N° 117, août 2015

Entretien avec Martine Bouchier sur l’esthétique de la capitale iranienne
« Ne pas être ni Américain, ni Européen, ni Chinois,
mais être vraiment Iranien. »


Samâneh Karimi Yazdi, Zeinab Golestâni


Dans le monde moderne où la ville est désormais considérée comme faisant partie de l’identité de millions de citadins, l’esthétisation de l’espace public possède une place de choix dans leur manière d’être au monde ; d’où l’importance accordée par des Etats, des urbanistes et des architectes à ce sujet. C’était en vue de réfléchir au but de cette esthétisation que les deuxième et troisième ateliers de la phénoménologie de l’espace urbain ont eu lieu le 10 et 11 mars 2015, au musée des arts contemporains de Téhéran, avec la coopération du centre d’études en art, architecture et urbanisme de Nazar, et de l’Organisation de l’Esthétisation de la Ville de Téhéran. Le deuxième atelier consacré à l’esthétisation de l’espace public était dirigé par Martine Bouchier, docteur en philosophie de l’art, enseignante à l’Ecole d’architecture de Paris-Val de Seine (ENSAPVS), et auteur de plusieurs ouvrages dont 10 clés pour s’ouvrir à l’architecture et L’art n’est pas l’architecture. A l’occasion de son premier voyage en Iran et de sa participation à ces ateliers, nous l’avons rencontrée pour évoquer avec elle l’aspect esthétique de Téhéran.

Quels sont selon vous les éléments essentiels de la définition d’une esthétique urbaine ?

L’esthétique urbaine est le caractère particulier d’une ville qui permet de la distinguer des autres villes sur le plan de son apparence et de son ambiance. L’esthétique se dégage de l’ambiance générale de la ville, de la qualité de ses espaces publics, de son tissu, du soin apporté au traitement de l’espace, de son visage de jour comme de nuit. La beauté des édifices n’est pas une composante obligatoire, car une ville peut être belle d’un point de vue de son site (comme la ville de Téhéran, qui est au pied de la montagne). L’esthétique urbaine est ce qui va toucher les gens et rester dans leur mémoire.

Selon cette définition, quelle est la différence entre esthétisation et embellissement de la ville ?

La différence entre esthétisation et embellissement tient d’une part au fait que l’embellissement concerne principalement la dimension physique de la ville, l’ornementation, les alignements, les plantations, l’éclairage public, la mise en place de sculptures, de jardins, d’éclairages. L’embellissement est un projet politique qui sert et valorise le pouvoir politique. L’esthétisation est un processus. Il peut inclure les projets d’embellissement ainsi que les aménagements d’espace public. Il s’en distingue car il tient aussi compte des pratiques sociales et du regard individuel, subjectif qu’un individu - habitant, enfant, travailleur, femme, homme – porte sur ce qu’il traverse ou contemple. Par exemple, l’esthétisation dans le Grand Paris concerne les promenades urbaines sonores, les événements comme les nuit blanches ou les fêtes de la musique, les graph et les tags, les jardins flottants éphémères, les pratiques spontanées de jardinage, la mise en scène des chantiers par des bâches décorées, etc.

Fresque en céramique, œuvre de Lâleh Eskandari
Photo : Meghdâd Madadi

Comme vous l’avez remarqué, la culture joue aussi un rôle important dans l’esthétisation de la ville. Comment évaluez-vous la présence de cet élément dans l’espace public téhéranais ? Nous pensons notamment à l’ambiance de la ville avant le Nouveau An iranien (l’entretien a été réalisé avant Norouz), cette atmosphère d’excitation générale et spontanée.

Je suis d’accord avec l’idée que la culture populaire est un facteur d’esthétisation : chez nous, à Noël, les villes se recouvrent de lumières multicolores, les vitrines sont surchargées de nourritures appétissantes et bien présentées, de la musique est diffusée dans des haut-parleurs, les gens sont heureux et sourient… Comme je l’ai évoqué, l’ambiance est fondamentale.

Que pensez-vous de la relation qui existe entre l’art (peinture murale, céramique, architecture, etc.) et la ville ? Existe-t-il une identité, une originalité propre à Téhéran ?

