N° 117, août 2015

La spirale d’Ormouz (7)*


Gilles Lanneau


20. La mère

Ispahan est réputée pour ses articles en cuir. Le plus beau cuir du monde selon certains vendeurs. Ispahan n’est pas modeste ! Le plus beau cuir du monde dans "la Moitié du Monde". Ils se sont rendus à New-Jolfa [1] ce matin, le quartier arménien. Le taxi les a déposés dans une artère commerçante, aux boutiques serrées les unes contre les autres.

…Sacs à main, bottines, chaussures… Emelle est ravie Géhel suit, en bon époux docile, en portant les cartons.

« Kelissâ Maryam » ? L’église de Marie.

Il a demandé la direction à un grand-père, assis sur un banc devant son épicerie. L’homme lui montre le chemin, puis lui parle de la France, du général de Gaulle. Géhel sourit. New-Jolfa, les dernières nouvelles.

L’église est modeste, nichée dans un jardin, entre ses deux grandes sœurs. La cathédrale Vank, l’église de Bethléem. Une oasis minuscule, silencieuse, à deux pas du brouhaha urbain. Silence à l’intérieur aussi, une heure à peine après la messe du dimanche. Sur les murs, quelques belles fresques mélangent avec bonheur arabesques et inflorescences islamiques aux scènes bibliques et à la Sainte Famille. Géhel se pose sur une chaise, face au chœur... Face au regard posé sur lui.

La femme est belle. Son regard est limpide, droit ; son sourire imperceptible, teinté d’une ombre de tristesse. L’enfant qu’elle porte dans ses bras a la même expression empreinte de gravité. L’image, en noir et blanc, fait penser à une photo ancienne. Une photo qui aurait deux mille ans. Celle d’une femme de son temps, femme du peuple, vêtue simplement, sans couronne ni écharpe d’étoiles. Une servante, pas une reine. L’enfant se presse contre sa mère. Son destin l’impressionne. Sa vie sera miracle, puis mort. Et la mère le sait. Elle voit la croix, elle voit les croix, dans la plaine de Champagne, à Oklahoma Beach, elle voit les photos sur les tombes à Golestân-e Shohadâ, ou sur la place de Massouleh... Elle voit la Bête, dévorant ses enfants, l’un après l’autre.

Elle voit Géhel, face à elle, après tant d’autres. Il est cet enfant qu’elle serre contre son sein. Elle l’aime. Elle est venue lui dire, hier au soir, au milieu des eaux noires de la Zayandeh.

L’église de Marie (Kelissâ-ye Maryam)

21. Le jour des morts

En quittant l’église, l’idée lui est venue soudain : "Va à Golestân-e Shohadâ, la Roseraie des Martyrs !" Il avait entendu parler du lieu lors de ses précédents voyages, s’était promis de le visiter un jour... Au coin de la rue, un taxi attendait.

Sur son banc, Géhel revient au temps présent. Le dimanche 2 novembre 2003, Jour des Morts dans le calendrier chrétien. Des morts vivants, aujourd’hui ! Les regards le fixent, par dizaines de milliers. Lui parlent... Il n’est pas sûr de tout comprendre. Il imagine. Ils lui parlent des amis, de la famille, de la maman. De la petite fiancée, toute mignonne, qui les attendait jour et nuit, rongée par l’anxiété, qui les attend encore, ils en sont sûrs, elle n’a pas trahi, qui les attendra, encore plus belle, au seuil de leur paradis. La moitié d’eux-mêmes, enfin réintégrée.

Quelque chose le chipote, malgré la paix du lieu. Un hématome sur la main, une douleur lancinante... Les deux garnements... Deux, la dualité du monde. Ce monde qui le retient, coûte que coûte : "Ne meurs pas, tu es vivant !"… Mais de quelle mort parle-t-on ? Et de quelle vie ? L’Animal ne lâche pas ses prises ; il les garde jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort à lui... Et cette vie, n’est-elle pas déjà l’antichambre de la mort ? Ou la mort elle-même ? Deux morts, une de jour, une de nuit... Mourir à ses morts, quel affront !

Il a déjà commis l’affront... quelques heures, quelques miettes de temps. C’était un soir d’octobre, vingt ans plus tôt ; son corps se souvient. Dans la grande farandole de l’Univers, il tournait au diapason. Et cette mémoire ne mourra pas. Géhel est aux aguets. Il est la petite fiancée qui attend son promis, jour et nuit. Avec lui, elle veut aimer jusqu’au vertige.

