N° 122, janvier 2016

Les maisons traditionnelles iraniennes :
initiation aux rapports entre
l’homme et la nature


Sepehr Yahyavi


Sâbât de Bâghelion, Dezfoul

Eléments préalables

Si l’on admet que l’architecture constitue en son essence le lieu ultime où l’homme et la nature se rencontrent (et forcément se séparent), un lien entre l’espèce humaine et son entourage (socioéconomique, naturel, culturel…), et si l’on accepte encore que le rapport instauré avec la nature dans l’architecture iranienne est un lien basé sur le respect de la nature et la dignité humaine, cette architecture peut être considérée comme un point fort des Iraniens tout au long de leur histoire.

Nous ne parlons bien entendu pas de la situation actuelle que vit l’homme urbain, dont les habitants des grandes villes iraniennes, et qui est basée notamment sur une séparation fondamentale entre forces du travail et biens produits, sur un large fossé entre ville et campagne (et donc entre urbains et ruraux), ou encore sur une discrimination de plus en plus forte entre logements de luxe et logements sociaux/petits appartements.

Nous parlons d’une époque où l’homme était davantage en harmonie avec lui-même et autrui, avec la nature, bref, où la culture était étroitement liée à la nature et vice-versa, peut-être où il existait une sorte de biopolitique, telle que l’évoque Michel Foucault et que reprend Giorgio Agamben. Ce n’est pas d’une communauté primitive que je parle, ni non plus des idéaux rousseauistes de retour à la nature, mais d’une ère pas si lointaine où le corps et le cœur étaient davantage en accord, où les carcans des règles sociales n’entravaient pas l’homme autant qu’ils le font de nos jours. Nous parlons ici d’un Iran dont l’architecture belle et riche n’avait rien à envier à ses lettres.

L’architecture traditionnelle iranienne se définit aux côtés du jardin persan (et peut-être a priori vis-à-vis de lui). C’est que presque toute vieille maison iranienne était entourée ou côtoyée par un jardin à l’iranienne, tant apprécié par les orientalistes et les voyageurs, les étrangers et les touristes qui venaient et viennent en ce pays ancien. Notre objectif est de découvrir ou plutôt de réviser les liens qu’entretiennent la maison iranienne et le palais iranien, le jardin persan et le tapis persan. Mais avant, nous allons énumérer les caractéristiques principales de l’architecture iranienne.

Sâbât, la couverture des ruelles
et allées, Abyâneh

Traits caractéristiques de l’architecture persane

On considère le plus souvent que les caractéristiques suivantes font partie des spécificités de l’architecture iranienne : une conformité aux besoins des habitants (mardomvâri) ; le rejet du luxe vaniteux ; la présence d’une statique et des dimensions proportionnées (niyâresh) ; l’utilisation de matériaux locaux (khodbasandegui) ; et la séparation des espaces privé et public (darounguerâ’i) dans les bâtiments résidentiels.

La première règle ou caractéristique, c’est-à-dire la conformité aux besoins des habitants (mardomvâri), concerne le respect des proportions du bâtiment et de ses éléments, selon les besoins de ses résidents. A titre d’exemple, une chambre à coucher n’avait d’espace que pour une ou deux personnes. Par contre, le salon et/ou la salle à manger avaient une capacité suffisante pour accueillir plusieurs personnes, membres de la famille auxquels pouvaient venir s’ajouter des invités pour y partager un repas.

La deuxième spécificité de l’architecture iranienne porte sur l’absence de vanité et d’étalage de richesses. A cet effet, les constructeurs et maîtres maçons des maisons traditionnelles iraniennes essayaient de n’introduire aucun élément superflu à des fins de luxe et sans utilité ressentie ou déclarée. La troisième caractéristique, appelée en persan niyâresh, est en partie liée à ce qu’on appelle aujourd’hui la statique et la mesure des tailles dans l’architecture. Il s’agit d’un savoir-faire pour créer du beau, en accord étroit avec la caractéristique précédente. A noter que le mot « beau » en persan (zibâ), contrairement aux mots qui existent pour « joli » (qashang, khoshguel), provient du vieux verbe zibidan qui signifie « être digne et proportionné » et dont l’emploi (du verbe) est rare dans le persan moderne. En ce sens, zibâ signifiait autrefois et originairement « digne et équilibré », « harmonieux et mesuré », plus que joli.

