N° 116, juillet 2015

Alioune Badara Bèye
Ambassadeur de la culture sénégalaise
La littérature postcoloniale au Sénégal
Conférence à l’Université Tarbiat Modares (Téhéran)


Babak Ershadi


Le 28 avril 2015, la Faculté des Sciences humaines de l’Université Tarbiat Modares (Téhéran) a organisé une conférence sur la littérature postcoloniale en Afrique. L’invité spécial de cette réunion était M. Alioune Badara Bèye, poète, dramaturge et romancier sénégalais. C’est le quatrième voyage de M. Bèye en Iran, cette fois invité officiellement par le ministère de la Culture et de l’Orientation islamiques à l’occasion du prix décerné à son scénario Bilal, premier muezzin de l’Islam à la section internationale du Festival du film de Fajr.

La conférence du mardi 28 avril à l’Université Tarbiat Modares a été organisée par les deux départements de langue et littérature persanes et françaises, et la bibliothèque de la Faculté des Sciences humaines. De nombreux jeunes étudiants étaient présents dans l’amphithéâtre, et parmi eux des Sénégalais et des Sénégalaises étudiant à Téhéran. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs pris la parole en persan, manière de faire une démonstration de leurs aptitudes acquises pour parler le persan avec facilité, et donner une ambiance cordiale à la réunion.

Etaient présents à cette conférence le nouvel ambassadeur de la République du Sénégal en Iran, M. Babacar Bâ, et l’ambassadeur de la République islamique d’Iran au Sénégal, M. Hossein Ali-Bakhshi. Les deux ambassadeurs ont pris la parole avant la conférence de M. Alioune Badara Bèye, profitant de cette occasion pour présenter un schéma des relations culturelles et de la coopération universitaire entre les deux pays pendant ces dernières années.

Alioune Badara Bèye

« Depuis mon arrivée à Téhéran, il a deux mois, ma première action fut de participer aux réunions universitaires » a déclaré, dans sa courte intervention, M. Babacar Bâ, ambassadeur du Sénégal. « J’ai discuté plusieurs fois avec nos étudiants sénégalais qui font leurs études dans les différentes universités iraniennes, et j’ai décelé à travers leurs impressions une satisfaction totale non seulement pour continuer leurs études dans ces universités, mais aussi vis-à-vis de l’hospitalité des Iraniens pendant leurs séjours en Iran », a ajouté Monsieur l’ambassadeur qui a fait état de tout son engagement, en tant que nouvel ambassadeur du Sénégal, à contribuer au renforcement des relations universitaires. « Nos échanges peuvent se renforcer davantage non seulement au niveau des deux pays, mais aussi pour promouvoir la coopération au niveau des deux continents. Nous aurions souhaité qu’au même titre que le Sénégal envoie ses étudiants en Iran en formation de la langue persane, les étudiants iraniens puissent bénéficier des mêmes services au niveau national au Sénégal, dans nos départements de formation de langue française », a ajouté M. Babacar Bâ.

L’ambassadeur d’Iran au Sénégal, M. Hossein Ali-Bakhshi, a évoqué les relations historiques entre les deux pays depuis l’indépendance et la présidence de Léopold Sédar Senghor : « Après la victoire de la Révolution islamique de 1979 en Iran, Téhéran et Dakar n’ont cessé de développer leurs relations », a-t-il fait remarquer. M. Ali-Bakhshi a ajouté que les services culturels de l’ambassade d’Iran à Dakar coopéraient avec le département de littérature et de civilisation iraniennes à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), la prestigieuse université de la capitale sénégalaise et de toute l’Afrique francophone. Il a ajouté que pour le moment, une quinzaine d’étudiants iraniens avaient fait leurs études à différents niveaux au Sénégal et ce jusqu’au doctorat, surtout à l’Université Cheikh Anta Diop. « A présent, près de quarante étudiants sénégalais poursuivent leurs études universitaires en Iran à différents niveaux et dans des disciplines différentes », a-t-il précisé. L’ambassadeur d’Iran au Sénégal a proposé ensuite à l’Université Tabriat Modares de redynamiser son centre d’études et de recherches africaines, ce qui pourra contribuer, selon lui, au développement des échanges culturels et scientifiques avec le Sénégal, mais aussi avec d’autres pays de l’Afrique.

Voici un extrait du discours de M. Alioune Badara Bèye à l’Université Tarbiat Modares.

La littérature postcoloniale
(le cas du Sénégal)

En Afrique noire, deux littératures se sont imposées après l’indépendance : la littérature de consentement et la littérature de contestation. Le Sénégal, pays de culture, pays de grands écrivains tels que Léopold Sédar Senghor, Birago Diop, Cheikh Hamidou Kane, etc. ne pouvait pas échapper à la règle. En effet, dès l’indépendance, une frange d’écrivains s’est distinguée par la glorification des héros d’hier (Lat-Dior, Alboury Ndiaye, etc.) mais aussi par la peinture corrosive comme celle de Sembène Ousmane, des maux qui gangrènent nos sociétés.

