N° 21, août 2007

La pluie


Akbar Râdi
Traduit par

Tahmineh Sheybani


Akbar Râdi a écrit "La Pluie" en 1338 (1960) à l’âge de vingt ans. Cette nouvelle fut publiée dans le magazine Etelaat Javanan en 1960 et reçut le premier prix d’une compétition.

Golâghâ réduit la lumière de la lanterne et la posa en haut de l’escalier, détournant désespérément le regard du ciel. Koutchak khânom avait étendu la natte ronde et s’était assise à côté de lui, la main sous le menton. En voyant Golâghâ, elle s’exclama :

- Tu es venu ?

Golâghâ voulut répondre, mais aucune parole ne sortit de sa bouche. De nouveau, il regarda vers le ciel et dit :

- Il ne pleut pas !

Puis il cligna des yeux et resta silencieux. Ils se regardèrent les yeux vides sans rien dire. Seul le bruit d’une mouche brisait le silence.

- Assieds-toi !

Golâghâ s’assit à côté de la natte. Sa bouche était ouverte, ses yeux pleins de chagrin. Son ombre tombait en biais sur le mur. La lampe à pétrole répandait une faible et triste lumière sur le visage vieilli de Golâghâ : des sourcils proéminents couleur d’acier, un long nez aquilin, avec des veines courant le long des narines. Les profonds sillons autour de sa bouche témoignaient des malheurs subis en silence dans le passé.

Le chat tigré qui était assis à côté de la natte se leva en y jetant un regard piteux, s’étira et bailla longuement. La flamme de la lampe se reflétait dans ses prunelles couleur de miel. Il resta immobile quelques secondes, puis s’assit de nouveau à côté de la natte, ferma les paupières et se rendormit.

Koutchak khânom fit craquer les articulations de ses doigts et dit :

- As-tu vu Kou-moll ?

- Non.

- Je ne sais pas pourquoi il est comme ça.

- Comment est-il ?

- Il ne fait que somnoler dans un coin !

Golâghâ fit un mouvement de dédain.

- Un coq !

Koutchak khânom crût apercevoir un sourire moqueur se dessiner sur les lèvres de Golâghâ.

Golâghâ enleva son chapeau de feutre et passa la main sur son front ridé et moite.

- N’y pense pas !

Koutchak khânom se leva et alla vers le coin des melons.

- J’aurais mieux aimé que cinq des poussins fussent morts mais que Kou-moll ne soit pas comme ça !

C’était une femme dans la force de l’âge, petite et un peu replète ; elle avait une tache sur la moitié du visage. Elle portait un cotillon vert et avait noué un foulard fleuri sur sa tête.

Golâghâ murmura :

- Aujourd’hui je suis allé à Astâneh, puis au sanctuaire, et j’ai beaucoup prié :

Koutchak khânom apporta le melon, le mis sur le plateau, et dit tristement :

- Hier soir, j’ai rêvé que Younesse était de retour, mais avec une canne à la main… je ne sais pas ce qui se passe là-bas.

Ensuite on n’entendit plus que le bruit du melon qu’on coupait. Golâghâ jeta un regard vers le bout de bois nu en haut du balcon, là où ni aucune pastèque ni aucune courge n’étaient suspendues… Son regard glissa doucement sur les melons et une tête de poisson fumé accroché à la poutre. Avec la pointe du couteau, Koutchak khânom se donna des coups sur la poitrine.

- Quand il a envoyé sa dernière lettre, Kou-moll n’était qu’un chaton mais maintenant….

Et elle continua sur un ton désolé :

- Celui-là est tout aussi mauvais.

Et jeta la tranche de melon dans le plateau.

Golâghâ attendait quelque chose. Ses yeux étaient comme deux boules de feu recouvert par une fine couche de cendre fumant doucement.

Soudain il s’exclama avec désespoir :

- Une étoile !

C’était une étoile, pétillante et lumineuse, sortant de derrière un épais nuage. L’air était lourd, le ciel était couvert et les nuages fugitifs se rapprochaient, s’éloignaient et changeaient de couleur. Parfois, ils ressemblaient à un coq, ou une bêche, et parfois on y distinguait aussi un guilac [1]. Puis tout se mêla, se déchira et la lune réapparut dans le ciel noir en répandant sa lumière limpide sur le corps fiévreux de la terre et, au loin, sur le chemin qu’empruntent les chèvres, elle apparut comme un serpent en or enroulé autour du cou brumeux de la montagne, brilla un instant, puis disparut derrière l’ombre humide des nuages. L’odeur désagréable des herbes brûlées. Golâghâ sentit l’odeur de l’oseille et d’autres odeurs étranges.