Porte en bois comportant deux objets
métalliques nommés
koloun

Quant à la quatrième spécificité de cette architecture, appelée khodbasandegui (littéralement "autosuffisance" ou "autonomie"), il s’agissait d’utiliser des matériaux locaux tirés ou exploités de l’environnement naturel des habitants de chaque région (montagneuse ou désertique, forestière ou aride…). Les architectes et/ou constructeurs iraniens étaient de cet avis que le bâtiment devait (et absolument et dans la mesure du possible doit) être érigé à partir des matériaux de construction issus ou exploités dans la région, se baser sur les éléments fournis par la Nature du lieu et non sur des matériaux apportés et importés d’autres régions. Ainsi, tout matériau extrait et emmené au chantier provenait de lieux proches du chantier.

Le cinquième et peut-être le dernier trait saillant de l’architecture iranienne est le darounguerâ’i (littéralement "introspection" ou "introversion"). Il s’agit ici de respecter la vie privée des gens, surtout au sein de leur famille et, à ce titre, de faire une distinction nette et objective entre les deux espaces privé (andarouni, l’intérieur intime) et public (birouni, l’intérieur ouvert au public). Ainsi, l’entrée principale d’une villa particulière iranienne s’ouvrait souvent sur la partie non intime de l’intérieur (éventuellement via une cour extérieure), et celle-ci communiquait d’habitude avec l’intimité intérieure du bâtiment, réservée aux membres féminins de la famille qui n’étaient en contact qu’avec les membres masculins de leur famille proche, les voisines et amies du quartier, et parfois avec les eunuques du sérail (dans le cas des grands seigneurs).

Les caractéristiques que nous avons passées en revue plus haut peuvent être observées dans la plupart des grandes maisons traditionnelles iraniennes aussi bien que dans d’autres lieux (palais, jardins, etc.). Tout bâtiment construit en Perse/Iran était autrefois souvent constitué par l’ensemble de ces éléments qui visaient à créer une harmonie entre l’homme et son environnement naturel, mais aussi culturel.

Koloun, à gauche pour femmes et à droite pour hommes

Aperçu sur les caractéristiques des maisons traditionnelles de la région centrale de l’Iran

L’Iran est un pays largement désertique, contenant de vastes territoires arides ou semi-arides - ce qui n’était pas autant le cas il y a quelques millénaires, au moment de l’immigration des Aryens à l’intérieur du plateau iranien (à en croire la théorie de l’invasion aryenne).

L’existence florissante de foyers de civilisations anciennes sur le sol de la Perse semble confirmer cette hypothèse, ainsi que la civilisation de Jiroft et celle de la Shahr-e Soukhteh (Cité brûlée), qui étaient probablement en rapport l’une avec l’autre, sinon reliées, voire alliées et faisant partie d’un même ensemble géographique et culturel. Par contraste, cette zone de l’Iran actuelle est une région souffrant d’une sécheresse catastrophique, rendant la vie extrêmement dure à ses habitants dont certains n’ont eu d’autre solution que de prendre la voie de l’exode - phénomène communément appelé migration climatique et environnementale.

Quoi qu’il en soit, les habitants de chaque région, selon la règle d’adaptabilité humaine inéluctable à la survie de l’espèce, étaient contraints de trouver une harmonie avec leur milieu géographique, notamment avec les conditions climatiques. Ainsi, les peuples du plateau iranien, encerclés par des montagnes et vivant dans des régions difficiles d’accès, ont appris au fil du temps à adapter leur habitat à leur milieu. Ainsi, en vue de construire des rues dans les villages et les villes ainsi que d’ériger des maisons dans ces lieux, la population locale utilisait le plus souvent les matériaux locaux tout en créant des formes et des styles architecturaux variés et dotés de caractéristiques propres. Parmi les matériaux de construction utilisés ou inventés, nous pouvons citer la bauge (mélange d’argile et de paille) dont l’usage n’est pas limité à l’Iran, puisqu’elle existe depuis très longtemps dans d’autres régions du monde, en Europe et en Amérique par exemple. Comme le bois est rare dans ces régions sèches et arides, ce matériau n’est presque jamais utilisé dans le bâtiment, sauf parfois pour encadrer les vitres et les portes. Concernant les traits spécifiques de ce style architectural, nous pouvons évoquer encore la règle de l’introversion (certainement liée à l’introspection, pratique ancestrale chez les Iraniens et les Orientaux).