A Téhéran, j’ai été frappée par les grandes peintures murales des portraits de martyrs. Je suis restée trop peu de temps pour avoir vraiment un avis sur les fresques, notamment celles en céramique, que je n’ai malheureusement pas beaucoup vues. J’ai beaucoup apprécié l’éclairage et la mise en valeur des infrastructures autoroutières quand on prend la route de nuit pour aller à l’aéroport. Une forêt de piliers est éclairée de lumières changeantes qui apportent à cet univers de béton une dimension esthétique, on se dit : c’est beau. J’ai vu aussi de loin en voiture certaines fresques en céramique sur l’autoroute. J’ai également été très impressionnée par le Pont de la Nature qui enjambe l’une des autoroutes de la ville. Il existe une véritable esthétisation de la ville de Téhéran à partir de ce point de vue. D’une part, ce pont piéton est en lui-même un ouvrage d’art exceptionnel du point de vue de sa structure, de son échelle, de ses fonctions et d’autre part, il aménage un belvédère qui donne à voir la ville de loin au pied des montagnes et la montre comme une ville moderne par l’inclusion dans cette nouvelle image de la ville, du réseau des autoroutes qui sont également mises en valeur. C’est l’image contemporaine que je garderai de Téhéran, une ville moderne, active, dans un site paysager exceptionnel.

Comment trouvez-vous le paysage de Téhéran et son traitement ?

La présence des montagnes se fait sentir en permanence par la fraicheur qui en descend, par l’eau aussi qui en descend par les cinq rivières. La hauteur, les sommets enneigés évoquent la vraie nature et influence de toute évidence cette ville. D’un autre côté, j’apprécie le fait que les autoroutes de cette ville sont données à voir « esthétiquement » à partir des deux nouveaux ponts en même temps que les montagnes.

Comment trouvez-vous le traitement des cinq rivières que vous venez d’évoquer ? Avez-vous des propositions pour l’améliorer ?

On regarde ces cinq rivières en tant que quelque chose d’extrêmement important dans la mesure où elles relient la montagne à la ville, en cinq points différents. Elles importent un flux naturel de la montagne vers la ville, ce qui est très puissant pour les paysages, et aussi d’un point de vue symbolique. Elles représentent un lien avec la nature qui est évident. Nous avons visité l’une des rivières qui avait été réaménagée. J’aurais du mal à vous dire où c’était exactement, cela se trouvait non loin d’une mosquée très importante recouverte de miroirs. Des aménagements publics importants y ont été faits. Nous étions en haut, comme au balcon de Téhéran, et nous avons vu la rivière commençant à être aménagée, avec l’idée d’un aménagement continu sur différents points tout au long de ces rivières. Je trouve qu’un tel projet est très intéressant, il pose l’idée d’articuler la ville avec des points aménagés où les gens peuvent profiter de ces rivières qui descendent des montagnes.

Pol-e tabi’at (Pont de la Nature) à Téhéran

Quelle est votre impression générale sur la sphère publique de Téhéran ?

J’ai tenté de définir la sphère publique à partir de l’idée de J. Habermas d’espace d’expression des citoyens qui veulent influencer et donner leur avis sur les grands sujets qui concernent le développement de la société. La sphère publique est ce qui caractérise la vivacité de la démocratie. Je suis restée trop peu de temps pour savoir où se trouve cette sphère publique. Je ne crois pas qu’elle puisse être dans l’espace public physique de Téhéran (les rues, les places, les jardins). Elle existe mais elle est restée cachée à mes yeux d’étrangère de passage. Si on prend le cas de Paris, l’espace public est un lieu où la population, la société vient pour dire ce qu’elle a à dire par voie d’affichages, de manifestations, de rassemblements, de rencontres, etc. La société s’exprime dans l’espace public et sur les réseaux sociaux qui font aussi partie de l’espace public, c’est le lieu où la société civile s’exprime de manière effective.

Quelles sont les différences principales entre l’espace public et la sphère publique ?

L’espace public est un espace qui est double, physique, concret : ce sont les places, les rues, l’ensemble des lieux qui ne sont pas de l’ordre du privé, de la maison, du jardin privé. Ce sont les lieux où on peut aller et qui appartiennent à tout le monde, tout le monde peut y venir et y faire quelque chose. Le deuxième aspect de l’espace public est internet, les réseaux sociaux : c’est aussi un espace public où tout le monde peut prendre la parole et communiquer. Il y a donc un espace public réel et virtuel. La sphère publique est également le lieu de la prise de parole, de la communication, de la société. Elle englobe à la fois l’espace physique et l’espace médiatique, avec la télévision et la radio, qui sont les organes par lesquels les hommes politiques viennent faire passer leur message. En résumé, la sphère publique englobe à la fois l’espace public physique, l’espace de l’internet où tout le monde peut aller, et l’espace des médias comme la télévision ou la radio, où nous sommes en présence d’une communication d’information et d’ordre politique.

Pouvons-nous parler de l’existence d’une identité culturelle et artistique propre à la ville de Téhéran ?