Durant un court instant, il se sentit perdu et dit :

- Je ne dîne pas !

- Pourquoi ?

- …

- J’ai mis un melon dans la pluie, c’est frais.

- Non, j’ai mal au ventre… une tasse de sirop.

Il se leva et pressa son ventre pour ne pas sentir la douleur ; mais sentit une chaleur désagréable passer le long de son cou. Il alla sur le balcon et marcha de long en large. Il cracha, s’assit, se recroquevilla puis se leva, mit les mains sur la balustrade du balcon et regarda dehors. Un moment, il imagina la rizière pareille à une bête blessée et assoiffée, qui brûlait sous le soleil torride, alors qu’une mince fumée monterait du champ. A quoi bon ? La terre a soif et n’attend que quelques gouttes de pluie. Et lui se rappelle encore les longues journées pluvieuses, quand au matin les nuages tombaient comme une voûte de plomb sur la chaumière, tandis qu’avec Koutchak khânom ils allaient pieds nus dans la rizière, entrant dans l’eau qui leur montait jusqu’aux genoux. Une foule de sangsues affamées venaient alors se coller à leurs jambes, suçaient leur sang, se gonflaient, puis tombaient évanouies. Et puis ces nuits humides, pendant lesquelles la chaleur moite de la terre fait peu à peu pousser les tiges vertes du riz, et donne de la force aux figuiers et aux prunes sauvages pour qu’ils fleurissent. Et il restait ainsi accroupi avec son fusil jusqu’à l’aube, au moment où l’horizon se teintait de pourpre et le chant du rossignol montait d’entre les branches touffues des arbres, épiant les chacals et les sangliers qui venaient de la montagne vers ses rizières. Quelle foi il avait, quel enthousiasme ! Il se rappelait encore le gros épouvantail au milieu du champ qu’il avait fabriqué avec de la paille. Il l’avait revêtu de ses vêtements en percaline, de son chapeau de paille et lui avait mis une matraque entre les mains. Il n’avait pas oublié le jour où le bœuf de MirAkbar, coupant la corde qui le retenait par les cornes, avait sauté

la barrière pour venir manger les tiges de riz d’une partie de la rizière, et avec quelle ardeur il était allé chez MirAkbar avec sa bêche demander réparation… et maintenant, le résultat de tant d’amour, d’enthousiasme et de ferveur était tout bonnement gaspillé et détruit. Si dans deux jours, et même demain, il ne pleuvait pas ! Que dirait-il au patron qui était venu ici, il y a de cela deux jours, lui rappelant les conditions du travail avec colère.

- Cela ne me regarde pas ! Au début de l’automne, tu apporteras au magasin cinquante sacs du meilleur riz.

Puis tout en descendent lentement les escaliers en bois, il avait murmuré :

- On ne peut se fier à vous, les guilacs.

Et ensuite Guédâ Ali ! Cet ignoble individu, qui lui a acheté ses fruits à l’avance. Que fera-t-il avec lui ? Ayant déjà reçu l’argent de la vente des fruits, Golâghâ était allé au marché où il avait acheté du tissu, un sac de riz et deux rouleaux de natte pour le balcon, et maintenant il n’avait pas un sou.

" Certainement Guédâ Ali m’insultera et me cherchera des noises. Et quand il s’apercevra qu’il n’obtiendra rien, il portera plainte. Alors, justement ou injustement, je me retrouverai en prison."

Guédâ Ali ne recule devant aucune vilenie et aucune infamie pour arriver à ses fins. Ne l’avait-il pas mis dans l’embarras il y a deux ans ? Il avait encore une fois vendu ses figues par avance. Puis la sécheresse avait tout détruit. Le mauvais homme venait chaque jour pour se quereller avec lui, puis s’en allait. Ensuite, il avait poussé Mehdi le boiteux à venir voler ses concombres et ses melons.

" Je sais quel genre de coquin est Guédâ Ali. Il ne s’arrêtera pas pour si peu."

