N° 129, août 2016

L’ancien mithraïsme et la fête de Noël


Shahâb Vahdati


Lorsque les chrétiens du monde entier se préparent à fêter Noël le 25 décembre, les Iraniens ont déjà rendu hommage à l’une de leurs plus grandes célébrations festives le 21 décembre, à la veille du solstice d’hiver, la plus longue nuit et le jour le plus court de l’année. En Iran, cette nuit est appelée shab-e yaldâ, également connue sous le nom shab-e tchelleh, qui fait référence à l’anniversaire ou la renaissance du soleil.

 

Autrefois, les hommes vivaient dans une harmonie plus grande avec la nature. Ainsi, l’intégration des rythmes naturels dans le cycle de vie était courante dans l’ancienne Perse et a survécu aux siècles. Yaldâ, comme d’autres grandes fêtes iraniennes, honore le changement des saisons. Elle est aussi ancienne que l’époque où les gens ont commencé à organiser leur vie autour de la précession des équinoxes.

Exemple d’une table de shab-e tchelleh (Yaldâ)

La fête iranienne antique la plus éminente est Norouz, le Nouvel An iranien, qui se produit avec l’équinoxe de printemps, autour du 21 mars. Ce n’est pas étonnant que l’astrologie ait été inaugurée la première fois dans l’ancienne Babylonie, une partie de l’Empire perse. Pourtant, Yaldâ est principalement lié à Mehr Yazat ; c’est la nuit de la naissance du soleil invincible, Mehr ou Mithra, ce qui signifie à la fois l’amour et le soleil, et a été célébré par les adeptes du mithraïsme dès 5000 av. J.-C.

Est-ce une simple coïncidence que Noël et Yaldâ soient si proches dans le temps et la nature ? On suggère pouvoir trouver les origines de Noël dans l’ancienne Perse. Dans la vieille mythologie persane, Mitra (Mehr) est le Dieu de l’amour, de l’amitié, et de la lumière ; le dieu-soleil miraculeusement né d’un rocher dont est issue une rivière pendant cette longue nuit de l’année.

Franz Cumont écrit dans ses Mystères de Mithra : "Peut-être aucune autre religion n’a jamais offert à ses adeptes, dans un si haut degré que le mithraïsme, les possibilités de la prière et des motifs de vénération. Lorsque l’initié se rend dans la soirée à la grotte sacrée cachée dans la solitude de la forêt, à chaque étape de sa descente seront éveillées de nouvelles sensations dans son cœur, une certaine émotion mystique. Les étoiles qui brillaient dans le ciel, le vent qui chuchotait dans le feuillage, le printemps ou ruisseau murmurant dans la vallée, même la terre qu’il foulait à ses pieds, étaient en ses yeux divins, et toute la nature environnante évoquait en lui une peur adoratrice des forces infinies qui balançaient l’univers.

À droite, bas-relief représentant le roi sassanide Shâpour II au milieu, Ahourâ Mazdâ à sa gauche, et Mitra ou Mehr à sa droite. Tâgh-e Boustân, Kermânshâh

Dans un éloge qu’il a écrit sur Mithra, Jung dit : "Le soleil est la véritable « image rationnelle » de Dieu, si nous adoptons le point de vue du sauvage primitif ou de la science moderne ; dans les deux cas, le soleil peut symboliser le Père-Dieu de qui tous les êtres vivants tirent la vie. Il est le fructificateur et le Créateur, la source d’énergie dans notre monde. La discorde dans laquelle l’âme humaine est tombée peut être harmonieusement résolue par le soleil comme un objet naturel qui ne connaît pas de conflit intérieur. Il brille également sur le juste et l’injuste, et permet aux créatures utiles de prospérer tout autant que les êtres nocifs. Par conséquent, le soleil est parfaitement adapté pour représenter le Dieu visible de ce monde, à savoir, la puissance créatrice de notre propre âme, que nous appelons la libido, et dont la nature doit produire l’utile et le nocif, le bon et le mauvais. Le caractère fondé de cette comparaison se retrouve dans l’enseignement des mystiques : lorsqu’ils descendent dans les profondeurs de leur être, ils trouvent dans leur cœur l’image du soleil. Ils trouvent leur force de vie propre qu’ils appellent le « soleil » et qui est légitime ; je dirais qu’elle a une raison physique, parce que notre source d’énergie et de vie est en fait le soleil."

