N° 129, août 2016

Trois souvenirs d’Abbas Kiarostami


Babak Ershadi


« Il représentait le plus haut degré de l’art dans le cinéma. »

Martin Scorsese
 [1] 

 

« Le goût de la cerise est devenu amer » ou « Kiarostami rentre à la maison de son ami », a titré la presse iranienne. « Abbas Kiarostami, emporté par le vent » [2], a écrit Le Monde. Ainsi, pour annoncer le décès d’Abbas Kiarostami qui a révélé au monde entier la puissance du cinéma iranien, les médias ont emprunté les titres de ses chefs-d’œuvre.

Le réalisateur iranien Abbas Kiarostami, réalisateur du Goût de la cerise
 [3], est décédé lundi 4 juillet 2016 à Paris. Il avait quitté Téhéran une semaine plus tôt pour se faire soigner en France. La nouvelle de la disparition de l’un plus grands cinéastes du XXe siècle a bouleversé les milieux artistiques en Iran et dans le monde. « Comme pour Rossellini ou Godard, il y aura eu un avant et un après Abbas Kiarostami : le cinéaste iranien décédé en France d’un cancer à 76 ans, était salué mardi comme l’un des plus grands réalisateurs mondiaux » [4].

La dépouille du grand artiste a été ramenée vendredi soir en Iran, et des milliers d’Iraniens ainsi que de nombreuses personnalités du monde artistique et culturel ont rendu un dernier hommage au cinéaste avant son enterrement à Lavâsân, une bourgade près de Téhéran, le dimanche 10 juillet.

Close up (1990), l’un des chefs-d’œuvre d’Abbas Kiarostami parmi tant d’autres, était sans doute un tournant dans l’œuvre cinématographique de l’artiste iranien mais aussi dans l’histoire du cinéma mondial.

Un tournant dans le cinéma mondial, parce qu’avec Close up, Kiarostami a brisé d’une manière déconcertante la frontière technique entre la fiction et le documentaire, la frontière philosophique entre l’être et le paraître, mais aussi la frontière rassurante entre la vérité et le mensonge. Un tournant dans la carrière de l’artiste, car avec Close up, Abbas Kiarostami passe du cinéma sur l’enfance à celui du monde des adultes, bien que les enfants restent présents dans des films comme Ten (2001). « La matière première qui m’a été donnée, c’est celle d’observer les êtres », disait Abbas Kiarostami dans une longue interview avec France Culture en 2012. [5] En effet, de 1970 où il a réalisé son premier court métrage Le pain et la rue à 1989 date de la sortie de Devoirs du soir, pendant 20 ans, ces « êtres observés » au cinéma de Kiarostami étaient essentiellement les enfants.

 

Abbas Kiarostami

***

 

Abbas Kiarostami est né le 22 juin 1940 à Téhéran. Dès son adolescence, il éprouve un désir pour les activités artistiques et d’abord la peinture. Il étudie à la Faculté des Beaux-arts de l’Université de Téhéran.

Au début des années 1960, le jeune Kiarostami commence à monnayer ses talents de dessinateur en illustrant des livres pour enfants et en réalisant des affiches publicitaires. Il travaille ensuite pour une société de production de films publicitaires notamment pour la télévision. « Ce sont les clips publicitaires et l’art graphique qui m’ont initié au cinéma », reconnaîtra plus tard Kiarostami. Pendant près de dix ans, il crée plus de 150 spots qui sont jugés de bonne qualité technique et artistique, mais peu convaincants du point de vue commercial.