Senghor, l’un des écrivains les plus brillants du continent, a commencé par la quête des nouvelles valeurs de la race noire, particulièrement avec l’appui des écrivains noirs de la diaspora (Aimé Césaire, Léon Damas) ; son combat illustré par des recueils comme Hosties noirs (1948), Lettres d’hivernage, et Chant d’ombre (1945), constitue l’apologie de la Négritude. Le combat de Léopold Sédar Senghor a suscité beaucoup de réactions dans le milieu intellectuel, la Négritude étant perçue comme un alignement et un compagnonnage déguisé avec l’Occident par certains critiques. Cependant, la réalité est autre car Senghor, très enraciné dans les valeurs, a voulu surtout magnifier les atours de la race noire, mais aussi les richesses de la culture noire, tout en acceptant la différence biologique. D’autre comme Cheikh Hamidou Kane, avec L’Aventure ambiguë, très riche, exhume les valeurs de la société africaine sénégalaise, la place de la femme (Grande Royale) et les attributs issus de la hiérarchie Toucouleurs (ethnie sénégalaise habitant le nord). Ce livre de Cheikh Hamidou Kane est l’un des ouvrages les plus traduits dans le monde. Il est enseigné dans la plupart des universités africaines, arabes et américaines. Nous espérons qu’il le sera en Iran. Dans le domaine du théâtre, le Président Amadou Cissé Dia a été un pionnier et un précurseur en portant sur scène les exploits du Héros national (Lat-Dior).

Alioune Badara Bèye lors de la conférence à l’Université Tarbiat Modares, Téhéran

Dans cette œuvre, Cissé Dia a voulu démontrer que nos héros d’hier, souvent présentés comme des roitelets, avaient aussi une civilisation et une histoire. Il a également montré les capacités de résistance de ces derniers face à des armées coloniales très fortes ; leurs défaites face aux forces d’occupation ont signé aussi la fin de la résistance. La deuxième pièce de Cissé Dia, La Mort du Damel, bien qu’historique, pose le problème du pouvoir entre un père et un fils. Une tragédie bien peinte par une plume alerte à la dimension du génie sénégalais. D’autres pièces, telles que Le Procès de Lat-Dior de Mamadou Seyni Mdengue ou Lat-Dior de Thierno Bâ se situent à peu près dans la même veine du pionnier Cissé Dia.

Abdou Anta Kâ est le dramaturge qui s’est le plus distingué dans l’adaptation Amazulu-La fille des Dieux, qui fut la pièce inaugurale du Théâtre National Daniel Sorano à l’occasion du premier Festival Mondial des Arts Nègres. Cheikh Aliou Ndao est l’un des plus anciens et brillants dramaturges avec une pièce fétiche, L’Exil d’Alboury, Grand Prix du Festival de Lagos (1989). Dans cette œuvre, Cheikh Ndao retrace l’épopée du résistant Alboury du Djoloff, contraint à l’exil pour échapper à l’arrestation des forces françaises.

La nouvelle génération de dramaturges comprend notamment Ibrahim Sall avec Le Choix de Madior, Mamadou Traoré Diop avec Cabral, la patrie ou la mort, Marouba Fall avec Alioune Sitoé Diatta et Alioune Badara Bèye avec Nder en Flammes, qui marque une des pages les plus historiques. La pièce, qui évoque les femmes d’Oualo (Nord du Sénégal) préférant le sacrifice suprême en s’immolant par le feu, a même fait l’objet d’une représentation devant le chef de l’Etat du Sénégal. Le même auteur a produit Le Sacre du Ceddo, Dialawali, Terre de feu, Maba, Almamy du Rip. Toutes ces pièces sont tirées de l’histoire du Sénégal. J’ai aussi écrit des pièces politiques telles que Demain la fin du monde (satire politique) et Les Larmes de la Patrie. Toutes ces pièces ont été jouées au Théâtre National Daniel Sorano et diffusées par la RTS, CFI et TV5.