Avec le commencement des guerres perso-romaines, un grand nombre de soldats romains se convertissent au mithraïsme. Ils célèbrent désormais l’illustre Mithra en tuant le taureau, ce qui représente le sacrifice de l’instinct animal permettant de trouver le chemin vers le divin. Bientôt, le mithraïsme déploie ses ailes de la Perse à l’ancien monde civilisé de Rome et de nombreux pays européens. Par conséquent, en Europe comme en Perse, le 21 décembre est célébré comme l’anniversaire de Mithra. Les premiers chrétiens ont repris cette très ancienne fête persane de Mithra, le dieu du soleil, pour la lier à l’anniversaire du Christ. Mais au IVème siècle, à cause de certaines erreurs dans le décompte de l’année bissextile, l’anniversaire de Mithra se trouve déplacé au 25 décembre.

Dans la soirée du Shab-e Yaldâ, la famille et les amis se rassemblent à l’intérieur pour une veillée autour du korsi.

En 274, l’empereur romain Aurélien déclare le 25 décembre comme anniversaire du soleil invaincu natalis solis invicti, car le solstice d’hiver marque le début d’une augmentation graduelle de la lumière et est donc déclaré jour de fête. Plus tard, l’église de Rome choisit cette date pour la commémoration de l’anniversaire de la naissance du Christ, le « soleil de justice ». Jusqu’à ce moment-là, on célébrait l’anniversaire de Jésus-Christ le 6 janvier. Mais la religion de la plupart des Romains et beaucoup d’autres du continent européen était toujours le mithraïsme. Au IVe siècle, peu après la destruction du temple de Mithra en 376, le pape Léon lance une campagne contre le mithraïsme, en invitant à le remplacer par le christianisme. L’une de ses stratégies consiste donc à proclamer le 25 décembre comme date d’anniversaire du Christ au lieu du 6 janvier, date toujours retenue par l’Eglise orthodoxe.

Il est également intéressant de noter que l’Epiphanie ou la « fête des rois », le 6 janvier, commémore la reconnaissance du Christ par les païens, les mages. Les mages, astrologues aguerris, voient une nouvelle étoile scintillant dans le ciel et prédisent la naissance du Christ. Partant de Perse, ils se rendent à Jérusalem pour accueillir l’enfant Jésus en tant que messie en lui offrant de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

A l’origine, les mages étaient des disciples de Zoroastre ayant diffusé le zoroastrisme en Iran après l’ère mithraïque. Leur nom est la forme latinisée de magoi. Ils constituaient une caste sacerdotale sous les Séleucides, les Parthes et les Sassanides en Perse antique. Plus tard, des parties de l’Avesta, le livre sacré des zoroastriens, y compris les sections rituelles du Vendidâd, ont probablement été rédigées par ces mages. Formant une caste sacrée et puissante, ils ont gouverné l’Empire perse au VIe siècle av. J.-C. Ils ont continué d’exercer une influence religieuse dominante sur les rois ultérieurs de la Perse et étaient encore puissants au moment de la naissance du Christ.

Ajil-e moshkel goshâ (mélange du randonneur)

Leurs connaissances en matière d’astrologie et leurs origines iraniennes sont les seules informations à propos des mages qui apparaissent dans la Bible (les sages deviennent des astrologues dans la nouvelle Bible en anglais). Dans l’art paléochrétien, ces mages revêtent le plus souvent des vêtements perses (par exemple dans les Catacombes de Priscilla à Rome, IIe siècle). Dans la tradition syriaque, leurs noms sont persans et liés à l’histoire religieuse perse.

Après avoir rejeté une partie de la mythologie « hérétique » du mithraïsme, les zoroastriens reprennent le solstice d’hiver et le baptisent Yaldâ, un mot araméen qui signifie « naissance ». Les nouvelles cérémonies sont basées sur les mythes du combat historique entre les forces bonnes de la lumière contre les forces maléfiques de l’obscurité. Cette nuit, la plus longue, avec le mal à son zénith, est considérée comme malheureuse par l’ancienne religion perse. Mais à partir d’elle, les forces bénéfiques de la lumière triomphent et les jours se rallongent.

Cette célébration intervient à la veille du mois persan de Dey (le jour) le premier mois de l’hiver, qui désigne en même temps le dieu connu sous le nom de Saturne. En Perse, Dey a été loué et vénéré comme le plus puissant symbole de la création de la lumière par Dieu. Dans le monde romain, les Saturnales se prolongent du 17 décembre au 24 décembre, un temps de célébration et d’échange de cadeaux en l’honneur du dieu romain Saturne.