Hashti, petite salle octogonale, servant de lobby ou de salle d’attente

Pour évoquer la question de l’urbanisme, nous allons aborder la manière dont se sont progressivement formées les ruelles et les allées des villes iraniennes, qui sont souvent couvertes. Les refuges que constituent ces passages trouvent autant leur raison d’être dans la situation géographique et les conditions climatiques, que dans des facteurs davantage d’ordre social et géopolitique. Ainsi, les rues et les allées des régions centrales d’Iran sont partiellement ou même totalement couvertes pour protéger les habitants de la force du soleil, ainsi que des menaces climatiques telles que les tempêtes de sable dont fut et reste souvent atteint le pays. D’autre part, les menaces d’invasions extérieures nécessitaient une protection stricte de la population, par exemple en couvrant les passages et voies urbaines. Il est ainsi connu que lors de l’invasion mongole en Iran (1219-1256), ces toits ont en partie protégé les citadins contre les violences des soldats qui ne se donnaient pas la peine de descendre de leur monture pour pénétrer dans les quartiers peu stratégiques. Fable ou histoire, ce récit aide les Iraniens à justifier l’étroitesse et la couverture de ces ruelles et allées, appelées en persan sâbât.

Chaque quartier possédait en général un bain public, un réservoir d’eau, une petite mosquée (ou, dans le cas du centre-ville, une grande mosquée), et un petit bazar. Quand on arrivait à la porte d’une maison, comme c’est le cas aujourd’hui même dans le cœur historique des villes comme Yazd et Kermân, la porte, souvent en bois, comportait deux objets métalliques nommés koloun, l’un pour hommes et l’autre pour femmes.

Maison des Boroudjerdi à Kâshân

Différents par leur forme aussi bien que par le son qu’ils produisaient, ces sonneries traditionnelles permettaient aux habitants du foyer de reconnaître la personne frappant à la porte pour qu’une personne du même sexe la lui ouvre. Ensuite, nous arrivons au hashti, équivalent de vestibule, petite salle octogonale ou tétragone servant de lobby ou de salle d’attente, avant d’entrer dans le corridor. Comme nous l’avons déjà indiqué, la plupart des maisons possédaient deux cours, intérieure et extérieure. Le corridor desservait l’entrée des deux cours, l’invité se faisant guider par le serviteur du foyer pour choisir le bon trajet. L’intérieur non intime (birouni) de chaque grande maison avait un salon et/ou une salle de séjour et de déjeuner, l’intérieur intime (andarouni), une/des chambre(s), une cuisine, et souvent un séjour propre aux membres de la famille. Celui-ci avait le plus souvent une terrasse, servant de séjour pour la saison chaude lors du coucher du soleil. Les salles et les chambres étaient normalement réparties autour de la cour, et on y accédait par un escalier. Un autre menait à la cave, où des réserves d’aliments étaient stockées, et le cas échéant, une réserve d’eau était installée. Le birouni, destiné à recevoir les gens de toutes sortes, était souvent d’apparence simple afin de ne pas attiser convoitise et jalousie, tandis que l’andarouni, auquel seuls avaient accès les proches de la famille, était souvent richement décoré et meublé.

Sans vouloir rappeler ici les éléments du jardin persan, nous nous contentons de noter que la maison et le jardin étaient intimement liés dans la mentalité des Iraniens, de sorte que même le sol des pièces de la maison était couvert de tapis portant souvent des motifs de jardin, jardin dont une version réelle se trouvait à l’extérieur. En outre, le jardin contenait un ou des bassin(s), situé(s) le plus souvent au milieu du jardin, avec des variantes plus ou moins semblables.

Travaux de stuc avec petits miroirs,
maison des Tabâtabâ’i à Kâshân

D’autre part, les arts décoratifs agrémentaient les murs et plafonds des bâtiments, surtout le stucage qui était un élément quasi-indispensable aux travaux fins du bâtiment. Les travaux en stuc, mais aussi faits à partir de bois et de miroirs constituaient les grandes spécialités des maîtres iraniens de maçonnerie. La façade et la décoration intérieure occupaient une place centrale dans l’art et l’architecture iraniens. Pour revenir à l’architecture résidentielle traditionnelle de l’Iran, la salle de séjour était en général située plein sud. Cette salle comportait souvent des vitraux aux couleurs vives et variées et constituaient un élément essentiel du bâtiment, tant du fait de leur beauté vue de l’extérieur (depuis la cour) que par leur élégance et le jeu de la lumière et des couleurs produit par les rayons de soleil vus de l’intérieur. Imaginez un instant ce jeu de couleurs sur les tapis déroulés à l’intérieur, et supposez quel rôle jouait cet ensemble harmonieux dans l’imaginaire poétique des Persans d’hier, beaucoup plus fécond et vivant que celui des Iraniens contemporains.

Le nombre de ces fenêtres et de ces baies vitrées était toujours un chiffre impair. En fonction de la grandeur de la salle, elles étaient au nombre de trois, cinq ou sept. Les salles de séjour se distinguaient et étaient appelées en fonction même de ce nombre, un séjour à trois portes (baies vitrées), à cinq ou à sept portes (otâq-e sehdari-pandjdari-haftdari). Quand il s’agissait d’un shâhneshin (séjour magistral), deux petites salles mitoyennes étaient construites des deux côtés de la grande salle, où les musiciens jouaient pendant les cérémonies, les fêtes, les banquets et les soirées.

