste de la seconde moitié du XXe siècle en Iran, thématiquement, lexicalement et métriquement. Avec cette œuvre, Forough Farrokhzâd ouvre une fenêtre vers un nouveau monde poétique. Son écriture intègre le rythme de l’oralité. Son écriture comporte également des thèmes, des expressions et des images qui entrent pour la première fois dans la poésie persane. Ce recueil atteste de l’entrée de Forough dans le groupe des précurseurs de la poésie moderne.

Le dernier recueil de Forough, formellement et poétiquement plus achevé que les recueils précédents, s’intitule Imân biâvarim be âghâz-e fasl-e sard (Croyons au commencement de la saison froide). Cet ouvrage est marqué par un langage proche de l’oral, et un mélange de simplicité et de forte expressivité. De ce fait, ce recueil eut dès sa parution plus d’impact que les précédents et fut mieux accueilli.

Forough Farokhzâd et la critique du monde moderne

Forough est une poétesse de la ville moderne, et fut d’ailleurs surnommée « la poétesse citadine ». Attentive au désarroi du citadin de l’ère industrialisée, elle en fait l’un des thèmes de son œuvre, au travers notamment d’une critique des institutions sociales vues par une femme qui revendique son genre. Sa critique de la société lui attire beaucoup d’inimitiés. Cependant, de nombreux poètes et hommes de lettres l’encouragent aussi, notamment Shojâeddin Shafâ, Ali Dashti et Saïd Nafisi, tous également pionniers de la culture de leur temps.

Dans ses premiers recueils, Forough est une opposante à la société traditionnelle qu’elle considère comme une geôle mais dans ses œuvres datant des années de maturité de son écriture, cette critique change de direction et se tourne contre le modernisme, le monde moderne et ses valeurs. Elle chante alors un retour à la société traditionnelle, comme dans le poème An rouz-hâ raftand (Ces jours-là sont passés), où elle se souvient avec nostalgie du cadre traditionnel de son enfance, lieu de retour pour celle qui se voit désormais en exilée solitaire des espaces urbains et qui refuse le monde industrialisé. Précisons que malgré son refus de la société moderne, Forough Farrokzâd fut toujours une femme de son époque, impliquée dans l’ère du temps.

Elle n’appréciait guère les clichés de sa société et de son environnement, et espérait ne pas être belle ni artiste, mais heureuse et calme. Elle cherchait une vie tranquille avec moins de préoccupations. Elle écrit : « Ce monde est plein du remous des hommes qui, en t’embrassant, essaient de t’étouffer. » [2] Sa vie est également marquée par deux souffrances personnelles : l’impossibilité pour elle de voir son fils Kâmyâr, et deuxièment, la recherche de l’amour en faisant face aux sarcasmes. [3]

La réception de Farokhzâd dans la société iranienne

Forough est un des précurseurs de la modernité poétique en Iran. Bien que Nimâ Youshij ait été le père de cette modernité, Forough, en tant que femme iranienne, généralement vue par des hommes, et qui parle de sa condition de femme, élargit considérablement les horizons de cette modernité.

A partir de la Révolution constitutionnelle (1906), révolution elle-même symptomatique de l’entrée forte de la modernité, un long processus conflictuel de remise en cause commence dont on peut suivre les traces dans tous les domaines de la vie culturelle, sociale, politique, économique et même religieuse iranienne. Un concept qui apparaît avec cette modernité est celui de l’individu face à la masse. La Nouvelle poésie et sa conception moderniste de l’homme sont parmi les grands chantres de cette individualité. La place de la femme dans la société est également un sujet épineux. L’importance de Forough est en cela aussi qu’elle est l’une des premières poétesses à parler de sa condition de femme iranienne d’un point de vue personnel. [4]

La littérature moderne iranienne commence avec Jamâlzâdeh et Sâdegh Hedâyat dans le domaine de la prose et avec Youshij en poésie. Forough Farrokhzâd est également considérée comme précurseur de cette modernité littéraire. Cependant, les études sociocritiques la situant dans le paysage littéraire persan de son époque sont rares. On peut se poser la question de savoir pourquoi aujourd’hui encore Farrokhzâd est un poète qui pose problème, et ce alors même que d’autres écrivains, aussi modernes qu’elle, ont d’ores et déjà une place reconnue. Quelles sont les différences entre sa modernité et celle des autres ?

