N° 111, février 2015

Le verre et la poésie


Elâheh Maghrouzi
Traduction et adaptation :

Khadidjeh Nâderi Beni, Mahnâz Rezaï


Depuis plus de 3000 ans, les Iraniens maîtrisent la verrerie, leurs artisans ayant rapidement appris à produire des pièces uniques en verre aux formes et couleurs à la fois raffinées et variées ; objets allant des plus utilitaires aux bijoux précieux. Actuellement encore, cet artisanat devenu industrie constitue l’un des aspects importants de l’économie du pays. Cette présence du verre dans la vie et la culture iraniennes se reflète également dans la poésie persane. Dans ce qui suit, nous allons étudier la signification du verre dans la poésie classique persane, et plus particulièrement dans les poèmes lyriques (ghazal) de Hâfez.

C’est à l’époque seldjoukide et parmi les grands poètes comme Khayyâm, Mowlavi, Nâsser Khosrow, Sanâï, Nezâmi… qu’il faut chercher l’origine de l’entrée du mot shisheh (verre) et ses équivalents dans la poésie persane. Les poètes de cette époque ont ainsi su conférer une dimension à la fois symbolique et esthétique à la notion de verre.

L’époque de Tamerlan (1370-1405) constitue une période très importante pour la verrerie iranienne, de nombreuses fabriques de verre étant fondées à Shirâz et à Samarkand. Dans ce sillage, on voit l’apparition du verre dans la poésie persane, avec ses combinaisons lexicales et ses synonymes. Cette notion est surtout manifeste dans les poèmes lyriques de Hâfez où elle est utilisée selon une riche symbolique, dont voici un exemple :

Celui qui n’a cessé de me donner la coupe de verre pour vivre heureux,

Pourquoi emporte-t-il mon urinal chez le médecin à tout instant ? [1]

Dans ce vers, le poète présente le verre comme un ami intime qui l’accompagne toujours et dans diverses situations dont les moments de joie, d’ennui et de découragement.

L’expression shisheh bâzi, signifiant littéralement "jeu de verre", a plusieurs définitions dans la littérature persane et est utilisée à maintes reprises par Hâfez. Elle peut désigner la magie et la tricherie, mais dans le vers suivant, Hâfez l’utilise pour décrire une technique de danse mystique consistant à danser en portant des coupes d’eau à la main et sur la tête :

Tu verras dans le verre rouge de mes larmes, à droite, à gauche,

Si un instant Tu Te poses sur cette fenêtre du regard [2]

Outre le mot shisheh et ses combinaisons lexicales, la poésie classique persane utilise aussi des termes équivalents, dont les plus importants sont âbguineh, zodjâdj, minâ, sorâhi et gharrâbeh.

Abguineh (la vitre)

Suite à l’immigration de verriers iraniens en Syrie à l’époque seldjoukide, on voit l’utilisation de l’expression âbguineh shâmi ("vitre de Damas") dans la poésie de Hâfez, notamment dans ce vers :

Au crépuscule funeste aux étrangers, viens voir l’onde de mes yeux,

Pareille au vin pur dans un verre de Syrie [3]

Selon Dehkhodâ [4], abguineh est une sorte de miroir en métal construit à Alep. C’est plus précisément un métal qui a été poli jusqu’à obtenir un effet miroir et qui est employé pour la fabrication d’objets décoratifs. Ce terme peut également servir à désigner un pot en verre, comme dans ce vers de Souzani Samarghandi, poète de l’époque seldjoukide :

Ta majesté brise le cœur aux ennemis

Comme l’acier qui brise le verre de Syrie [5]

Zodjâdj (le verre)

Zodjâdj est un mot arabe qui est entré dans la poésie persane dès l’époque seldjoukide. Hâfez l’utilise à plusieurs reprises, notamment dans une analogie où il se compare à un verre qui vient d’être brisé par le cœur de pierre de sa bien-aimée :

Pourquoi est brisé par un tel cœur de pierre

Mon cœur qui est faible comme un verre [6]

Le vers suivant comprend une analogie entre le repentir et la pierre qui est étrangement brisée par la coupe de verre :

Le fondement du repentir semblait pareil au roc dans la solidarité,

Vois comme la coupe de verre les a brisés si étonnamment [7]

Dans un autre vers, le mot zodjâdj fait allusion à l’iris :