Décoration intérieure de
Nârendjestân-e Ghavâm à Shirâz

Ces deux petites salles s’appelaient otâq-e goushvareh (boucles d’oreilles [de la grande salle]). Cependant, lorsque la capacité de la grande salle ne suffisait pas à accueillir l’ensemble des invités, on ouvrait les portes qui faisaient communiquer ces trois chambres, pour que les petites salles puissent également accueillir les convives. [1]

Ce plan des bâtiments situés aux alentours de la cour ne se limite pas, dans l’architecture persane traditionnelle, aux maisons résidentielles. Le plus souvent, on constate que le même plan est aussi utilisé dans les caravansérails et les écoles traditionnelles (à la fois séculaires et religieuses), où les chambres se trouvaient tout autour de la grande cour principale. Il en va presque de même pour les grandes mosquées, les grands jardins et palais… Cela dit, il ne faut pas tenter de simplifier ni de généraliser ces plans parfois très compliqués, à la manière du dessin des tapis persans, ainsi que des jardins célestes et paradisiaques. Remplir le cœur et l’esprit, tel fut le dessein et le but ultimes de la vieille architecture iranienne.

Séjour à sept portes (otâq-e haftdari), maison de Hâdj Aghâ Ali, Rafsandjân, Kermân

Pour conclure

Dans cet article, nous avons tenté d’aborder certains aspects techniques et sociologiques de l’architecture traditionnelle iranienne, en évoquant des éléments du plan des maisons traditionnelles persanes. Sans prétendre à une quelconque exhaustivité, nous pouvons constater que les mêmes éléments sont présents dans différentes maisons des villes centrales d’Iran, à Kâshân (maison des Boroudjerdi, maison des Tabâtabâ’i…), à Shirâz (Nârendjestân-e Ghavâm), à Ispahan et à Kermân. Les mêmes traits se retrouvent à peu près dans la plupart des résidences traditionnelles iraniennes, avec des éléments complémentaires dans les villes plus désertiques et venteuses comme Yazd, où le bâdgir (tour de vent) fait partie intégrante de toute maison ou au moins de tout quartier et de tout âb-anbâr (réservoir d’eau), autre élément essentiel des villes sèches.

Dans son célèbre ouvrage de référence, Mohammad Karim Pirniâ distingue différents styles ou "manières de faire" dans l’architecture traditionnelle persane : la manière pârsi, la manière parthe, la manière du Khorâssân, la manière de Ray, la manière azérie et la manière d’Ispahan. Notons au passage et en guise de conclusion que la dernière manière, c’est-à-dire le style d’Ispahan, est la plus récente et peut-être la plus importante parmi celles de l’architecture iranienne récente. Contrairement à ce qu’évoque sa dénomination, ce style n’est pas originaire de la ville centrale d’Ispahan, mais il puise ses racines dans le style azéri (le foyer de ce dernier étant la ville du Nord-ouest iranien, Tabriz) ; cependant, il fut développé à Ispahan notamment sous les Safavides, période à l’issue de laquelle cette ville devint l’une des villes les plus belles et les plus réputées du monde, et que l’on appela Nesf-e Jahân (Moitié du monde).

Séjour à trois portes (otâq-e sehdari),
maison des Tabâtabâ’i

Bibliographie :
- Nosratpour, Daryâ, « Evaluation of Traditional Iranian Houses and Match it with Modern Housing », Journal of Basic and Applied Scientific Research, TextRoad Publication, 2012.
- Pirniâ, Mohammad Karim, Sabkshenâsi-e me’mâri-e Irâni (Styles de l’architecture iranienne), ouvrage recueilli par Gholamhossein Me’mâriân, Téhéran, éd. Me’mâr, déc. 2004.
- Articles de Wikipédia en persan et en français, dont : « Architecture résidentielle persane traditionnelle », « Me’mâri-e Ghadimi-e Yazd » (Architecture traditionnelle de la ville de Yazd).

Notes

[1Les musiciens tendaient à être absents de la vie sociale. Cantonnés aux petites salles avoisinantes secondaires, et restés anonymes, ceux-ci avaient une tendance à s’incliner vers eux-mêmes, vers l’intérieur. Ce n’est pas alors sans raison si la musique traditionnelle iranienne est une musique extrêmement introvertie, poussée vers le for intérieur. Les musiciens étaient toujours relégués à l’arrière-plan, aux coulisses.


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