N° 109, décembre 2014

Retour sur le roman biographique
et l’identité multiforme des femmes dans la guerre Iran-Irak


Katâyoun Vaziri


"La guerre révèle à un peuple ses faiblesses, mais aussi ses vertus." [1]

A’zam Hosseini est l’auteure de l’œuvre autobiographique , un mémoire de la guerre Iran-Irak raconté par Seyyedeh Zahrâ Hosseini. Cette guerre nommée en persan Defâ-e moghaddas (La Défense sacrée), mais aussi Jang-e tahmili (La Guerre imposée) a eu lieu entre septembre 1980 et août 1988. C’est en 1980 que l’Irak attaque l’Iran. A l’époque, Saddam Hussein, le chef du gouvernement irakien, se lance dans une véritable guerre de conquête contre l’Iran sous le prétexte d’un désaccord frontalier. Dans l’histoire iranienne, la Révolution islamique et la guerre Iran/Irak sont indissociables, car les deux événements se succèdent si rapidement que la révolution forge son idéologie et ses symboles dans le déroulement même de la guerre. Précisons aussi qu’en Iran, Khorramshahr est le symbole de la résistance iranienne.

Seyyedeh Zahrâ Hosseini a alors dix-sept ans. Quand la guerre commence, elle aide ses compatriotes en tant qu’infirmière et soldate bénévole. Née à Bassora en Irak de parents Iraniens venus d’Ilâm, ville iranienne située dans le sud-ouest du pays à la frontière de l’Irak, elle passe les six premières années de sa vie à Bassora pour ensuite venir s’installer avec sa famille à Khorramshahr du fait des restrictions imposées par Saddam aux Iraniens d’Irak. Elevée dans une famille traditionnelle, elle n’a fait que cinq ans d’école primaire. Quand la guerre commence, elle s’engage pour aider les soldats et la population civile, mais elle s’occupe aussi des défunts en travaillant bénévolement aux pompes funèbres du cimetière principal de la ville nommé Jannat Abâd, dont le personnel est débordé par l’afflux de civils tués.

Il aura fallu une vingtaine d’années pour que Seyyedeh Zahrâ Hosseini puisse retourner sur ce passé et raconter ses douloureux souvenirs des années de guerre dans le livre (littéralement « mère » dans le dialecte ilâmi), autobiographie écrite par A’zam Hosseini.

Dans les conflits, il y a souvent des coupables à traquer au fond de la mémoire. Mais Zahrâ Hosseini qui, pour raconter, revient sur ses souvenirs d’adolescente, n’a pas l’intention de traquer les coupables et ce livre finit par n’énoncer qu’une chose : son amour pour sa ville d’enfance, que la guerre va détruire, et son bonheur de demeurer à tout prix dans cette ville où les combats se font d’un pan de mur à l’autre.

"…Je souhaitais tant revoir ma ville. Le jour où Habib a dit : « Allons visiter Khorramshahr », j’étais folle de joie… J’ignorais encore ce qui s’y était passé." [2] Cet amour pour Khorramshahr a créé une dépendance dans laquelle toute rupture prend des accents de tragédie. C’est la raison pour laquelle Seyyedeh Zahrâ Hosseini veut rester dans cette ville, même après avoir été blessée par un obus : "Je criais et je les suppliais de ne pas me sortir de Khorramshahr. Ils me demandaient pourquoi je pleurais… Je n’osais leur dire mes sentiments." [3]

L’enregistrement des mémoires de Seyyedeh Zahrâ Hosseini a duré plus de huit ans. Ce livre a eu un grand succès. Réimprimé soixante-dix fois à ce jour, il a été traduit en anglais, ourdou et turc. Au moment de la première publication de ce livre il y a quatre ans, il existait déjà des centaines de mémoires de guerre revenant sur les souvenirs des civils autant que des vétérans. Le succès de cet ouvrage en particulier est lié à son envergure - il fait plus de 700 pages -, sa précision, la manière dont le lecteur participe au jour le jour au quotidien d’une jeune fille confrontée à la réalité de la guerre, directement sur le front, qui est sa ville, mais aussi au fait qu’il s’agit d’une biographie féminine. C’est la première fois que Khorramshahr à feu et à sang est racontée par une femme, une habitante qui décrit sa ville, mais aussi sa vie de femme.

Couverture du livre paru en 1388 (2009)

La façon dont l’émergence de la femme iranienne dans la période de la
guerre contre l’Irak est montrée dans le roman

La littérature d’après-guerre iranienne est consacrée aux problèmes de la société, à la crise causée par la Révolution islamique de 1979 et à la guerre imposée par le pays voisin, l’Irak. ةtant le seul genre à décrire les processus travaillant alors la société de façon claire et détaillée, le roman connaît une évolution et occupe une place de plus en plus importante dans la littérature iranienne. Ce phénomène a aussi induit d’importants changements dans l’identité de l’écrivain mais aussi de l’écrivaine. [4]

Avant la Révolution islamique de 1979, il y avait déjà en Iran des femmes écrivaines, mais c’est après la Révolution que la littérature féminine émerge véritablement à la suite des changements profonds dans la littérature iranienne. Dans la deuxième moitié du XXe siècle et surtout après la Révolution islamique, la fonction de la littérature a changé en Iran. Le récit du vécu et la réalisation de nouvelles formes font partie des caractéristiques de la nouvelle littérature féminine iranienne et contrairement à la génération précédente, l’écrivaine contemporaine tient compte des courants littéraires de son époque. C’est aussi une littérature très sensible aux paradigmes idéologiques tels que le modernisme, le postmodernisme, l’islam et le féminisme. [5]

