N° 114, mai 2015

La langue et la littérature persanes dans le Xinjiang


Sepehr Yahyavi


La Chine. Un monde à part. Un univers en soi. Qui en doute aujourd’hui ? Surtout en constatant la grande puissance économique et le lourd poids politique qu’elle est devenue de nos jours. La Cité interdite chinoise est désormais métamorphosée en une cité-Etat ouverte sur le monde, bien qu’ayant encore ses propres restrictions. Mais cette cité-interdite, avec sa fameuse marque de dragon, a maintenant ouvert, ou du moins entre-ouvert, ses nombreuses fenêtres sur le monde. Et ce monde ne s’en moque plus lui qui, à une époque pas si lointaine, avait tendance à la déprécier ou à s’en détourner. Le monde passe même à un état d’admiration, et salue chaleureusement ses tentatives de réinsertion…

La langue chinoise. Cet ensemble complexe et peu habituel, avec deux systèmes d’écriture séparés, conçu pour les élites et les peuples. Le premier, appelé chinois mandarin, fut à l’origine la langue et l’écriture des secrétaires des cours impériales. Chaque empire en possédait une forme. Le Perse, aussi, avait ses propres scribes, parmi eux de grandes figures comme l’historien Beyhaghi, appartenant à la cour ghaznavide. Le second système linguistique du chinois, hérité des kanjis, servait une grande partie de la population chinoise, paysanne et ouvrière, artisane et intellectuelle, cadre ou employée, à s’alphabétiser, à jouir des bénéfices de la culture.

Statue du poète chinois Guo dans le parc de Shichahai, Bejing, Chine

La littérature persane en Chine

Dans une des anecdotes de son célèbre recueil Golestân (Le jardin des roses), le poète persan Saadi raconte : « Lorsque j’entrai dans la grande mosquée de Kâchgar, je rencontrai un jeune grammairien qui me demanda : "Que connais-tu de nouveau des paroles de Saadi ? Car la plupart des poèmes qui parcourent notre territoire sont des poèmes persans". » En effet, un certain nombre des œuvres de littérature persane, en majorité des œuvres classiques, sont traduites en chinois. Parmi elles, Omar Khayyâm fait une nouvelle fois figure de poète populaire, le plus lu et admiré, fascinant les peuples des quatre coins du monde par le pouvoir de sa parole. Une version des Quatrains de Khayyâm a été traduite en chinois en 1924. Cette traduction, réalisée de l’anglais par le célèbre poète chinois Guo Moruo (1892-1978),a été à plusieurs reprises rééditée par la suite, laissant sa trace sur la littérature chinoise moderne.Une autre traduction chinoise des Quatrains de Khayyâm a été effectuée par un professeur de langue et littérature persanes de l’Université de Beijing, accompagnée des illustrations d’un peintre et graphiste chinois de renom.Cette version est préfacée par le Docteur Mozaffar Bakhtiâr, professeur à l’Université de Téhéran. La préface, elle-même traduite en chinois par le traducteur, aborde les nombreuses traductions en chinois des poèmes du poète persan, vingt-trois au total, recensées par l’auteur. Il s’agit pourtant de traductions totales ou partielles, réalisées du persan ou d’autres langues, dont l’accueil a été, somme toute, inégalé. La réception de Khayyâm est alors, selon les dires du professeur Bakhtiâr, exceptionnelle en Chine comme dans les autres pays d’expression chinoise.

Une population/nation merveilleuse dans un pays de merveilles

Dans le nord-ouest de ce vaste pays qu’est la Chine, une région se distingue par ses caractéristiques exceptionnelles. Elle s’appelle la Région autonome ouïgoure de Xinjiang, qui occupe près d’un sixième du territoire chinois. Ayant un sol pauvre, consistant majoritairement en déserts et plateaux arides (entre autres Gobi et Takla-Makan), cette région autonome possède un très riche sous-sol comprenant d’importants gisements miniers et gaziers, indispensables pour le progrès de ce pays industrialisé à l’extrême.

Cette célèbre région n’est autre que le Turkestan oriental, territoire autrefois desservi par la Route de la soie. Elle ne fut baptisée ce qu’elle est appelée aujourd’hui, Xinjiang, que vers la fin du XIXe siècle, au moment de sa conquête en 1884 par la dynastie mandchoue régnante. Les habitants étaient autrefois de confession manichéiste, et sont aujourd’hui majoritairement musulmans et minoritairement nestoriens.

