N° 126, mai 2016

Les tribulations d’un écrivain voyageur
pas comme les autres en Iran :
Josef Schovanec


Elodie Bernard


« Je viens de l’Autistan, cette contrée lointaine, en face de chez vous, où l’on fait de drôles de rencontres […] J’ai été brutalement projeté dans un monde qui n’était pas le mien. »

Eloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez commence par cette interrogation : « Quand il est question de voyages, faut-il mentionner l’autisme ou pas ? N’est-il pas contradictoire d’évoquer les kilomètres parcourus par ceux qui sont censés résider dans les bulles ? Que pourraient les autistes apporter là où ils sont apparemment les moins doués, où, au mieux, on les tolère tel un fardeau ? » (page 7).

Des autistes voyageurs, personne n’y penserait. Contradictoire, dirait-on, comme le souligne Josef Schovanec dans son introduction. Apparemment, on ne les rencontrerait pas dans les restaurants branchés de Barcelone mais plutôt, bol de mendiant à la main, en moine errant de monastère en monastère dans l’Himalaya, ou dans une auberge, au fin fond d’une vallée chinoise. D’où l’originalité du regard de cet écrivain voyageur, Josef Schovanec.

Né en 1981, de parents tchèques, Josef Schovanec est presque tout le temps en voyage. Docteur en philosophie et en sciences sociales, à l’EHESS et à l’Université de Bucarest, il est un ancien élève de Sciences Po Paris. Philosophe, écrivain et voyageur, ce qui le distingue des autres personnes, c’est qu’« il vit avec » le syndrome d’Asperger. En d’autres termes, il est autiste dit « de haut niveau », avec une grande mémoire…

Pour celui dont le plus gros challenge au départ était d’adresser la parole à des inconnus, ne serait-ce que pour passer commande au restaurant, voyager se fait aujourd’hui avec aisance. En Iran par exemple, il se balade partout, dévorant la culture du pays et sa langue. On imagine très bien, à l’autre bout du monde, Josef Schovanec, avec sa personnalité originale et son sourire aux lèvres, déverser ses connaissances à un interlocuteur médusé, dans la langue du pays.

Son livre Eloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez se lit comme un jeu de piste, mêlant des interrogations sur « le voyage comme médicament et antidépresseur », sur les pays prétendument destinés aux autistes et des anecdotes pleines d’humour. C’est un chapelet de rencontres égrenées le long des routes du monde, de l’Iran à l’Ouzbékistan, en passant par Dublin et la Chine, par quelqu’un qui justement avait du mal à rencontrer les autres. Le voyage comme thérapie, qui sait ? Malgré ces rencontres d’apparence, on perçoit aussi, entre les lignes, la solitude de l’auteur qui, admirateur d’Alexandra David Néel, cite le livre Dieux et démons des solitudes tibétaines. Comme un écho à sa propre solitude de voyageur et d’autiste. D’ailleurs, ce qu’il préfère, c’est se retrouver dans les terminaux des aéroports, seul et en pleine nuit. Un peu en marge du monde.

Josef Schovanec est l’auteur de plusieurs livres. Citons :

- Je suis à l’Est !, Plon, Paris, 2012 (traduit en espagnol)

- Eloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez, Plon, Paris, 2014

- De l’amour en Austistan, Plon, Paris, 2015

- Comprendre l’autisme pour les nuls, First, Paris, 2015, (co-auteur)

-La définition donnée précédemment vous convient-elle ? Donneriez-vous d’autres caractéristiques pour la définir plus exactement ?

Merci pour ces rappels médicaux, qui sont fort justes. Pour ma part, plus simplement, je dirais que l’autisme est une autre manière d’être humain, qui concerne 1 % de la population, en Iran comme ailleurs. Le syndrome d’Asperger doit à mon avis avant tout être compris comme une étape d’apprentissage pour les personnes autistes. Aucun enfant autiste, quel que soit son profil, n’est perdu, n’est un cas désespéré. Tous les enfants peuvent apprendre et progresser. Les adultes aussi, bien que ce soit parfois plus compliqué.

-Vous n’avez été diagnostiqué qu’à l’âge de 22 ans. Vous êtes resté longtemps incompris des autres, et même, tabassé par vos camarades de classe, étant enfant. Quel diagnostic avait-on posé sur vous, quand vous étiez enfant ou adolescent ? Avez-vous été soumis à des traitements médicamenteux ?

Le « diagnostic » que l’on me posait le plus souvent était fait d’insultes. Et en effet, j’ai passé des années sous des traitements très lourds, que parfois en français, on appelle « camisole chimique », destinée à des fous violents. Mon cas n’est en rien isolé : souvent, quand on ignore l’autisme, la personne autiste finit dans des hôpitaux ou autres institutions où elle n’a rien à faire.

