N° 111, février 2015

La maison Sharifi-hâ
Une maison de demain
dans le Téhéran d’aujourd’hui


Babak Ershadi


« Il semble que nous aurions trouvé l’avenir du logement. Et cet avenir est en Iran où les architectes ont conçu une maison incroyable avec chambres mobiles. » [1]

La façade tournante à 90°

Comme les villes d’autres pays du monde, les villes d’Iran sont fières de leur patrimoine architectural. Outre des constructions urbaines dont la valeur est due en grande partie à leur monumentalité, leur historicité ou leurs valeurs culturelles et symboliques, les villes ont encore de quoi à se vanter dans leur mode d’habitat et leur architecture de maisons. Depuis une quarantaine d’années, les villes sont de plus en plus sensibles à cet héritage urbain. Les anciennes maisons de riches et de notables locaux sont systématiquement réparées, restaurées et transformées parfois en musées. Une grande partie de ces maisons n’est d’ailleurs pas très ancienne, et ne remonte qu’à une période assez récente (50-150 ans). En Iran, ces maisons sont appelées par le nom de leurs anciens propriétaires qui étaient souvent gouverneurs, riches et notables de leur temps. Ces constructions, destinées à l’origine à un usage privé, avaient généralement quelques caractéristiques communes : superficie importante, adaptation aux conditions climatiques de la région pendant les différentes saisons, division en deux parties intime (andarouni) et publique (birouni), une architecture de qualité supérieure (plans, matériaux, ornements) par rapport aux maisons ordinaires, etc.

Les trois pins de l’extérieur incorporés dans l’espace intérieur : quand les chambres « s’ouvrent », les arbres sont plus proches des fenêtres.

En 2013, une maison toute neuve de Téhéran a gagné le prix national de l’architecture de maisons : La maison Sharifi-hâ (Maison des Sharifi) construite de 2010 à 2013 à Darrous, un quartier résidentiel de Téhéran. En 2014, la maison a été sélectionnée aussi par le World Architecture Festival Awards. La maison Sharifi-hâ n’était pas un cas isolé, car deux autres maisons iraniennes étaient également en compétition pour le prix.

La maison Sharifi-hâ, œuvre du jeune architecte téhéranais Alirezâ Taghâboni, réunit en elle presque toutes les caractéristiques que nous avons énumérées ci-dessus pour les anciennes maisons des villes iraniennes. Mais avant tout, elle éblouit par sa modernité, l’originalité de sa construction et son esthétique futuriste.

Changement de l’espace à l’étage aux différents degrés de l’ouverture des chambres.

L’idée du projet

«  Le client, un jeune homme d’affaires, souhaitait avoir une grande maison élégante. L’idée qu’il avait en tête était plutôt un modèle néoclassique. Il nous proposait, par exemple, des colonnes symétriques à l’entrée, des décorations romaines, etc. Nous aussi, nous lui avons proposé nos idées. Notre point de départ étant la flexibilité et l’incertitude. Nous étions surtout à la recherche d’une façade changeante et des espaces mobiles à l’intérieur. Par cette idée de changement et de flexibilité, nous voulions donner au bâtiment la possibilité d’être tantôt extraverti tantôt introverti. Nous pensions que cela correspondrait au climat habituel du nord de Téhéran : modéré en été, froid en hiver. En hiver, la façade modulable peut donner à la maison l’apparence d’un volume fermé et sans balcon, avec des petites fenêtres. En été, la maison se transforme en un volume transparent et ouvert avec de grandes fenêtres et des balcons larges et profonds. A l’intérieur, les pièces qui pivotent de 90° accentuaient l’idée de la flexibilité et d’incertitude, car cela change l’espace et le volume intérieurs de la maison. » (Alirezâ Taghâboni) [2]

