N° 122, janvier 2016

La spirale d’Ormouz (12) - épilogue*


Gilles Lanneau


Krak des Chevaliers

…Je retrouve la coquille. A l’envers. Près du Krak des Chevaliers, en Syrie, un an plus tard. Parmi les oliviers, entre l’ombre inquiétante de la forteresse barbare et l’azur lointain de la Méditerranée. Anodine, discrète. Dessinée sur une dalle, à même le sol, dans la nef d’une petite église orthodoxe, face à l’iconostase.

Face à la mort vaincue. Sur l’icône centrale, un Christ ressuscité, victorieux, auréolé d’or blanc, debout dans son tombeau ouvert. La victoire de l’homme nu, seul, contre ses pesanteurs. Emergeant comme un nouveau soleil.

Je me place au-dessus de la spirale, bien droit, aspirant à la même victoire. Une spirale à l’envers, à l’opposé des spires majestueuses expulsant la matière vers son ultime périphérie. De cette frontière imprécise, à mes pieds, la matière bascule. Le vortex l’aspire. Et la matière se disloque, s’entrechoque, particules désordonnées, se bousculant vers l’entonnoir. Voyage inquiétant, déroutant, démentiel. Mortel. Le vieil homme y périt. Il est lourd de la charge de son passé, de ses pensées, de ses rancœurs s’agitant dans un ultime sursaut. Il crépite au feu de l’enfer, se consume, mort et vivant à la fois. Mort, de plus en plus. A l’approche de l’orifice minuscule, il ne sait plus s’il est ou s’il n’existe pas…

Au centre du vortex, sur le sol, l’étincelle de lumière est de la même couleur que celle auréolant la tombe. Je me plonge dans cette lumière.

Krak des Chevaliers

…Au sortir de la petite église, une paix immense m’envahira, quelques heures durant, voluptueuse, aérienne, laissant poindre en fond sonore comme une ébauche de chant… Puis s’évanouira.

Prémices d’un temps futur, hors le temps… Ou encouragement.

***

Reste la Mère, à retrouver.

…Le lendemain, près d’An’Nabk, sur le chemin de Damas. Nous avons "booké" un taxi collectif pour Deir Mar Moussa, le monastère Saint Moïse, perché sur la montagne, aux portes du désert. En arrière-plan grandiose, les contorsions tectoniques de l’Anti-Liban, sous un poudrage immaculé.

Une fausse note, soudain. Une décharge à ciel ouvert, à proximité d’un col. Sur les sommets environnants, des sacs en plastique, accrochés sur des touffes épineuses, par centaines, ou par milliers. Ambassadeurs d’une matière putrescible, à l’entrée de l’anti-matière.

…La pente est raide jusqu’à l’église-forteresse, taillée à même le roc, quasiment invisible, immatérielle à force de lutte sur cette matière. Effort méritoire… Fresques du XIe siècle, victorieuses du temps, admirables.

Deir Mar Moussa

Que je n’admire pas. Les peintures, les icônes, les statues… Artifices sans vie. Inutiles, désuets. Choquants. Que j’exècre, de plus en plus. Qu’une envie folle, parfois, me pousse à jeter au sol, à piétiner, à écraser. A réduire à rien. Ce rien qui ne masque ni n’altère. Transparent. Adieu Reine des Cieux, Christ-Roi, Radha, Krishna… idoles d’un temps figé, dépassé, mort. Les idoles étaient l’aide, les idoles sont l’obstacle, rempart compatissant de sourires douceâtres, nous laissant à leurs pieds, n’osant les transcender… "Dieu, je Te cherche dans la transparence de l’air, dans la transparence des corps, dans ce grand Vide qui nous habite, habillé de matière ! Dans ce Moi qui T’appartient."

Je remonte un vallon aride, derrière le monastère. En recherche de cette transparence. Quelques cavernes jalonnent le sentier, abris d’anciens ascètes aux corps dilués dans l’espace. Sur la gauche, au-delà d’un rio à sec, un curieux piton biscornu, creusé de deux grottes superposées. La plus vaste est accessible, en grimpant quelques rochers. A l’entrée de la grotte, une petite croix discrète. Une croix identique à celles des églises en pays celte, ou en Iran, composée d’arcs de cercle, s’inscrivant dans un cercle. Quatre arcs – le chiffre de la matière – dessinant les pales d’un moteur cosmique. Une croix de Vie, pas de mort.

Au fond de la grotte, quelques débris disséminés. Quatre, encore. Quatre morceaux d’une statuette de la Vierge, bleue et blanche, fracassée sur le sol, dérisoire, pitoyable. Foudroyée par le feu du ciel, ou par le geste iconoclaste de quelque ermite désespéré, dans l’éclat d’une colère divine.

Route vers Deir Mar Moussa

Et la Mère ?… En l’absence de son corps vulgaire, elle me sourit.

Je reste planté là, immobile. Puis me retourne. Sur la paroi, au fond, dans la pénombre, une petite fresque. Au milieu de cette fresque, dans un paysage de nudité, trois femmes vêtues de noir, debout, côte à côte. De belles femmes sûrement, grandes, sveltes. Au-dessus d’elles, sur une montagne, les murailles de quelque forteresse du désert, ou d’une Jérusalem céleste. A droite des femmes, deux croix plantées en terre. Deux pour trois. La femme du milieu tient une écharpe blanche à la main. Peut-être échappera-t-elle au sacrifice ?… Je me remémore le dessin de Mahmoud Farschiân, à l’envers d’un poème de Hâfez, sur une carte en papier glacé. Les trois sirènes de la Terre, aguichant le vieil homme. Deux sont condamnées à mort. Elles se nomment Orgueil, Mensonge. La troisième sauvera sa peau, si elle se rachète. Elle est la Chair, ou la Matière. Si elle le veut, elle accédera à l’arrière-plan divin.

Au retour, sous le soleil déclinant, la montagne se pare d’étincelles, par milliers. Une nuée d’étincelles accrochant le haut des crêtes, sur des kilomètres. Les sacs en plastique. La merde, brièvement transfigurée, peu avant sa mort… La nuit prochaine, les ténèbres saisiront ce monde de misères et d’horreur, l’enfouiront dans un manteau d’épouvante. Le noir triera les siens, les gardera en son ventre. Futur compost, pour un demain fertile.

Intérieur de Deir Mar Moussa

A l’aube, un Soleil neuf inondera les eaux anciennes, emportera poissons, sirènes. Fera vivre les enfants du Ciel. Enfants d’un rêve, "imagés" sous la plume des poètes, au cours des millénaires. La Mère universelle les porta en son sein. Les chérit, hors l’emprise de la Bête… Le tourbillon du Monde les aspira. Ils ont voyagé seuls, se croyant perdus, abandonnés. La jolie Dame veillait sur eux, à leur insu. Leur souriait, parfois, au plus profond du noir. Dans la tourmente, ils étaient la semence d’une chair nouvelle, s’insinuant dans la matière épaisse, laborieusement. Combat épique, acharné, pour une victoire partielle !… Et le reste sera la merde, aura son heure de gloire, retournera à l’argile initiale.

Ils seront Enfants-Poètes, à jamais… Noyés dans la lumière du Feu, éperdus d’amour…

A l’aube, demain…

*Ces chapitres sont mis à la disposition de La Revue de Téhéran par son auteur.


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