La beauté de la fille de la vigne est lumière à nos yeux,

On la dirait dans le voile du cristallin et sous la toile de l’iris [8]

Vitrail du jardin de Dowlat âbâd, Yazd

Minâ (l’émail)

C’est une sorte de verre coloré qui est particulièrement employé dans l’incrustation. Il sert à recouvrir des surfaces métalliques, et sa composante vitreuse jouit d’une résistance extraordinaire. L’émaillage des métaux consiste à recouvrir une surface métallique d’émaux broyés. L’adhésion de l’émail à son support forme un matériau inaltérable. Le mot semble avoir été introduit pour la première fois dans la poésie persane par Abou Saïd Abolkheir (967-1049) :

Avant la création de ce meilleur ciel

Avant que l’on dessine le bleu du ciel

Nous étions à l’aise dans l’inexistence

Brulés par ton amour avant même de naître [9]

Le mot est à plusieurs reprises utilisé dans les poèmes de Hâfez et fait allusion au ciel :

Avant même que l’on étende le toit vert et la coupole d’azur,

Le champ de mes yeux était uniquement le sourcil de l’Aimé [10]

Je répandrai sur ce Trône mouvant une gorge bue à la coupe,

Je jetterai un bruit de harpe dans cette coupole d’azur [11]

Je lui dis : « Cette coupe où l’on voit le monde, quand le Sage te l’a-t-Il donnée ? »

Il répondit : « Le jour où Il formait cette coupole d’azur émaillé » [12]

Il évoque également une coupe émaillée :

La coupe à vin émaillée est un barrage sur la route de la tristesse.

N’en retire pas ta main, car elle détourne de toi le flot du chagrin ! [13]

J’ai le foie en sang à cause de ce cercle d’azur.

Donne le vin, que je dissolve dans la coupe émaillée cette difficulté [14]

Sorâhi (le flacon)

Le terme sorâhi désigne un verre qui sert de récipient pour le vin. Selon Anandrâdj [15], sorâhi vient du terme indien sorâh qui signifie le vin. Ce mot est très présent dans les poèmes de Hâfez, dont voici les occurrences les plus connues :

Minâ (émail)

Elle me brûla comme brûla la chandelle au point que pour moi,

Le flacon sanglote et la lyre gémit [16]

A cause du tort causé par ces hypocrites, vois donc :

La carafe et le cœur en sang et le luth hurlant [17]

Aux temps où nous sommes, le partenaire sans défauts,

C’est le flacon de vin pur avec le recueil de ghazals [18]

Je n’aurai que la carafe et le livre pour compagnon et convive,

Attendant de voir mes fourbes rivaux disparaître du monde [19]

Livrer sa pensée à la dissipation n’est pas judicieux

Demande un recueil de poèmes, apporte la carafe aussi [20]

Je bois en cachette un flacon que les gens prennent pour mon livre saint !

L’étonnant est que le feu de cette hypocrisie n’enflamme pas le livre saint [21]

Les cheveux en désordre, tout en sueur, le rire aux lèvres,

ivre, la tunique déchirée, récitant des ghazals, une carafe en main [22]

Ne demande pas davantage, facilite-toi la vie :

Le verre de vin rubis et une idole pareille à la lune te suffisent [23]

Le temps célèbre est passé, viens tant que nous réparions

Une vie passée hors de la présence du flacon et de la coupe ! [24]

Quel crime a donc commis la carafe ? oh ! le sang qui coule

Des jarres dans son col, qu’un frisson sanglant a pris ! [25]

Donc, s’il se trouve une bouteille, un compagnon de beuverie,

Bois prudemment, car nous vivons des temps troublés de zizanie [26]

Prends bien soin de dissimuler la coupe de vin dans ta manche

Car le Temps est une carafe : est-ce de sang, est-ce de vin ? [27]

Gharrâbeh (grand verre ou grande bouteille)

Le gharrâbeh une grande coupe en verre où l’on verse du vin. En créant des néologismes comme gharrâbeh kesh (échanson) et gharrâbeh parhiz (abstème ou celui qui s’abstient de boire du vin), Hâfez utilise ce terme dans ses poèmes :

Sous le règne du roi qui pardonne l’erreur et cache le délit,

Le récitant du Coran sert la carafe et le mufti vide la coupe [28]

Le soufi est un videur de coupe, Hâfez se garde du flacon,

Vous les courtes-manches, jusqu’à quand vos longs bras [29]

Gharrâbeh(grandes bouteilles)

Notes

[1· آنکه مدام شیشه ام از پی عیش داده است شیشه ام از چه می برد پیش طبیب این زمان

Il est à noter que dans cet article, les traductions de poèmes de Hâfez en français sont extraites de :

-Charles-Henri de Fouchécourt, Le divân, Hafez De Chiraz, Paris, Verdier poche, 2006.

