N° 111, février 2015

La peinture sous verre en Iran


Khadidjeh Nâderi Beni


La peinture sous verre, baptisée également la peinture sur verre inversé, est une technique artistique qui consiste en l’ornement et la coloration des verres. Le terme « sous verre » évoque en effet une peinture recouverte d’un verre, ce dernier étant lui-même peint et servant de support à l’œuvre qui peut être faite de papier, de toile, de bois, etc. Autrement dit, le verre constitue à la fois le support et la couche protectrice de la peinture qui est exécutée au dos du verre, et donc vue par transparence. Selon la technique du travail, les étapes de la peinture sont inversées puisqu’il faut commencer par les détails pour ensuite représenter les fonds. La peinture sur verre comporte plusieurs variantes, dont les plus importantes sont la peinture émail acrylique qui est effectuée sur le verre ou d’autres supports brillants et lisses ; la peinture acrylique, qui se transforme en peinture sous verre lorsque l’on y adjoint un additif spécial pour le verre ; des peintures spécifiques à base de solvant.

L’histoire de cet art en Europe, qui est considérée comme le berceau de la peinture sous verre, remonte à l’Antiquité. L’exemple le plus ancien retrouvé, qui date de la période hellénique, a été découvert dans la région des Pouilles au sud de l’Italie. En outre, des médaillons ornés de diverses couleurs et datant du IVe siècle ont été retrouvés lors de fouilles archéologiques dans les Catacombes [1] de Rome et de Paris. A l’origine, cet art était limité à l’église et aux cours mais peu à peu, son usage se répandit dans les milieux populaires. La peinture sous verre connaît son apogée au Moyen âge où de grandes églises européennes sont ornées de vitraux colorés et gravés. En Angleterre, cet art s’épanouit également avec de belles réalisations de peinture sous verre, notamment dans la cathédrale de Canterbury.

Détail d’une peinture églomisée

Les exemples de cet art dans l’église de Westminster qui datent du XIVe siècle jouissent d’une renommée mondiale. Au XVIIe siècle, cet art connaît un nouveau développement mais suite à la Révolution française en 1789, il entre dans une période de stagnation se prolongeant jusqu’à la fin du XIXe siècle. Au XXe siècle, l’art de la peinture sous verre entre dans un nouvel âge d’or et se diffuse dans le monde entier.En France, cet art, connu sous le nom de la peinture sous verre ou "fixé sous verre", est exécuté par deux méthodes principales :

1. La peinture églomisée, du nom de son inventeur Jean-Baptiste Glomy, encadreur du roi Louis XIV. Il utilisa ce procédé pour les miroirs qui étaient très en vogue pour décorer les boutiques. Cependant, son utilisation tomba peu à peu en désuétude. La peinture églomisée consiste à graver des motifs décoratifs sur une plaque de verre recouverte d’une mince feuille d’or ou d’argent, puis le verso est peint d’une couleur uniforme, noire ou bleu foncé afin de faire apparaître le dessin.

2. La technique pratiquée par Bass, artiste sénégalais, selon laquelle le dessin est directement effectué sur le verre à l’aide d’une plume ou d’un pinceau fin.

La peinture sous verre en Iran fait partie de l’art traditionnel/importé qui n’a pas été au départ bien accueilli par les Iraniens. On ignore la date précise de son arrivée en Iran, mais on estime qu’il a été introduit dans le pays par les artisans allemands. Une autre probabilité serait que cette technique aurait été introduite dans le sud de l’Iran par des commerçants iraniens, et c’est dans cette région qu’il faudrait rechercher le point de départ de cette pratique artistique en Iran. Les documents historiques attestent de la réalisation de plusieurs peintures sous verre à l’époque safavide, dont un portrait de l’Imâm Ali conservé à l’Imâmzâdeh [2] de Boyer Ahmad au sud-ouest du pays.