Les Ouïgours, habitants historiques de cette région d’Asie centrale, constituent une population comptant parmi les 56 nationalités reconnues de fait par le gouvernement central de la République populaire de Chine. C’est une tribu turque, parlant une langue appelée ouïgour, langue turque de la famille des langues altaïques. Très proche des Ouzbeks, ce peuple est parsemé dans plusieurs pays d’Asie centrale, notamment au Kazakhstan et en Ouzbékistan. En Chine, sa population s’élève à une dizaine de millions de personnes, soit la moitié de la population de la province du Xinjiang.

D’un point de vue archéologique, cette région, un des berceaux de la civilisation manichéenne, est un véritable paradis des archéologues spécialistes de la langue et de la religion manichéennes. Les très célèbres enluminures retrouvées près de Tourfan il y a presque un siècle, attestent de la présence et de la puissance des adeptes de Mani (poète et peintre perse) sur ces vastes terroirs. Ces enluminures et autres objets et manuscrits retrouvés et déchiffrés par des chercheurs russes, allemands et français ont considérablement contribué à la lecture d’importants documents et dossiers sur la langue et la civilisation manichéennes.

Eidgah,grande mosquée de la ville de Kachgar

La langue et la littérature persanes chez les Ouïgours

Dans ce territoire ayant une superficie approximativement égale à celle de l’Iran contemporain, vit une vingtaine de millions d’habitants, dont environ une moitié appartient au peuple ouïgour. Ils parlent l’ouïgour, cette langue turque qui possède un vaste lexique persan. Près de 35%, soit un tiers des mots de cette langue sont persans ou d’origine persane. Quelles sont les raisons de cette proximité, ou bien de cette affinité entre ces deux langues et cultures ? Pour répondre à cette question, il faut remonter au Moyen-Orient, au milieu de l’âge médiéval en Asie centrale où, placés sous la gouvernance des khâns d’Asie centrale ou des Timourides, les Ouïgours, habitants du Turkestan oriental, se convertissent à l’islam et commencent à assimiler d’autres éléments de cette culture. Ainsi, les membres de cette population, jadis chamanistes et naguère manichéistes et bouddhistes, sont devenus des musulmans d’obédience sunnite, comme la plupart des Turkmènes et des Turcsd’Aise centrale et d’Asie mineure.

Dès l’islamisation du territoire, le persan gagne, comme l’arabe, ses lettres de noblesse au sein des membres de cette population ethnique désormais faisant partie de la communauté musulmane sunnite. Sur ce vaste territoire où avaient vécu durant des siècles diverses populations et ethnies, la richesse culturelle et sociale n’en perdit rien de sa valeur et variété.

Par ailleurs, comme la Route de la soie traversait ce territoire, celui-ci a toujours été sous l’influence de cultures proches et lointaines, à tel point qu’à l’époque, Kachgar était célébrée comme la « perle » de cette route, puisque la ville était située sur le point de rencontre de diverses civilisations. C’est dans la grande mosquée de cette ville, appelée aujourd’hui Eidgah, que Saadi a croisé le grammairien dans l’anecdote citée audébutde notre texte.

Placé entre les territoires des Empires chinois et perse, le Turkestan oriental connaît un riche mélange culturel et linguistique. La religion, nous en avons déjà parlé : presque tous les cultes du Moyen-âge ont eu leurs adeptes au Turkestan oriental. Du point de vue linguistique aussi, les villes et villages de cette région ont connu, au cours de leur longue et tumultueuse histoire, la traversée de divers langues et dialectes dont le persan, l’arabe, le sogdien, le mongol, le tchaghataï, et enfin, l’ouïgour (cette liste n’est pas chronologique).

C’est donc durant les IXe et Xe siècles et sous le règne des Samanides que l’islam pénètre dans le territoire du Turkestan, et que le peuple ouïgour se convertit à la nouvelle religion monothéiste qui se développait alors sur trois continents. S’étant déjà étendu à l’Asie centrale, le persan est devenu une nouvelle fois un véhicule de diffusion de la culture persane et de la civilisation musulmane. Bien naturellement, la littérature mystique, qui concordait bien avec les coutumes des peuples du désert, tient une place d’honneur auprès de cette population.