Culturelle oui, c’est évident, mais artistique, je ne sais pas, je ne suis pas restée assez longtemps. En tant qu’européenne, j’ai ressenti de façon très forte la culture persane, l’Iran comme un berceau de civilisation, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, la géomorphologie du pays que j’ai pu voir dans le centre de géographie où l’on peut acheter et voir des cartes en relief : le désert au centre et les montagnes autour constituent cette géographie comme un creux, un vide entouré par les villes puis les montagnes. J’ai ensuite pu percevoir, en écoutant parler mes hôtes, de la centralité de Téhéran (ou de l’Iran), une nouvelle centralité pour moi car je suis malgré moi européocentriste, je pense à partir de l’Europe, j’y reviens toujours. J’ai découvert un nouveau centre, à partir duquel on peut rayonner vers le nord, la mer Caspienne et les pays qui sont proches, les influences venant du sud-est, vers le Pakistan, l’influence de l’Arabie Saoudite, etc.

L’identité ensuite, c’est l’orient - nous sommes indéniablement en Orient : la nourriture, les visages, les bazars, les types de produits vendus dans les bazars. Ce qui m’a frappé à ce propos est l’absence de junkfood, les produits vendus semblent naturels, non industrialisés (sauf les poulets !), l’absence de la culture et de l’industrie culturelle américaine. Cela fait du bien ! J’ai retrouvé la même chose en Inde : une authenticité culturelle, un environnement très authentique.

Peinture murale sur le thème de Norouz

On trouve cependant beaucoup de junkfood en Iran, dans les fastfoods et grands supermarchés...

Je n’ai pas vu cela car les personnes qui m’ont accompagnée m’ont plutôt emmené dans les bazars : le grand bazar de Téhéran, le bazar de Kâshân. Je n’ai pas vu les grands supermarchés dont vous parlez !

Avez-vous travaillé sur l’Iran, et en particulier sur Téhéran ? Avez-vous des étudiants iraniens qui travaillent sur ce pays ?

J’ai une étudiante doctorante sous ma direction, Maryam Mansouri, qui travaille précisément sur la ville de Téhéran et sur la dimension de l’espace public, de l’esthétisation de cet espace et la dimension sociale et humaine de l’appropriation de l’espace public à Téhéran. Plus précisément, c’est un travail consacré aux différents espaces publics contemporains qui ont été récemment réaménagés à Téhéran. Elle regarde de quelle manière ces espaces ont été réaménagés, et par quel moyen : l’espace, la lumière, les mobiliers… Elle s’intéresse aussi aux pratiques offertes aux habitants de Téhéran, aux lieux qui ont une forte image, notamment la question des autoroutes qui traversent la ville qui sont aussi esthétisées, éclairées et mises en valeur par des ponts, etc.

Comment considérez-vous la présence de la modernité à Téhéran ?

Téhéran est une ville moderne, la présence de la modernité est partout - en tout cas dans ce que j’ai pu visiter. La modernité est mise en valeur. Cette ville m’a fait penser à Ankara, les mêmes infrastructures de transport traversent la ville. Moderne aussi parce que les femmes de Téhéran sont modernes. Dès que l’on sort de la ville - je suis allée à Kâshân -, on se rend compte de la modernité des Téhéranaises. J’ai regardé aussi le site internet d’une jeune artiste. Je n’ai malheureusement pas pu aller voir les galeries d’art contemporain, mais on voit sur internet des travaux artistiques vraiment passionnants.

Quelles sont selon vous les potentialités de la ville pour créer une esthétique, un "génie du lieu" et une identité urbaine faisant se rejoindre tradition et modernité, qui nous permettrait en même temps de bénéficier des progrès techniques et scientifiques, et de sauvegarder la culture et l’art nationaux ?

C’est une question difficile. J’ai en tête l’exemple de l’Inde, qui est une grande démocratie très ouverte, en train d’avancer, mais qui garde en même temps ses spécificités. Même si ses grandes villes sont modernes et modernisées, elles gardent toujours un esprit qui n’est pas européen, ni américain, ni chinois… mais typiquement indien. Ne pas être ni Américain, ni Européen, ni Chinois, mais être vraiment Iranien, voilà le défi à relever. J’espère en tout cas que l’industrie culturelle, l’esthétique standardisée et mondialisée qui homogénéise les villes et les pays (riches) ne viendra pas dévaster l’identité orientale, persane de ce territoire que j’ai beaucoup aimé parce qu’il m’a été montré par des Téhéranais très bienveillants à mon égard, et je les en remercie.

La Revue de Téhéran vous remercie de nous avoir accordé cet entretien.

Merci à vous.


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