J’ai aussi adapté à l’écran une série télévisuelle Lat-Dior, composée de 10 épisodes de 52 minutes, et une version mondiale (2 épisodes de 1h30 chacun). Ce téléfilm est tiré de l’œuvre du Président Amadou Cissé Dia, Les Derniers jours de Lat-Dior. Certaines des pièces ont été également traduites en langue nationale, comme Nder en Flammes, Sacre du Ceddo, Gouye Ndiouli de Cheikh Aliou Daw. Il faut aussi souligner que le doyen Mbaye Gana Kébé, avec cinq pièces à son actif, fut l’un des ténors de la dramaturgie avec notamment Le blanc du Nègre, Charles N’Chororé, Et demain l’Afrique, etc. Dans la poésie, à part Senghor, la nouvelle génération s’est aussi imposée avec des jeunes pétris de qualités. David Diop (Coup de pilon), Ibrahima Sall (Crépuscule invraisemblable), Amadou Lamine Sall (Mantes des aurores), Alioune Badara Bèye (Les Bourgeons de l’espoir), Sokhna Benga (La Ronde des secrets perdus). … La nouvelle littérature s’est enrichie de nouveaux et grands auteurs comme le Colonel Moumar Guèye (L’eau, un trésor à partager, L’Arbre, un roman de qualité, La malédiction de Raby), Seydi Sow (La Reine des sorciers, Grand Prix du Président de la République). …

Ce panorama explique en partie la richesse de la littérature sénégalaise, porte-parole de la littérature africaine, mais qui a aussi un handicap sérieux : l’absence de traduction dans les langues internationales, mais aussi l’obstacle de l’édition, même si le gouvernement sénégalais a fait de gros efforts avec notamment la mise en place du Fonds d’aide à l’édition. L’autre combat que mènent les écrivains sénégalais est son insertion dans le programme scolaire et universitaire. Au terme de mon allocution, je voudrais remercier le gouvernement de la République islamique d’Iran pour le contact permanent instauré avec les hommes de culture du Sénégal notamment les écrivains. Il revient aussi à l’ambassadeur de la République islamique d’Iran au Sénégal, qui a permis la présence sénégalaise dans l’Union mondiale des Editeurs musulmans, d’être ici remercié.

***

La littérature est sans doute l’activité culturelle où le Sénégal brille le plus. Le pays a depuis longtemps produit un grand nombre de brillants auteurs. Les « classiques » sont aujourd’hui lus et étudiés dans toutes les écoles du Sénégal, mais aussi dans les pays africains et dans le monde. Le monde littéraire du Sénégal doit sans doute sa reconnaissance internationale à la personnalité et à l’œuvre de Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète et premier président du Sénégal, qui fut aussi le premier Africain à devenir membre de l’Académie française. La littérature sénégalaise contemporaine reste donc intimement liée à la francophonie et à la « négritude », thème particulièrement approfondi par Sédar Senghor, qu’Aimé Césaire (1913-3008) définissait comme « simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture ».

Alioune Badara Bèye est né le 28 septembre 1945 à Saint-Louis au Sénégal. De l’uniforme, Bèye est passé à la plume. Après la Marine, la Douane et le Contrôle économique qui lui ont fait découvrir le Sénégal, Alioune Badara Bèye se lance finalement dans l’écriture. Après la diffusion de ses premières poésies, il s’affirme comme un véritable poète avec Les Bourgeons de l’espoir (2005). Ce recueil chargé d’un lyrisme plein de sensibilité exprime son amour profond envers les siens, l’Afrique et l’humanité. Son roman intitulé Raki : fille lumière (2004) a largement contribué à lancer sa carrière littéraire. Dans l’avant-propos du roman, il écrit lui-même que Raki fut le point de départ de plusieurs autres de ses œuvres, tandis que ses œuvres théâtrales ne sont en fait que le prolongement de Raki. De l’uniforme à la plume (2007) est un essai autobiographique où l’auteur raconte sa vie, sillonne tout le Sénégal et retrace toute une épopée sénégalaise. De ce périple, l’homme a engrangé une mission d’amitié dans toutes les couches sociales, des plus humbles aux plus puissants.

C’est surtout par le théâtre qu’Alioune Badara Bèye a reçu sa consécration, car jamais avant lui un écrivain sénégalais ne s’était autant distingué dans ce genre littéraire. La plupart de ses pièces ont été représentées, adaptées pour la télévision et publiées. L’œuvre théâtrale de Bèye compte deux phases. Elle commence par des pièces historiques comme Dialawali, Terre de feu (1980), Le Sacre du Ceddo (1982) et Nder en flammes (1988). Ces pièces mettent en scène l’histoire du Sénégal du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Ensuite, l’auteur tourne son inspiration vers des pièces politiques comme Demain la fin du monde (1993) et Les larmes de la patrie (2003). Dans ce cycle de pièces politiques, l’auteur se tourne vers le présent, le dramaturge jette un regard désabusé sur les maux de l’Afrique indépendante.

M. Alioune Badara Bèye est un véritable ambassadeur de la culture sénégalaise dans le monde. Il est le président de l’Association des écrivains du Sénégal (A.E.S.) ainsi que le président de la Fédération Internationale des Ecrivains de Langue Française (FIDELF). Grand ami de l’Iran et de la culture iranienne, M. Bèye est aussi le secrétaire général pour l’Afrique de l’Union mondiale des éditeurs musulmans dont le siège permanent est à Téhéran.


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