Lui seul... Et au diable son paradis, ses houris ! Lui, en entier, en direct. Sans intermédiaires. Adieu Antoine de Machin-Truc, Thérèse de Machin-Chouette - paix à vos âmes, les saints, il en veut à vos images, pas à vous-mêmes !

De son banc, Géhel se perd dans l’au-delà des tombes, loin à l’horizon. Dans l’océan du désert, en miroir argenté... Entre mirage et mort, il y a une princesse, bien réelle. Ispahan, "la Moitié du Monde", en quête de son autre moitié. Lui aussi cherche la sienne. Hier, il a vu son regard dans le noir de la nuit. Il s’est blotti contre elle, aujourd’hui, dans la lumière du jour... Demain, qui sait ?

Bâzâr-e Vakil

22. Demain

Le passé, le présent, demain. Sur la spirale de la coquille d’Ormouz, hier, aujourd’hui sont gravés. Demain aussi. Assis sur le passé des morts vivants, Géhel se projette en avant... Demain, ce sera Shirâz, ses jardins, ses poètes. De vieilles connaissances.

Hier soir, en arrivant à Shirâz, Géhel s’est aperçu qu’il avait oublié son passeport. Il l’avait laissé à la réception de l’hôtel, à Ispahan, en réglant la note. Le message était clair. Une partie de lui-même voulait rester, à tout prix. lnch’Allah ! Ce soir, il le retrouvera, le patron de leur nouvel hôtel lui a promis.

Shirâz, la guigne ! Et cette dent qui le titillait, au fond de la mâchoire. Il s’est rendu chez un dentiste, en fin d’après-midi. Le cabinet était somptueux, avec du marbre, des tentures, des tableaux. Le Docteur Dârioush à la hauteur de son cabinet, distingué, "classe". Au-dessus du fauteuil, un écran montrait l’opération en direct. Il s’en est sorti sans douleur, une dent de sagesse en moins. Décidément, Shirâz aussi en voulait un morceau !

Ils se sont dirigés vers le bâzâr-e Vakil, pour faire quelques emplettes. Pour flâner surtout. Géhel souhaitait retrouver la petite librairie où il avait discuté géopolitique avec le patron, deux ans plus tôt. "L’Axe du Bien" envahissait l’Afghanistan, alors.

Mausolée de Hâfez

L’homme était pessimiste, il pronostiquait l’Irak, une deuxième fois, un peu plus tard. Ensuite l’Iran. Géhel voulait savoir s’il maintenait le pronostic numéro deux, s’il connaissait la suite du scénario... Le patron était absent, deux employés le remplaçaient. Pas de chance à Shirâz, aujourd’hui !

Il fallait en finir avec cette malchance. Ils se sont offert un superbe restaurant, pour clore la série. Dans l’ancien hammam merveilleusement rénové, où les garçons virevoltaient en tuniques safavides. Ils ont attendu longtemps, ont râlé, ont mangé leurs plats froids. Zut !… Comment terminer la journée en beauté ?... Un seul endroit, sûr et certain.

Il dort. Ou fait semblant. Les poètes ne dorment pas ; ni ne meurent. Ils sont voués à l’éternité, ensemençant par la pensée le Verbe originel. Près du rectangle en marbre tiède, Emelle, Géhel, attentifs, immobiles. Tout autour, une petite foule de fidèles, figés dans la même écoute, sous les clins d’œil des étoiles, sous le sourire de la lune. Dans l’auditorium de son mausolée, Hâfez parle en silence, il ne faut pas l’interrompre.

De retour à leur hôtel, ils ont prolongé le silence.

… Dring ! Dring ! Ils sont appelés à la réception. Un jeune monsieur, une fillette dans les bras, leur sourit généreusement. De sa main libre, il tient le passeport. L’homme ne parle qu’en farsi. L’employée leur explique qu’il arrive juste d’Ispahan, par l’autocar, qu’il a pris un taxi jusqu’à l’hôtel. Géhel veut le dédommager, au moins lui rembourser la course. L’homme refuse, les salue en souriant, s’éclipse.

Shirâz, le bonheur !

*Ces chapitres sont mis à la disposition de La Revue de Téhéran par son auteur.

Notes

[1Now Jolfa en persan.


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