 « J’ai commencé en fait comme étudiant aux Beaux-arts en Iran. Et un des tous premiers travaux que j’ai pu faire était des illustrations, des livres pour enfants. J’en ai fait un ou deux, mais cela n’a guère suscité d’intérêt. Et par ailleurs, j’ai fait des films publicitaires. Donc il y a eu une espèce de résonance, on savait peut-être comme ça mon goût, ma propension pour le cinéma. »
 [6] 

La Nouvelle Vague du cinéma iranien débute en 1969 avec deux films cultes du cinéma iranien : La Vache de Dariush Mehrjui et Gheysar de Massoud Kimiaei. Ces deux films initient une nouvelle tendance culturelle et intellectuelle. Pendant trois ou quatre ans, de jeunes cinéastes iraniens créent des dizaines de longs métrages et de courts métrages remarquables. C’est au milieu de ce mouvement cinématographique que Kiarostami est invité en 1970 par le Centre de l’éducation intellectuelle des enfants et des adolescents (communément appelé « Kânoun » en Iran) à devenir membre d’un groupe chargé de créer un département de réalisation de films pour ce centre. La même année, Abbas Kiarostami réalise son premier court métrage pour le « Kânoun » qui allait devenir bientôt l’un des centres principaux du développement d’une modernité cinématographique en Iran.

Plus de quarante ans plus tard, Kiarostami s’en souvient encore : « … Et donc on m’a invité à collaborer dans le cadre d’un département de films pour les jeunes. Le premier produit de ce centre a été Le pain et la rue. [7] Immédiatement, ce court métrage a été présenté dans un festival de films pour enfants et a gagné le grand prix. Cette reconnaissance m’a tétanisé. J’en ai été complètement paralysé. Pendant deux ans, je n’ai plus voulu faire de films. Je me suis dit que c’était un accident, rien de plus, et qu’il fallait que je retourne vite à la peinture, qui était à la fois mes premières amours et le domaine dans lequel je me sentais plus en sécurité, plus apte. » [8]

Scène de “Le pain et la rue” (1970)

« Un enfant m’a envoyé une lettre dans laquelle il me posait une question à propos de l’arbre qui était dans sa cour. Cet arbre donnait beaucoup de prunes… Il dégustait ces fruits avec beaucoup de plaisir et se demandait si l’arbre lui-même appréciait ses propres prunes. Le réflexe immédiat serait de lui répondre que non, l’arbre ne mange pas ses fruits, mais la question va plus loin. L’enfant a une perception philosophique de cet arbre, qui mérite une explication simple, juste, profonde, à la hauteur de sa question. Si j’ai un peu de lucidité, je le dois aux vingt ans pendant lesquels j’ai travaillé avec des enfants. Ils m’ont appris que les choses sont à la fois complexes et très simples. Cette simplicité n’a rien à voir avec la médiocrité.

Quand le cinéma prend un accent un peu sentencieux, un peu amer, c’est qu’il n’arrive pas à s’exprimer simplement. Or, c’est seulement quand on s’exprime simplement qu’on s’exprime effectivement. Si un enfant ne peut nous comprendre, c’est que nous avons un point faible, c’est que nous n’arrivons pas à produire une pensée simple. Imaginer un cinéma qu’il serait toujours possible de montrer à des enfants serait une très bonne façon de vérifier si l’on parvient vraiment à faire passer ses idées. J’ai entendu dire qu’Albert Einstein considérait, à propos de ses formules mathématiques, qu’elles devaient être comprises par le premier passant. »
 [9]

(1)

Le pain et la rue (1970) est un court métrage en noir et blanc de 10 minutes : un garçon rentre chez lui après avoir acheté du pain. Dans une ruelle, un chien errant lui bloque le passage. Comme aucun passant ne s’arrête pour lui prêter assistance, il décide de tenter d’amadouer le chien en lui lançant un morceau de pain…

Le pain et la rue est présenté avec succès aux festivals de Moscou et Venise et attire l’attention de la critique internationale sur son auteur. Le premier film de Kiarostami est une œuvre fondatrice car il contient quelques-unes des caractéristiques élémentaires de l’œuvre du cinéaste iranien. L’histoire est d’une grande simplicité. La réalisation est particulièrement maîtrisée et donne à l’histoire la grande intensité d’un moment de crise. La dimension allégorique du film est évidente, car ce n’est qu’en acceptant un compromis que l’enfant réussit à surmonter l’obstacle. Dans les films suivants de Kiarostami, nous retrouvons ces éléments fondateurs.