Durant le règne de Karim Khân Zend [3] de 1750 à 1779, de nombreuses verreries industrielles sont fondées à Ispahan et à Shiraz où l’on produit surtout du verre coloré et non transparent qui est ensuite taillé en objets teintés sur lesquels les artisans réalisent des peintures sous verre. Le sud du pays possède un riche patrimoine artistique datant de cette période, notamment des monuments historiques dont les murs, portes et fenêtres sont ornés avec des morceaux de miroirs et de verres colorés, décorés eux-mêmes avec des dessins proprement iraniens de gol-o-morgh (roses et oiseaux). Parmi les peintres les plus importants de cette période, on peut nommer Aghâ Sâdegh Shirâzi, Aghâ Zamân, Aghâ Nadjaf, etc.

Dès 1800 et durant le règne de Fath Ali Shâh [4], la peinture iranienne, et plus particulièrement la peinture sous verre, s’oriente vers le genre du portrait. Un exemple des réalisations de l’époque est le portrait de Hassan Ali Mirzâ, fils de Fath Ali Shâh, exécuté par Mehr Ali, le peintre de la cour qâdjâre. Il est actuellement conservé au palais du Golestân.

Peinture sous verre de Mortezâ Ghâsemi

De façon générale, à l’époque qâdjâre, l’art de la peinture sous verre devient un genre artistique très populaire et connaît un âge d’or. D’un point de vue thématique, les œuvres de cette période sont divisées en deux groupes : tout d’abord les peintures religieuses comportant des inscriptions calligraphiques ou des portraits de saints - l’exemple le plus saillant de ce type sont les peintures sous verre du jardin d’Eram de Shirâz ; puis les peintures décoratives, composées de dessins qui évoquent surtout des paysages naturels ainsi que des dessins gol-o-morgh. Par la suite, dans les années 1950, on voit l’apparition d’un nouveau type de peinture sous verre dont les dessins sont empruntés au style ghahveh khâneh [5].

Pendant toute son histoire de plus de 400 ans, la peinture sous verre s’est inspirée des vers de poètes comme Ferdowsi, Mowlavi et Attâr, ainsi que des versets coraniques et paroles des douze Imâms. Elle peut aussi évoquer des motifs culturels comme le mariage, les vêtements, les cérémonies traditionnelles, etc. Dans l’ensemble, les thèmes les plus courants abordés par cette pratique artistique sont la nature, la calligraphie de versets coraniques, des scènes religieuses (comme le martyre de Karbalâ) ou légendaires (comme le deuil de Siâvash, connu sous le nom de Siâvashoun), etc.

Les artistes de peinture sous verre ont pratiqué leur art avant tout dans les monuments religieux dont les mosquées, les Imâmzâdehs, les tekkieh [6] et les saghâkhâneh [7] ; l’une des plus hautes réalisations de cet art pouvant être admirée dans le saghâkhâneh Nowrouz Khân au sud de Téhéran.

Le seul musée consacré à la peinture sous verre se trouve à Téhéran, dans un monument historique de plus de cent ans qui a été transformé en musée en 1377 (1998). Il rassemble plus de 300 pièces artistiques au sujet de la peinture sous verre, datant de l’époque safavide jusqu’à aujourd’hui, et des œuvres de grands maîtres iraniens comme Esmâïl Guilâni, Akbar Guilâni et Ghorbân Ali Ghorbâni.

-Salahshour, Feryâl, "Shenâkht-e naghâshi-e posht-e shisheh" (Connaissance de la peinture sous verre), in La Revue de l’Assemblée des peintres iraniens, n° 10, 1385 (206).

Peinture sous miroir, oeuvre de Mehrnoush Beshârat, musée de la peinture sous verre à Téhéran

Sources :

- Kordi, Mehdi, "Hefz va maremmat-e naghâshi-e posht-e shisheh" (La sauvegarde et la restauration de la peinture sous verre), in La revue de la science de la restauration et de l’héritage culturel, n° 3, 1388 (2009).

Notes

[1Des tombeaux antiques souterrains.

[2Petit sanctuaire élevé sur la sépulture d’un saint personnage.

[3Fondateur de la dynastie zend.

[4Deuxième roi qâdjâr.

[5Pour en savoir plus, voir notre article « Les dessins de Ghahveh Khâneh », publié in La Revue de Téhéran, n° 4, mars 2006, disponible sur : http://www.teheran.ir/ spip.php ?article620

[6Takieh : emplacement où l’on jouait des tragédies religieuses.

[7Fontaine publique ou lieu de dévotion populaire.


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