N° 113, avril 2015

La spirale d’Ormouz (3)*


Gilles Lanneau


Bandar-Anzali

7. La grande Babylone

Retour à Ispahan, sur le même banc. Face aux frères de Mehdi, à l’infini. Face à l’intolérable.

Huit ans, un million de morts. L’Ouest y trouva son compte, il vendit des canons, des deux côtés. De l’autre côté surtout, chez l’agresseur. Une petite « guéguerre » sympa, quoi ! Guerre nourricière. Guerre planifiée, programmée, chiffrée... comme d’habitude. Et impossible d’y échapper… « Si tu ne vas pas à Lagardère ! » … « Cocorico ! » L’affaire était juteuse, en échange de pétrole.

Jus noir, sale jus ! Elle en est friande de ce jus malpropre, la vilaine machine. Machine infernale ! Machine à produire, bêtement, pour son plaisir ; à amasser, à exploiter. A rendre idiot : “On va chez Disney, après on se fait une bouffe chez MacDo !’’A broyer les hommes, surtout. Jus noir, jus rouge, son autre carburant, qui fait grimper le cours des Bourses, dans le monde entier... Elle se fait nommer Libéralisme. Quel culot ! Libéralisme suceur de sang... la grande Babylone ! A côté d’elle, Bagdad et son tyranneau étaient deux galopins.

8. Le navire

« Le vent dans les yeux ». Un petit vent frisquet, agressif, chargé d’un crachin serré. Il vient de la montagne, sur l’horizon noyé, est passé par Massouleh. Il porte le message des deux princesses, des frères, du préposé aux temps futurs. Assis sur un banc public, face à la mer, Emelle, Géhel, sous un même parapluie, le regard à l’infini.

La promenade est déserte, ou presque. Quelques rares pêcheurs à la ligne, un marchand de glaces dans son kiosque, le nez collé sur un journal, les deux voyageurs. En décor immobile, une terrasse de café vide, des balançoires endormies, un massif de rosiers aux pétales balayés par le vent. Instant figé, photographié, à Bandar-Anzali, sur les rives de la Caspienne, un matin d’automne.

La mer ! Elle enserre la ville de toutes parts. Impossible de parcourir un kilomètre sans retomber sur le port, ou la lagune, ou le grand large. Ils se sont levés, partent à la découverte. Le marché aux poissons, près d’un pont métallique. Dans de grands paniers en osier, ou à même le sol, les poissons nobles de cette eau peu salée. Des brochets, des sandres, des perches, des carpes, parfois frémissants, aspirant l’air humide pour deux minutes en plus. Au coin des ruelles, du caviar illégal proposé en chuchotant par des margoulins. A l’entrée du port, côté lagune, les carcasses rouillées d’anciens navires soviétiques, témoins muets d’un empire englouti. Un peu plus loin, les cargos, les grues, les entrepôts, les ballots sur les quais. Puis la grande bleue, grise, clapotant gentiment sur une frise gréveuse... A Bandar-Anzali, sous la pluie, on ne sait plus où sont le nord, le sud, la mer ou ses appendices.

Ils se dirigent vers le centre-ville. Au milieu d’une rue tranquille, un couple de jeunes mariés sort de la boutique du photographe. Ils se tiennent immobiles quelques instants, main dans la main. La jeune femme leur sourit, leur fait un signe. Elle est belle. Elle porte une longue robe en soie blanche, finement taillée, un tulle translucide sur ses boucles noires. Puis ils se hâtent sous la pluie, s’engouffrent dans une voiture. Mariage humide, mariage heureux… Ils continuent le long d’une artère commerçante, aux boutiques serrées l’une contre l’autre. Le quartier est agréable, coloré ; les touristes iraniens se promènent en silence sous de jolis parapluies bariolés. Ils empruntent une rue calme, bordée de résidences, de villas cossues, débouchent face à la mer.