-Vous voyagez beaucoup aujourd’hui. Quel a été le déclenchement du premier voyage ? Et où était-il ? Cela n’a sûrement pas été facile au début de partir. Quelle a été la réaction de votre famille ?

Il y a encore douze ou treize ans, pour moi le grand voyage était de prendre le bus urbain sur trois stations. J’ai commencé à voyager d’une part à cause des langues que je commençais à apprendre, et d’autre part parce que j’avais la vive impression qu’il n’y avait aucun avenir pour moi en France et que je n’avais rien à perdre de toute façon. Je me suis souvent redit les phrases terribles qui ouvrent le livre d’Ibn Battuta : « mon père et ma mère étaient encore en vie ; j’étais alors âgé de 22 ans ».

Ce qui a peut-être, inconsciemment, influencé les choses était le fait que mes parents aient été des réfugiés politiques. Des migrants, en quelque sorte. Peut-être que le voyage était dans l’ADN familial ?

 

-Peut-on dire que l’école de la vie, vous l’avez faite sur les routes du monde ? Est-ce que le voyage a contribué à mieux vous faire accepter le syndrome avec lequel vous viviez, et par là, à mieux vous faire accepter par les autres ?

C’est probablement en voyage que j’ai tout appris. En découvrant l’autre, on se découvre soi-même. Par ailleurs, l’un des aspects de l’islam qui m’a beaucoup intrigué était la métaphore du livre, le rapprochement entre le monde et un ou plusieurs livres que l’on est ainsi incité à lire tout au long du cheminement.

-Les intelligences différentes peinent parfois à trouver une place en France où le système est très normé et l’est de plus en plus. Il peut paraître difficile de vivre, ou comme vous l’écrivez, « (d’)oser vivre en dehors des standards ». Pour vous, grand voyageur à la mémoire atypique, est-ce un problème de société ou d’époque ?

Probablement d’époque avant tout. Après tout, en France, il y a quelques siècles encore, on parlait une multitude de langues locales, il y avait toutes sortes de gens. Ne surnommait-on pas, avec le plus parfait naturel, tel ou tel roi de France « le chauve », « le fou » ou encore « le gros » ? Impensable aujourd’hui : il faut être beau, jeune et habillé d’une certaine manière.

Ceci étant, le fait d’être exclu ou rejeté a également ses avantages. Si j’avais été « normal », j’aurais à ce jour sans doute un emploi abrutissant dans un bureau : comment aurais-je pu découvrir le monde ?

-Une de vos particularités, c’est de parler de nombreuses langues. Combien de langues parlez-vous ?

Je l’ignore. A mon avis, donner des scores numériques n’a aucun sens. Ce qui est important, c’est d’apprendre, de découvrir l’autre. D’autant plus que j’ai appris puis oublié un certain nombre de langues. Appris des langues anciennes, que donc on ne parle pas. A un moment, je réussissais à lire des textes faciles en avestique (l’une des formes du vieux-perse), mais j’ai tout oublié. C’est d’ailleurs une grande source de tristesse.

-Voyagez-vous en fonction des langues ? Ou bien, apprenez-vous les langues en fonction des pays que vous traversez ?

Les deux. La relation fonctionne dans les deux sens. Je me sens très mal à l’aise d’être dans un pays dont j’ignore la langue. A l’inverse, j’aime les pays où je peux communiquer en plusieurs langues, à tout hasard le Tadjikistan, où le persan et le russe sont également parlés. Cela renforce l’envie d’apprendre et de continuer le voyage. Dernièrement, j’ai enfin découvert le Kurdistan irakien, et cela m’a vraiment donné envie d’en savoir plus.

-Votre coup de cœur est, me semble-t-il, le persan. En combien de temps avez-vous appris la langue ?

J’ai tenté d’apprendre le persan durant des années ; je serais incapable de dire la durée exacte. Peut-être quatre ou cinq ans ? Malheureusement, depuis deux ou trois ans, j’ai abandonné. Là encore, il s’agit d’une grande source de tristesse pour moi. Sans doute me sentirai-je mieux le jour où je pourrai recommencer à apprendre le persan – si toutefois ce jour advient. Et peut-être réaliser l’un de mes petits rêves, à savoir apprendre soit le baloutche, soit l’ourdou.

-En Iran, comment avez-vous été accueilli ? Comment les gens ont-ils perçu votre syndrome ?

L’accueil a toujours été superbe. En Iran, je passais pour « normal ». L’hospitalité légendaire des Iraniens a fait le reste. Le fait d’être occidental occultait toutes les autres caractéristiques. Un sentiment délicieux parfois, je l’avoue. J’ai pu nouer des contacts avec parfois une bien plus grande aisance qu’en France. La seule petite chose qui posait quelques problèmes en Iran, c’était le fait que je ne sois pas marié. Certaines de mes autres particularités, par exemple le fait que je ne boive jamais d’alcool ou ma propension à l’étude, au contraire passaient bien.