Le premier court métrage de Kiarostami raconte l’histoire d’un enfant dans un état de malheur et de désespoir. Le film nous montre la gravité de l’expérience de la peur et de la solitude pour un enfant. Le réalisateur nous appelle à ne pas évaluer cette expérience du point de vue d’un adulte, mais attire notre attention au fait que pour un enfant, cette expérience est fondamentale dans la mesure où il découvre, avec sa maigre expérience, la peur de l’inconnu de la vie.

« Rétrospectivement, je peux dire que cette période a été un âge d’or, dans ma vie professionnelle et personnelle. J’ai appris énormément des enfants. J’ai appris beaucoup du travail que j’ai fait pour eux et avec eux. Et je crois que finalement ce que donne à voir mon cinéma d’aujourd’hui, cette simplicité que l’on y décèle souvent, ce dépouillement qui recèle aussi une complexité, est le fruit direct de mon expérience avec les enfants. » [10]

(2)

Le Passager (1974) [11], long métrage en noir et blanc de 83 minutes, relate l’histoire de Qâssem, un jeune garçon qui, au grand désespoir de ses parents, passe son temps à jouer au football dans la rue avec ses copains d’école au lieu de rester à la maison faire ses devoirs. Habitant dans une petite ville, il décide un jour d’aller à Téhéran pour voir un match de l’équipe nationale de football. Mais avant de « fuir », il lui faut de l’argent. Avec la complicité de son ami, Qâssem essaie d’obtenir cet argent. Il vole ses parents, il escroque ses camarades qui le paient pour des photos qu’il prend d’eux avec un appareil défectueux, etc. La veille du match, il s’enfuit et arrive à Téhéran après un voyage de nuit en autobus. A la capitale, il se rend directement au stade et achète son billet. En attendant que le match commence, il décide de se promener à l’extérieur du stade. Fatigué, il s’endort sur une pelouse. Quand il se réveille, il court vers le stade. Mais il n’y a plus personne et le match est terminé.

 

(3)

Où est la maison de mon ami ? (1987) [12] est sans doute le point culminant de ce premier cycle de l’œuvre cinématographique d’Abbas Kiarostami. L’histoire commence dans l’école du petit village de Koker, dans la province de Guilân au nord de l’Iran, le jour où Mohammad-Rezâ Nematzâdeh, enfant de huit ans, se fait blâmer par l’instituteur car il n’a pas fait ses devoirs sur son cahier. L’instituteur lui dit que s’il recommence, il sera renvoyé de l’école. En sortant de l’école avec Ahmad, son ami, il trébuche. Ahmad l’aide à se nettoyer mais, par erreur, emporte son cahier. Quand Ahmad rentre à la maison, il comprend qu’il a emporté le cahier de son ami. Il demande à sa mère l’autorisation de rapporter le cahier mais celle-ci refuse. Ahmad décide alors de « s’enfuir » pour aller chez son ami qui habite dans le village voisin afin de lui donner son cahier dans lequel il devra écrire ses devoirs de demain. La route est longue et difficile. Ahmad arrive au village de son ami, mais il ne connaît pas son adresse. Il interroge tous ceux qu’il rencontre : « Où est la maison de Mohammad-Rezâ Nematzâdeh ? » A la tombée de la nuit, un vieux menuisier lui vient enfin en aide... Ahmad rentre chez lui, sans avoir rendu le cahier à son ami. Tard dans la nuit, il fait les devoirs de son camarade. Le lendemain, il rapporte le cahier à l’école, juste à temps.

