« Je détruis tout ce qui se rapproche du narratif dans mes peintures, parce que je ne veux rien raconter ! » Une approche d’autant plus intéressante que l’homme est un illustrateur connu. Mohammad Ali Bani Assadi s’explique dans une interview sur les raisons de ce choix idiosyncratique : « On m’a toujours qualifié de narrateur. » C’est ainsi qu’il s’exprime concernant sa dernière exposition au centre culturel Arasbârân. Celle-ci ne réunissait pas seulement ses peintures, mais aussi ses dessins, qui formaient l’essentiel des œuvres présentées, partageant avec les peintures certains traits visuels et spatiaux communs malgré le temps consacré à les faire : neuf ans. Ces traits communs et cohérents entre les éléments extérieurs - ou le ‘paratexte’ - (absence de titres) et les éléments intérieurs (maximalisme dans l’usage des composantes, mise en relief de la ligne) en passant par le sérieux des œuvres mettent le public face à un univers de contradiction. L’univers où règne la loi du chaos et où des éléments constituants invraisemblables s’alignent, parfois même se superposent : par exemple ces silhouettes humaines qui côtoient les griffonnages dénués de tout naturel. Les premiers dessins sont grattés pour laisser place à une composition nouvelle, un palimpseste où les quelques figures humaines présentes dans ces tableaux sont exposées à travers des lignes si fragiles qu’on les croirait dépourvues de toute volonté, au bord de la noyade dans le chaos régnant en maître.

Sans doute ces tableaux, entre l’abstrait et le figuratif (nous sommes témoins des formes et des compositions abstraites embrassant la figure), interrogent l’identité de l’homme. Le chaos des éléments évoque les périodes de crise de la vie humaine : la guerre ou la pénurie. Deux entités chaotiques dont les ingrédients sont amplement représentés dans les tableaux de cet enfant du désert, vétéran de la guerre Iran-Irak. Peut-être le plus important d’entre ces ingrédients est justement « l’absence », l’absence de narrativité. Une guerre n’est pas verbalisable, elle est étanche à la narrativisation. Quoi qu’on en dise, on n’en aura pas dit la réalité. Pas de récit, pas de sujet, mais un amas d’éléments hétérogènes, réunis en un seul lieu, ici le tableau, ailleurs, le champ d’honneur. C’est ce que fait le peintre avec une obsession quasi maladive au point de rendre toute « analyse » insignifiante. Il faut voir chaque œuvre dans sa totalité, il faut relier les parties, découvrir leur relation illogique, et mettre la main sur « la raison d’Etat » qui les régit et qui justifie la situation représentée.

Ces œuvres vont à l’encontre du projet déployé par Hossein Ali Zâbehi dans sa dernière exposition à la Galerie Hour. Celui-ci recherche la signification ; une série de portraits parodiques où les sujets sont représentés de façon ludique dans un style proche de celui des expressionnistes ; sujets puisant leur source chez les « marginaux » de la société. Même si les portraits se ressemblent tous du point de vue de la composition, des couleurs, et de la technique d’autant plus que le peintre a minutieusement supprimé tous trais distinctifs de chaque personnage, les titres et les accessoires des personnages leur prêtent une identité symptomatique. Le résultat est une image qui fait des hommes des hommes-objets ; en atteste la présence de seulement cinq peintures de nature morte (Figure 1) parmi les 32 portraits. Comme si le portrait de l’homme n’était qu’une nature morte parmi les autres.

Figure 1

Cette exposition rassemblant « le loufoque », « le bourré », « le clown » (Figure 2), « le peintre », « l’exacteur », « la courtisane », « la superstar », « la dame royale », « l’aristocrate », « la comtesse », « l’avocate », « le favori », etc., tous azimuts, montre que tout est égal sous le regard du peintre. Des visages, seule une ombre noire nous atteint, et seul « l’avoir » est doté d’une valeur, non pas une valeur essentielle, mais juste ridicule. Le peintre vise ici la performance et le mimétisme : le ladyboy se maquille en reine ; Picasso, lui, pleure ; la Joconde devient une grand-mère, etc. Ce septuagénaire projette la lumière expressionniste allemande sur des sujets profondément ancrés dans la culture iranienne pour montrer que déguisé de la sorte, « l’enfant de la rue » (Gavroche) se transforme en un monstre hideux.

Signalons pour finir le succès de cette exposition, où la quasi-totalité de ces tableaux a été vendue.

Figure 2

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