-Est-ce que ce syndrome est largement connu en Iran, ou plutôt méconnu ?

Je n’en sais rien. En Iran, j’ai tout fait pour ne pas parler d’autisme. Une ou deux fois, j’ai eu l’impression que mon interlocuteur se doutait de quelque chose, mais le sujet n’a jamais été abordé. Je n’ai pas visité d’établissements dédiés à l’autisme ni rencontré des professionnels du secteur.

-Vous avez voyagé un peu partout en Iran : Téhéran, Mashhad, Zâhedân, Bam, Kâshân, Shâhroud, Qazvin… Auriez-vous des anecdotes sur l’Iran qui vous ont marqué le plus ? Dans quel contexte y êtes-vous allé ?

J’ai eu la chance d’aller en Iran pour apprendre le persan à l’Institut Dehkhodâ (deux fois, en tout) et pour faire des recherches dans le cadre de l’université Al-Mostafâ. Parmi mes lieux préférés en Iran, je citerais le Baloutchestan et Mashhad, pour des raisons différentes. A un moment, j’avais rêvé de devenir prof à l’université de Zâhedân - un projet fou dont je n’avais pas osé parler à qui que ce soit. De toute façon, cela n’avait aucune chance d’aboutir.

Les anecdotes sur l’Iran seraient trop nombreuses à raconter. A tout hasard, juste deux : j’ai toujours trouvé très amusante la réaction des Iraniens, notamment à Téhéran, quand on leur parle de voyages au Baloutchestân, quand on achète des billets pour cette destination, etc. L’une des vendeuses de billets d’avion m’avait pris pour un fou quand je lui avais dit que je voulais un billet pour Zâhedân. Elle avait sans doute raison (humour).

L’autre anecdote pourrait être ma rencontre en tête-à-tête avec le fils du grand ayatollah Mar’ashi, dans la fameuse bibliothèque à Qom. Le petit secret, c’est que le fils de l’ayatollah m’a offert de ses mains un volumineux livre de la bibliothèque, en me demandant en retour de le traduire en français. La scène, très émouvante, m’avait bouleversé. Je n’ai pas tenu parole, et suis donc depuis lors rongé par les remords.

-Lors de vos voyages, avez-vous noté des différences culturelles face à votre maladie ? Y a-t-il des sociétés qui ont montré une plus grande tolérance et acceptation de votre maladie, alors qu’à l’inverse, d’autres sociétés ont été nettement plus réticentes à comprendre celle-ci ?

Pardon de me répéter, mais je crois qu’en Iran personne n’a deviné que j’étais bizarre, à part peut-être une ou deux personnes qui ont eu la pudeur de ne pas aborder la problématique devant moi. Ceci étant, il me semble manifeste que certaines sociétés acceptent mieux la différence. Par exemple, les sociétés nomades, ou encore les gens très religieux. D’ailleurs, j’aime fréquenter les gens religieux, je me sens en sécurité avec eux et apprécie leur mode de vie simple et tourné vers l’étude.

-Participez-vous à des conférences ou des tables-rondes sur le sujet en Iran ?

Hélas, mille fois hélas, je ne vais plus en Iran. Mon dernier voyage remonte à il y a plus de deux ans. Avec les complexités d’obtention des visas (la procédure m’a toujours terrorisé), les obligations multiples et l’espèce de nostalgie lourde qui m’envahit dès que je songe à l’Iran, j’ignore quand et si je pourrais y retourner. Plus le temps passe, et plus je me dis que mes rêvasseries anciennes à propos de passer un long moment dans une université iranienne pour apprendre la poésie ou la littérature orale traditionnelle ne se réaliseront jamais. C’est la vie.

-Existe-t-il des instituts spécialisés pour les personnes ayant le syndrome d’Asperger, en Iran (avec une fonction d’écoute pour cette personne ou de diagnostic) ?

Encore une fois, je l’ignore totalement hélas.

-Le mot de la fin vous est réservé. Pour les lecteurs qui vous liront depuis l’Iran, que souhaiteriez-vous leur dire ?

Que l’Iran, par sa culture, par la richesse de ses habitants, a pour moi été durant longtemps un pays de rêve. Tout ce que j’espère, c’est que le véritable Iran perdure, c’est-à-dire un Iran subtil et complexe, fait de multiples langues, légendes et croyances, dans les petits villages perdus et, si j’ose dire : loin de l’Occident. Si l’Iran s’occidentalise, que restera-t-il ? Au mieux, des yeux pour pleurer.


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