Alirezâ Taghâboni, architecte

***

La maison Sharifi-hâ porte le nom de la famille qui l’a fait construire et qui l’habite. En effet, l’architecte et les propriétaires font ainsi l’éloge à une vieille tradition de la plupart des villes iraniennes. La maison Sharifi-hâ (maison des Sharifi) est caractérisée par deux éléments principaux : la flexibilité et l’incertitude, comme dit le jeune architecte du projet, Alirezâ Taghâboni. La mobilité d’une pièce à chaque étage modifie les espaces intérieurs et change la façade extérieure de la maison. En appuyant sur un simple bouton, chacune des trois pièces de la façade (une salle de petit-déjeuner, une chambre d’hôtes et un bureau) peut changer de direction et tourner vers la rue. Cette mobilité n’est pas sans effet sur la « psychologie » du bâtiment qui devient extraverti ou introverti selon la saison. Cette mobilité a une fonction très pratique, car en s’adaptant aux besoins des habitants, le bâtiment peut offrir des scénarios différents. La maison des Sharifi est donc très personnalisable. En outre, il faut rappeler qu’en Iran, beaucoup de maisons traditionnelles avaient un salon d’été et un salon d’hiver. La modernité de la rotation des pièces évoque en quelque sorte cette ancienne tradition de l’habitat.

Un espace vide au milieu laisse la lumière du soleil éclairer les étages pendant le jour.

Le terrain sur lequel est bâtie la maison ressemble à la plupart des blocs urbains. Il est assez étroit mais bien profond. La maison est construite sur sept étages (1 400 m²) : deux étages de sous-sol abritent une salle de sport et autres installations de loisirs comme une table de billard, mais aussi une piscine fermée. Au rez-de-chaussée se trouvent des garages et la loge du gardien. Les premier et deuxième étages offrent l’espace de vie familiale avec une cuisine, un salon, des chambres et même un espace pour le piano. Les deux étages supérieurs abritent les chambres à coucher, les salles de bains, une autre cuisine, et plus d’espaces intimes. En fonction du type d’usage des espaces, la maison change de forme grâce à la mobilité de ses pièces.

Vues de l’extérieur, les trois pièces de la façade ressemblent à des boîtes en bois. Chacune de ces pièces possède sa propre base rotative et peut tourner indépendamment des autres. Le système de rotation des pièces n’est pas une technique très compliquée. En effet, il s’agit de la même technologie qui est utilisée aujourd’hui dans les salles de spectacle pour faire tourner la scène ou dans les expositions d’automobiles, pour faire tourner les voitures sur une plaque tournante. Même quand les trois boîtes sont fermées, les espaces intérieurs ne sont pas privés de la lumière du soleil car au milieu du bâtiment, il y a un espace vide qui laisse la lumière entrer à l’intérieur. Une sorte de pont suspendu permet aux habitants de traverser cet espace vide à chaque étage.

L’architecte

Né en 1977 à Téhéran, Alirezâ Taghâboni a entrepris des études d’architecture à l’Université du Guilân en 1995. Pendant ses études, il a travaillé pour plusieurs sociétés d’ingénieurs-conseils. Quand il a été admis au concours du doctorat à l’Unité des Sciences et de la Recherche (Université Azâd Islamique) en 2002, il avait donc l’expérience de cinq ans d’activités pratiques. Il a obtenu son doctorat en architecture en 2007 à l’âge de 30 ans. En 2010, il a créé à Téhéran son studio de recherche en architecture Nextoffice (Digar, en persan). Nextoffice est un studio indépendant d’innovation et travaille dans plusieurs domaines : architecture, architecture d’intérieur, art (peinture, sculpture, arts conceptuels). Depuis 2002, Taghâboni enseigne l’architecture à l’Université Azâd Islamique (Téhéran) et à l’Université Ferdowsi (Mashhad). Le jeune architecte est lauréat de plusieurs récompenses et prix nationaux et internationaux. Taghâboni est aussi peintre, et il a participé à plusieurs expositions individuelles et collectives.

Salle de sport dans l’un des deux étages du sous-sol

Notes

[1Alex Finnis, We’re moving around the block : How Tehran has come up with ultime space-saving feature – Moveable rooms. And it’s all at a push of a button, in : Daily Mail, 19 Aug 2014.

[2memarfa.com


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