Ils sont sur le prolongement de la promenade de ce matin, abrités du vent par un rang d’immeubles. Les rosiers ont gardé leurs pétales sur la pelouse impeccable. Ils se mêlent à la petite foule des promeneurs ; matelots en goguette, familles, jeunesse... La pluie a cessé, un rayon de soleil caresse la mer à l’horizontale, illuminant un grand cargo s’engageant à l’entrée du port. Bientôt la fin du jour, la fin du jeûne - nous sommes en ramadan. Sur les terrasses des restaurants, des snack-bars, les serveurs essuient les sièges mouillés. Dans quelques minutes, ce sera la ruée des ventres vides.

Zone humide (tâlâb) d’Anzali

Ils se sont assis sur un banc à nouveau, observent. S’imprègnent. De l’ambiance, de l’air humide. Aujourd’hui, le vent venait des terres, apportant à la mer son tribut d’eau douce. Leur apportant un message, aussi. Ses deux princesses lui avaient glissé à l’oreille.

… Assis sur le rivage de l’existence, ils attendaient. Puis se sont mis en route vers un jardin merveilleux encerclé d’eaux sournoises, au fond d’eux-mêmes. Les plus beaux fruits leur sont montrés avant la traversée, promis au sacrifice. De leur corps, ils nourriront l’esprit. Sur l’embarcadère, nombreux sont les navires offrant la traversée. Les premiers sont trompeurs, ils viennent d’un empire où prime la matière, et la matière les dévorera. Ils hésitent, font un détour, cherchent un endroit plus sûr. Un signe leur apparaît, donnant un sens à leur recherche. La belle et son promis, main dans la main, bénis par l’eau du ciel. La voie leur est tracée jusqu’à la mer. Là, sous l’ultime rayon du soleil de la Terre, leur navire les attend, resplendissant. Ils voyageront de nuit. A l’horizon, des jardins d’opulence, un Festin éternel.

Message des deux princesses du vent, au cours d’un long voyage.

9. Le Paradis

Les jardins d’opulence ! Un Festin éternel !

Sur son banc, à Golestân-e Shohadâ, face aux petits soldats, Géhel se surprend à douter.

Pauvres soldats, serrés en rangs d’oignons dans leur jardin des roses, contemplant un ciel vide de leurs grands yeux perplexes ! Où est l’opulence, où sont les palais, où sont les vierges pures ? Dans un autre jardin, aux cieux ?

...Kelardasht. Le lieu a un joli surnom : le Jardin du Paradis. Un vaste bassin d’altitude, au pied des monts Elbourz, à deux pas du littoral de la Caspienne. Les publicités vantaient ses paysages, sa verdure, son climat, ses rivières à truites. Ils ont pris un taxi collectif jusqu’à Abbâs Abâd, dans la plaine, puis un privé pour escalader la route en lacets à travers la forêt. Arrivés près d’un col, ils s’attendent à plonger dans l’Eden.

Kelardasht

Le choc ! Le jardin est pelé, on a coupé les arbres. A la place, champignons incongrus, des immeubles, des villas, des villages de vacances. D’un goût douteux, style Morzine, ou Chamonix. Pire, parfois ! Des maisonnettes en forme de citrouilles, sous des montagnes en béton peinturluré où courent des écureuils, des bouquetins, des ours en carton-pâte. Le kitsch total. En toile de fond, contemplant d’un regard féroce l’inventaire des horreurs, deux superbes montagnes, le Mont Alam, le Trône de Salomon, drapées des premières neiges de l’automne. Le beau, le moche. La dualité, jusqu’aux sommets.

Ils veulent s’en approcher. A l’entrée d’une gorge, Roudbârak, un village montagnard. Village ancien où subsistent quelques beaux chalets, noyés dans une masse informe de constructions modernes. Sur les hauteurs, de grands hôtels de luxe se sont taillés leur place dans les vestiges de la forêt. La route suit un torrent, dépasse les dernières villas, s’arrête sur un parking. Au-delà, un chemin caillouteux s’enfile dans la gorge. Il est midi, il fait chaud, il y a un petit restaurant sympathique au bord de la route. Ouvert, aux heures proscrites du ramadan. On y sert seulement des boissons, quelques en-cas légers. Ils s’attablent sur la terrasse, commandent une théière. Autour d’eux, des familles de vacanciers, des randonneurs. Deux jeunes femmes sortent de table, s’invitent à la leur. Deux, jolies, comme les princesses de Massouleh. La dualité les poursuit.