-Vincent Mansour Monteil, Le Divan de Hafiz, ketab sara-ye nik, Téhéran, 2003

-Arthur Guy, Les poèmes érotiques ou ghazals de Chams ed Din Mohammad Hâfiz en quelque rythmique et avec rime à la persane, ed. Paul Geuthner, Paris, 1927.

[2شیشه بازی سرشکم نگری از چپ و راست گر بر این منظر بینش نفسی بنشینی

[3بیا به شام غریبان و آب دیدۀ من بین به سان بادۀ صافی در آبگینۀ شامی

[4Voir notre article « Les Dictionnaires de langue persane » publié in La Revue de Téhéran, n° 59, octobre 2010, consultable sur : http://www.teheran.ir/spip.php?article1265

[5هیبت و سهم تو بشکند دل اعدات چونان کز آهن آبگینه شامی

[6چرا همی شکنی جان من ز سنگدلی دل ضعیف که باشد به نازکی چو زجاج

[7اساس توبه که در محکمی چو سنگ نمود ببین که جام زجاجی چه طرفه اش بشکست

[8جمال دختر رز نور چشم ماست مگر که در نقاب زجاجی و پرده عنبی است

[9زان پیش که چرخ طاق اعلا زده اند واین بارگه سپهر مینا زده اند

ما در عدم آباد ازل خوش خفته بی ما رقم عشق تو بر ما زده اند

[10پیش از این کین سقف سبز و طاق مینا برکشند منظر چشم مرا ابروی جانان طاق بود

[11جرعۀ جام برین تخت روان افشانم غلغل چنگ درین گنبد مینا فکنم

[12گفتم این جام جهانبین به تو کی داد حکیم گفت آن روز که این گنبد مینا می کرد

[13جام مینائی می سدّ ره تنگدلیست منه از دست که سیل غمت از جا ببرد

[14زین دایرۀ مینا خونین جگرم می ده تا حلّ کنم این مشکل در ساغر مینائی

[15Voir notre article « Les Dictionnaires de langue persane » publié in La Revue de Téhéran, n° 59, octobre 2010, consultable sur : http://www.teheran.ir/spip.php?article1265

[16بدانسان سوخت چون شمعم که بر من صراحی گریه و بربط فغان کرد

[17بیا وز غبن این سالوسیان بین صراحی خون دل و بربط خروشان

[18در این زمانه رفیقی که خالی از خلل است صراحی می ناب و سفینۀ غزل است

[19جز صراحی و کتابم نبود یار و ندیم تا حریفان دغا را به جهان کم بینم

[20خاطر به دست تفرقه دادن نه زیرکیست مجموعه ای بخواه و صراحی بیار هم

[21صراحی می کشم پنهان و مردم دفتر انگارند عجب گر آتش این زرق در دفتر نمی گیرد

[22زلف آشفته و خوی کرده و خندان لب و مست پیرهن چاک و غزلخوان و صراحی در دست

[23زیادتی مطلب کار بر خود آسان کن صراحی می لعل و بتی چو ماهت بس

[24وقت عزیز رفت بیا تا قضا کنیم عمری که بی حضور صراحی و جام رفت

[25یارب چه غمزه کرد صراحی که خون خم با نعره های قلقلش اندر گلو ببست

[26صراحی ای و حریفی گرت به چنگ افتد به عقل نوش که ایّام فتنه انگیزاست

[27در آستین مرقّع پیاله پنهان کن که همچو چشم صراحی زمانه خونریز است

[28در عهد پادشاه خطابخش جرم پوش حافظ قرابه کش شد و مفتی پیاله نوش

[29صوفی پیاله پیما، حافظ قرابه پرهیز ای کوته آستینان تا کی درازدستی


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