Forough était à la recherche d’elle-même et elle voulait se connaître, dit-on. En tout cas, c’est bien une subjectivité qui ne cesse de se chercher qui est exprimée dans sa poésie, de manière totalement inédite, d’autant plus qu’il s’agit d’une subjectivité féminine. C’est cette nouveauté qui a suscité des débats au sein de la société iranienne et l’a divisée au sujet de la réception de son œuvre. Si la modernité est une façon de se connaître qui n’obéit pas à des règles définies, on peut dire que Farrokhzâd est réellement une moderne. Si son œuvre n’a pas toujours été bien accueillie, c’est aussi parce qu’elle a tenté de se présenter hors des cadres et des normes littéraires, mais aussi sociaux. Non seulement sa poésie a été mal reçue par le lectorat iranien dans son ensemble, habitué à la poésie classique, mais elle a également été mal perçue par les critiques « intellectuels », y compris d’autres poètes de l’école de la Nouvelle poésie. A quelques exceptions près, ses contemporains ont durement jugé sa poésie, qui a été notamment considérée comme de la poésie de « bas-fonds », de la poésie occidentalisée et même « immorale ». Elle-même est souvent qualifiée de « voyou ». [5]

Répétons encore qu’elle est une poétesse de la vie urbaine. Contrairement à de nombreux poètes qui retournent à la nature et séparent l’esprit poétique du cadre de l’urbanisme industriel, Forough découvre la terre et la nature dans cet espace urbain. Elle introduit de plus un nouveau langage poétique, qui est aussi nouveau du fait de son usage d’un lexique tiré de l’oralité et du quotidien. Farrokhzâd n’emploie guère le vocabulaire classique de la poésie et fait de chacun de ses poèmes un récit contemporain de l’Histoire qui le voit naître. C’est pourquoi sa poésie a également une dimension socio-historique, miroir de l’histoire contemporaine iranienne. Précisons aussi que la critique de sa poésie est inséparable des critiques envers son mode de vie, jugé scandaleux. [6] Elle a tout autant choqué le monde littéraire, notamment en désacralisant le statut du poète et de l’écrivain, en restant accessible au grand public. Elle est d’ailleurs l’un des écrivains iraniens les plus impliqués dans la société. Connaissant la sociologie en autodidacte, elle donne également un ton social à sa poésie, où se côtoie un mélange d’individualité, d’ontologie et de quotidien au travers desquels elle tente de trouver un sens à l’existence. Une autre raison qui a joué dans la réception froide de son œuvre est son indépendance vis-à-vis des courants littéraires. Forough ne voulait être ni disciple, ni maître. Elle n’a jamais essayé d’entrer dans les débats et les camps littéraires existants, indiquant toujours clairement et sans ambages sa position.

Goli Taraghi, écrivaine iranienne contemporaine, dit de l’œuvre de Farrokhzâd : "Ses livres, surtout les trois premiers, sont l’expression d’elle-même et de son monde personnel. Forough, fatiguée de cette prison de principes et de traditions sociales, essaie de se séparer de ce joug, et connaît son salut dans le « scandale »." Elle fait également allusion au symbolisme de la poésie de Forough Farrokhzâd en ces termes : "La nuit, les ténèbres et la lune, dominants dans son œuvre, sont tous des symboles féminins. Un monde qui n’est pas bien reçu par la société de son temps : "Je parle de la profondeur de la nuit, je parle des ténèbres et de la profondeur de la nuit…"" [7]

Forough Farrokhzâd est aujourd’hui un poète lu en Iran et mieux accepté. Cependant, les discussions et les débats continuent d’enflammer les esprits autour de son œuvre, notamment dans la continuité des

débats concernant la poésie en général.

Bibliographie
- Farrokhzâd, Forough, Imân biâvarim be âghâz-e fasl-e sard (Croyons au commencement de la saison froide), Téhéran, éd. Morvarid, 1975.
- Farrokhzâd, Forough, Tavallodi digar (Une autre naissance), Téhéran, éd. Morvârid, 1973.
- http://forougham.blogfa.com
- http://www.aftabir.com
- http://so-k.blogfa.com
- http://forougham.blogfa.com
- http://mr-torki.blogfa.com/post-252.aspx
- Dehghân, Ali, "Forough va tanhâ sedâ-ye tanhâii-e zan" (Forough et la seule voix de la solitude de femme),

Notes

[5Ibid.

[6Ibid.

[7"من از نهایت شب حرف می زنم

من از نهایت تاریکی و از نهایت شب حرف میزنم..."

"http://forougham.blogfa.com"


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