Elles sont heureuses de parler un peu anglais. Elles voyagent seules, ont une petite voiture, se reposent quelques jours dans l’un des grands hôtels sur la montagne - l’Iran et la condition de la femme ! C’est la morte-saison, leur hôtel est presque vide ; elles aimeraient les revoir ce soir, prendre le dîner ensemble... Les palaces ne les tentent guère. Ils hésitent, ne promettent rien.

Ils ont quitté la terrasse, suivent le chemin qui serpente le long du torrent. Le chemin s’enfonce dans un défilé profond, puis monte en zig-zag sur un flanc rocheux. Le premier refuge est loin, ils ne sont pas préparés pour l’aventure. Ils font demi-tour, prennent un taxi à l’entrée du village.

Roudbârak

Ils ne savent où aller. Rester ? Partir ? A Hasan Keif, le bourg principal, ils se baladent un peu dans les rues, cherchent vaguement un hôtel. La petite ville est sans caractère. Sa périphérie est un vaste chantier : des grues, des camions, du béton sortant du sol. La voirie a du mal à suivre. Des hôtels flambant neuf ont poussé au milieu des champs, reliés à la route par des chemins de terre. Ils en visitent un. Les chambres sont des appartements spacieux, décorés avec goût ; les prix sont raisonnables. Ils hésitent, une nouvelle fois. Puis font marche arrière, décident de partir... Ce soir, ils dormiront dans une rue bruyante, à Téhéran. Pas au Paradis.

…Le Paradis, ils l’ont détruit, ces idiots ! Sur toute la Terre, ou presque. Ils s’apprêtent à débarquer sur Mars, ou sur Vénus, ou plus loin encore. S’ils trouvent d’autres paradis, ils les détruiront aussi, c’est sûr !

Le trouveront-ils leur paradis, Emelle, Géhel, embarqués sur un cargo d’espérance ? Près des rives de la Caspienne, il était disparu. Demain, ils partiront ailleurs, en direction du Sud. Vers d’autres rives, calcinées par un soleil de torchères. Au large, l’océan cache une perle rare. Elle les attend.

Il est tard, il faut se quitter… Adieu Mehdi ! Sur les toitures en terrasses, l’air froid des sommets cingle les visages... "Le vent dans les yeux."

…Dans son lit, Géhel ne trouvera pas le sommeil. Massouleh, quel message livres-tu ?... Le regard des frères, les deux dans la cité, les deux sur la montagne, deux sur terre, deux aux cieux ; les deux princesses du vent, les deux vallées jumelles... Dualité ! Quatre fois deux, huit… Huit messagers. Deux annonçant l’amour, deux annonçant la mort. Mort à ce monde... L’Amour, la Mort, A et M majuscules, immenses, majestueux, par-delà l’amour, par-delà la vie, par-delà la mort... Deux messagères du vent. Elles annoncent la bourrasque. Elle balaiera ce monde, ses scories, ses scorpions, ses vipères. Elle ouvrira les yeux sur un nouveau Monde... Les deux vallées y sont déjà. Leurs ombres se sont figées sur des rochers stériles ; elles portent la Sagesse en leur sein. Et celle-ci étincelle dans sa parure de neige, sur un écrin d’azur.

Huit messagers, n’en faisant qu’un... Mehdi,

présage de la fin des temps ; ici présent.

Mont Alam

*Ces chapitres sont extraits de l’ouvrage intitulé La spirale d’Ormouz mis à la disposition de La Revue de Téhéran par son auteur, et dont nous reproduisons des chapitres ici ainsi que dans les numéros suivants.


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