Où est la maison de mon ami ? n’est pas l’œuvre d’un débutant. Ce film sera le premier épisode de ce qu’on appelle souvent la « Trilogie de Koker », suivi de Et la vie continue (1991) et Au travers des oliviers (1994). Ces films confirment la notoriété internationale d’Abbas Kiarostami. Il dit : « Vingt ans ont passé, et je me suis rendu compte que j’avais réalisé une vingtaine de films pour enfants. Donc, sans que je le veuille, ou sans que j’en sois conscient, je me suis rendu compte que j’avais appris un métier qui était celui de cinéaste. » [13] 

« Où est la maison de mon ami ? » est d’une douceur extraordinaire et montre le regard que le cinéaste porte sur l’enfance malgré la violence qui domine en général les relations entre l’enfant et le monde des adultes. Le film, qui est le récit d’une épreuve et d’une espérance, tire son nom d’un poème du célèbre poète et peintre contemporain Sohrâb Sepehri (1928-1980) :

 

C’était l’aube, lorsque le cavalier demanda :

« Où est la maison de l’ami ? »

Le ciel fit une pause.

Le passant confia le rameau de lumière

qu’il tenait aux lèvres

à l’obscurité du sable.

Il montra du doigt un peuplier et dit :

« Un peu avant l’arbre,

il y a une venelle

plus verte que le rêve de Dieu,

où l’amour est aussi bleu

que les plumes de la sincérité.

Tu vas au bout de la ruelle

qui se trouve derrière la maturité,

puis tu tournes vers la fleur de la solitude.

A deux pas de la fleur,

tu t’arrêtes au pied de la fontaine éternelle

des mythes de la terre,

et tu es envahi par une peur transparente.

Tu entends un froissement

dans l’intimité fluide de l’espace :

Tu vois un enfant

perché sur un grand pin

pour attraper un poussin

dans le nid de la lumière,

tu lui demandes :

« Où est la maison de l’ami ? » [14]

« Les enfants sont des personnages très forts et indépendants et ils peuvent faire des choses plus intéressantes que Marlon Brando. Il est parfois très difficile de les diriger ou de leur imposer une idée devant la caméra. Lorsque j’ai rencontré Akira Kurosawa au Japon, il m’a posé une question : « Comment avez-vous réussi à les conduire à agir comme ça ? J’avais des enfants dans mes premiers films, mais j’ai préféré réduire leur présence avant de me débarrasser d’eux une fois pour toutes. »". Je pense que le réalisateur est souvent comme un empereur sur un cheval, et il est très difficile pour un enfant de le comprendre. Pour pouvoir coopérer avec un enfant, il faut descendre à leur niveau afin de pouvoir communiquer avec eux. Les acteurs sont tous comme des enfants. »
 [15]

Notes

[1Christopher Hooton, Abbas Kiarostami died : Martin Scorsese pays tribute to ’one of our great artists’, The Independent, 5 juillet 2016.

[2Jacques Mandelbaum, Abbas Kiarostami, emporté par le vent, Le Monde, 4 juillet 2016.

[3Palme d’or au Festival de Cannes en 1997

[4Laurence Benhamou, Kiarostami : Mort de l’un des plus grands cinéastes du XXe siècle, AFP, 5 juillet 2016.

[5France Culture, Interview d’Abbas Kiarostami, 2012.

[6France Culture, Interview d’Abbas Kiarostami, 2012.

[7Prix du Jury du Festival international des films pour enfants à Téhéran en 1970.

[8Interview à France Culture.

[9Alain Bergala, Victore Erice et Abbas Kiarostami : Deux cinéastes en correspondance, Le Monde diplomatique, septembre 2007.

[10France Culture, Interview d’Abbas Kiarostami, 2012.

[11Grand prix du Festival International pour Enfants de Téhéran en 1974.

[12Léopard de bronze, Prix de la Critique Internationale et Prix du Festival international du film de Locarno en 1989

[13Interview à France Culture.

[14Sohrâb Sepehri, traduit par Jalal Alavinia, Lettres Persanes, 2005.

[15Guardian interviews at the BFI : Abbas Kiarostami, The Guardian, 28 avril 2005.


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