Il se rappela très vite qu’après toutes ses manigances sans résultat, Guédâ Ali était allé dénoncer Younesse, son fils unique, à l’armée pour qu’il fasse son service militaire. Deux nuits plus tard, les soldats armés avaient cerné la chaumière. Golâghâ était resté éveillé dans son lit jusqu’à l’aube et, comme ce soir, il

avait eu mal au ventre de peur et demandé sans cesse du sirop…

Et l’aube était arrivée. Koutchak khânoum avait alors fait passer Younesse par-dessous le Coran puis ce dernier était monté sur le tabouret et avait ouvert la trappe derrière la chaumière. En regardant dehors il avait dit tout excité :

- Il n’y a personne.

Et Golâghâ avait crié :

- Vas-y ! Vas-y !

Et Younesse ne s’était pas encore accroché à la trappe que la porte s’était ouverte et un soldat noiraud était entré dans la chaumière :

- Ne bouge pas !

Le soldat se tenait debout, pointant vers eux son fusil et, dans la fraîcheur du matin, on pouvait distinguer ses moustaches. Pris au dépourvu, Younesse était tombé de la trappe comme un sac de riz dans un bruit sourd. Puis il s’était relevé, et Golâghâ l’avait vu supplier, tandis qu’on l’emmenait tel un criminel. Et depuis quelque temps, il n’avait plus de ses nouvelles. Chaque nuit, Koutchak khânom dormait en pensant à lui et était assaillie de cauchemars qu’au matin, elle racontait à Golâghâ : " Je ne sais ce qu’il lui est arrivé. Dans sa dernière lettre qu’il avait envoyé l’automne de la même année, il avait écrit :

" Je suis devenu l’ordonnance d’un capitaine à Rasht. Je ne me sens pas très bien. Je ne mange pour le déjeuner que les restes du repas. Cela fait quelques jours que j’ai des troubles digestifs. Les nuits, je dors derrière la maison sous le prunier, et à cause des moustiques et l’odeur des toilettes, je ne peux fermer l’œil. Il commence à faire froid. Je dois demander à Dokhtarâghâ de mettre mon lit dans la chambre derrière la maison. Je vous prie de m’envoyer une couverture en laine. "

Quand Assed Tâghi, le coiffeur, lui avait lu ces lignes, Golâghâ avait pleuré. N’ayant pas un sou, que pouvait-il faire ? Et, honteusement, il n’avait même pas répondu à la lettre. Mais pourquoi Younesse ? Pourquoi n’envoyait-il plus aucune lettre ? Pourquoi n’était-il pas venu les voir, pour les fêtes du nouvel an ? Rasht n’était pas très loin d’ici. Que s’était-il passé ? Lui était-il arrivé quelque chose ? Ou… je ne sais plus ! Golâghâ était plongé dans de noires pensées, quand une lumière éblouissante illumina la vaste étendue des rizières et chaumières alentour comme de simples monceaux de paille. Instantanément, le bruit du tonnerre fit trembler les colonnes et le plancher en bois de la maison. On entendit, au loin, le meuglement d’un bœuf. Le chat se réveilla terrifié, se lécha un instant les babines, retourna près de la natte, puis se recoucha et s’endormit paisiblement.

Golâghâ s’appuya à la balustrade et mit la main dehors. Son regard était impatient. Il attendait que les gouttes de pluie tombent sur sa main. Koutchak khânom dit :

- Tiens ! Ton sirop !

Golâghâ sentait la fatigue gagner son bras. Il avait mal à l’épaule. Sa respiration était saccadée, et un espoir confus enflammait ses yeux. A contre cœur, il répondit :

- Je viens !

Et soudain, il s’écria :

- La pluie, la pluie…

Une goutte de pluie avait touché sa main… Une brise passa. Les melons bougèrent doucement, puis de chaudes larmes coulèrent du coin des yeux de Golâghâ sur ses joues. Quelque chose d’indéterminé et de lourd remplissait ses oreilles, l’empêchant d’entendre tout bruit, même la voix exaspérée de Koutchak khânom qui d’exclamait :

- Oh… les vêtements !

Il plut toute la nuit. Golâghâ avait recroquevillé ses jambes sous le drap mais, ne pouvant dormir, il imaginait la rizière verte avec la vague des tiges courbées du riz…

Notes

[1Personne née dans la région de Guilân, dans le nord de l’Iran.


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