En guise d’illustration du rôle et de la portée du persan dans cette région, nous pourrons citer le cas d’une lettre écrite en persan par un commerçant ouïgour et adressée à sa famille, retrouvée dans des fouilles près de Tourfan. Cet exemple démontre l’expansion de la langue persane comme celle de la religion musulmane durant la période citée. Il témoigne aussi de l’enseignement du persan dans les écoles de l’époque, à côté des enseignements religieux, attestant un statut de quasi-langue officielle pour le persan.

Selon toute évidence, l’apprentissage de la langue persane ne se limitait pas à une acquisition linguistique, et les apprenants recevaient également des formations littéraires et même calligraphiques. C’est la raison pour laquelle la plupart des œuvres littéraires classiques persanes ont été traduites en ouïgour, et ont largement inspiré la littérature régionale. Comme c’est souvent le cas, les poètes du pays d’accueil ont composé des œuvres sous influence, voire par imitation des ouvrages traduits dans leur langue.

L’omniprésence du persan a continué jusqu’au XVe siècle, date à la laquelle la traduction des œuvres d’une langue à l’autre s’accélère. Durant cette dernière période, la traduction se fait dans les deux sens, donc également de l’ouïgour au persan, ce qui implique une réciprocité culturelle, un possible impact mutuel entre les deux cultures. Cependant, peut-être pour des raisons d’hégémonie culturelle et par un effet de domination des sous-cultures par la civilisation plus vaste et puissante, laquelle absorbe le plus souvent les cultures géographiquement plus restreintes, l’influence de la langue et littérature persanes a été visiblement plus significative.

Les littératures médiévales étaient principalement constituées du genre épique, des épopées persanes telles que le Shâhnâmeh (Le Livre des rois) de Ferdowsi et surtout le Khamseh (Les Cinq épopées) de Nezâmi ont eu et ont toujours un succès inégalé, pour ne pas reparler du Golestân de Saadi et des Quatrains de Khayyâm que nous avons évoqués en début de notre article.

Prêtres manichéens en train d’écrire à leur bureau, manuscrit de Khocho, Tarim Basin, extrait d’un ouvrage manichéen, VIIIe-IXe siècle, Asie centrale

La situation actuelle de la langue et littérature persanes au Xinjiang

La région autonome ouïgoure du Xinjiang, l’une des cinq régions autonomes officiellement reconnues par la République populaire de Chine, possède un statut particulier comme le Tibet et la Mongolie-Intérieure. Malgré cela elle est, comme les autres du même statut, confrontée à de larges restrictions dans le régime maoïste, la Chine ayant donné,semble-t-il, libre cours à l’économie du marché, sans avoir en même temps lancé des réformes sociales et politiques.

Quant à la province du Xinjiang, l’ex-Turkestan oriental fait face à de nombreuses pressions ethniques, religieuses et linguistiques, les Ouïgours vivant dans des conditions matérielles et culturelles visiblement inférieures aux régions centrales. Pourtant, l’importance des gisements miniers, pétroliers et gaziers est d’un impact indéniable sur l’économie et l’industrie chinoises. Au niveau culturel, les politiques d’uniformisation du gouvernement chinois mettent à mal la culture ouïgoure etl’enseignement du persan et l’héritage culturel perse, entre autres, en souffrent.

Pour finir, comme la République islamique d’Iran entretient de très bonnes relations avec la République populaire de Chine tant sur le plan économique qu’au niveau politique, il reste à espérer que la coopération culturelle soit approfondie entre les deux pays. Ceci contribuera très probablement à améliorer la situation de la langue et littérature persanes en Chine, particulièrement sur le territoire ouïgour de la région Xinjiang.

Sources :
- Badi’ei, Nâdereh, "Adabiyât-e fârsi dar Tchin" (La littérature persane en Chine), revue Gozâresh Kelk, s d., pp. 140-146.
- Sâbeghi, Ali Mohammad, "Jâigâh-e târikhi-e zabân va adabiyât-e fârsi dar mantagheh-ye Xinjiang-e Tchin"(La place historique de la langue et littérature persanes dans la région de Xinjiang), revue Nâmeh Pârsi, 10ème année, n° 3 (automne 2005), pp. 79-98.
- Pages de Wikipédia en français et persan sur les Ouïgours, le Xinjiang, et d’autres sujets liés


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