Dans les 753 pages du roman autobiographique , la narratrice raconte d’une façon simple mais néanmoins très détaillée la vie de femmes engagées dans un contexte de conflit militaire. On peut nommer parmi elles Zahrâ, la narratrice, ainsi que des figures comme Zeynab et Leilâ, engagées et prêtes à mourir pour leur ville Khorramshahr. Ces femmes sont parfois critiquées par les hommes, mais aussi par d’autres femmes, qui estiment que l’attitude de Zahrâ et des autres femmes volontaires est déplacée, voire même contre-religieuse. [6] L’un des intérêts de ce roman réside ainsi dans l’expression authentique et multidimensionnelle du rôle et de la place des femmes à cette époque et dans le contexte de guerre, ainsi que dans la mise à jour de l’émergence du rôle plus actif de la femme dans la société. Dans cet ouvrage, la voix de la femme iranienne est forte, voire provocante.

A’zam Hosseini

L’émergence du rôle féminin et théories de l’identité

Selon Jürgen Straub, l’identité se définit dans un rapport au caractère. En d’autres mots, l’identité n’est pas constante, elle change à travers des crises et de nouvelles expériences. Les compétences de l’individu permettent à celui-ci de s’adapter avec plus ou moins de facilités à de nouvelles situations de conflits. [7] Lawrence Grossberg [8] parle des figures de différence, de fragmentation et d’hybridité dans l’individu même. Selon lui, il existe plusieurs identités concurrentes au sein d’un sujet et celles-ci ont tendance à s’opposer. Les critères de différences entre les identités interagissent dans le même sujet, ce qui fait de lui un être complexe. L’identité est fragmentée. En d’autres mots, elle peut être considérée comme « hybride ». Cette fragmentation de l’identité de la femme iranienne dans le contexte pré et post guerrier de l’Iran est montrée tout le long du roman .

En se référant à la théorie du champ de Bourdieu [9], on observe que les Iraniennes qui, pendant ces huit années de guerre, se sont engagées et ont travaillé dans les métiers directement liés à la guerre, ont changé la structure dominante de ce champ qui était jusqu’alors strictement masculin.

L’œuvre que nous présentons est marquée par le regard d’un témoin qui non seulement observe et dit les événements d’une ville déchirée par des antagonismes, mais essaie aussi de se situer par rapport à une histoire qui le dépasse et souvent le déçoit. [10] Les trames des récits se font autour de deux événements politiques majeurs : la Révolution de 1979 contribuant à l’écroulement des substrats d’une société aristocratique, et l’occupation de Khorramshahr avec tous les drames et les crises qu’elle déclenche. Loin d’être le fait d’une chronique historiographique se restreignant au politique et au social, la narration de ce roman se déploie sur un fond autobiographique. Le moi y est perçu dans ses rapports complexes avec une réalité souvent triste, faite de fractures, où seule l’écriture offre une échappatoire possible. Ces mémoires développent tout un discours sur l’acte de l’écriture et de prise de parole d’une soldate. Vécue comme épreuve sur le rythme des ratures, raconter ses mémoires et l’écriture deviennent pour Seyyedeh Zahrâ Mir Hosseini un plaidoyer remarquable en faveur de l’émancipation de la femme.

Seyyedeh Zahrâ Hosseini

Il faut également souligner la révolution des modèles socioculturels entamés par la génération révolutionnaire et postrévolutionnaire des femmes engagées, sujet sur lequel reviennent Emmanuel Todd et Youssef Courbage dans leur ouvrage Le rendez-vous des civilisations où ils estiment que la société iranienne connaît aujourd’hui une évolution identitaire causée par des changements de mentalités en particulier chez les femmes, changement qui commence avec la Révolution islamique de 1979. [11]

Notes

[1Le Bon, Gustave, Hier et Demain, Pensées brèves.

[2Hosseini, A’zam, Dâ, Téhéran, éd. Mehr, 2010, chapitre 36.

[3Ibid., chapitre 28.

[4Au dire de Talattof, dans les années 60 et 70, les femmes écrivaient en particulier leur intimité et leurs vies privées. Dans : Talattof, Kamran, Modernity, sexuality and ideology in Iran, Syracuse University, p. 134.

[5Ibid., p. 12.

[6Ibid., chapitre 10.

[7Straub, Jürgen, "Personale und kollektive Identitat : Zur Analyse eines theoretischen Begriffs", 1998, in : Aleida, Assemann & Heidrun Fries (Hg.), Identitaten, Frankfurt/M. 1998 (Erinnerung, Geschichte, Identitat, 3)

[8Großberg, Lawrence, "Identity and Cultural studies : Is that all there is ?" in : Hall, Stuart & Paul du Gay (Hg.), Questions of Cultural Identity, London, Thousand Oaks, New Delhi, 1996, pp. 87, 107.

[9Bourdieu, Pierre, "Le champ littéraire" in : Actes de la recherche en sciences sociales, no. 89, 1991, p. 14.

[10Notamment ce que Zahrâ Hosseini considère comme la trahison de Abolhassan Banisadr, le premier président de la République islamique d’Iran.

[11Emmanuel Todd et Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations, Paris, Editions du Seuil et la République des Idées, 2007.


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