Les anciens zoroastriens croyaient qu’Ahourâ Mazdâ (le Dieu Sage) avait créé la lumière, le jour et le soleil comme des symboles de la vie et du mouvement. Le jour est un temps de travail, de récolte et de productivité. Ils croyaient aussi qu’Ahriman (un dieu tout puissant aussi, mais celui du mal) avait créé la nuit comme un temps d’obscurité, de froid, de secrets cachés et de prédateurs sauvages. L’observation des variations cycliques de la longueur des jours et des nuits pendant un an a induit la croyance que la lumière et l’obscurité, ou le jour et la nuit, étaient engagés dans un combat perpétuel. La lumière triomphante crée des jours plus longs, alors que la victoire de l’obscurité produit des nuits plus longues. On croyait que la bataille atteignait son apogée durant cette nuit de Yaldâ, à la veille du solstice d’hiver où les forces du bien et du mal s’engagent dans une bataille féroce. Depuis la première nuit de l’hiver, les jours se mettent à rallonger et comme la chaleur et la lumière augmentent, la nuit du solstice d’hiver était connue et célébrée comme le temps de la naissance ou la renaissance du soleil par les tribus aryennes en Iran, en Inde et en Europe.

Fête de Noël en Iran

Les feux et les lumières, les symboles d’Ahourâ Mazdâ, la chaleur et la vie durable ont toujours été associés à cette fête d’hiver. Pour rester à l’abri des méfaits d’Ahriman, dans la soirée du Shab-e Yaldâ, des feux sont allumés à l’extérieur, alors que la famille et les amis se rassemblent à l’intérieur dans une veillée autour du korsi, table basse carrée recouverte d’une couette épaisse sur tous les côtés. Un brasero de charbons ardents est placé sous la table, au centre. Pendant cette nuit, les gens, rassemblés, s’installent autour de cette table basse, en tirant la couette sur leurs jambes. Autour de cet espace spécial ainsi aménagé, les anciens racontent des histoires et des contes de fées aux jeunes générations. Le membre le plus âgé de la famille récite des prières, demande au soleil de les bénir, remercie Dieu pour les acquis et les récoltes de l’année précédente, et prie pour la prospérité et la récolte de l’année suivante. Puis, avec un couteau bien aiguisé, il ou elle coupe un yaourt épais ou une pastèque, donnant à chacun une part. La découpe symbolise la suppression de la maladie et de la douleur de la famille.

Les repas, plateaux passant de main en main, sont pris pendant toute la nuit. Il est pratiquement obligatoire de manger : des grenades avec de la poudre de berce de Perse (golpar) et ajil-e shab-e yaldâ ou ajil-e moshkel goshâ (mélange du randonneur), un mélange de noix et de fruits secs considéré comme un symbole pour la résolution de problèmes, son nom persan signifiant littéralement « dénoueur de problèmes ». D’autres aliments sont conseillés, comme les noix, dont il est dit qu’elles protègent contre la maladie jusqu’au printemps. Les fruits sont destinés à apporter plus de fruits et de prospérité au printemps prochain et au-delà. Les plats les plus couramment servis au cours de cette fête sont, entre autres, le ragoût d’aubergine avec du riz blanc au safran, le riz aux épines vinettes et poulet, le riz aux herbes et poisson, le yaourt épais, ainsi que des bonbons fabriqués avec des carottes et du safran (halvâ-e havij).

Les aliments eux-mêmes symbolisent l’équilibre des saisons ; les pastèques et le yaourt sont consommés comme un remède à la chaleur de l’été, étant donné que ces fruits sont considérés être d’humeur froide (sardi) ; tandis que le halvâ, le safran, la carotte et les bonbons, destinés à surmonter les températures froides de l’hiver, sont d’humeur chaude (garmi). Tout au long de la nuit de festivités, la famille garde les feux allumés et les lumières incandescentes pour aider le soleil dans sa bataille contre les ténèbres.

Bas relief du cyprès (sarv), Persépolis, Irân

Anciennement, les Iraniens décoraient également un genévrier ou un cyprès (sarv), arbres sempervirents. Droit et résistant au froid, le cyprès symbolisait l’endurance et était donc approprié pour célébrer l’éternelle Mithra. Les plus jeunes enveloppaient symboliquement leurs souhaits dans un tissu de soie coloré qu’ils accrochaient aux branches avec des offrandes pour Mithra dans l’espoir qu’il réponde à leurs prières.

En Europe ce serait Martin Luther, le célèbre réformateur allemand qui, au milieu du XVIe siècle, après avoir découvert le cyprès de Yaldâ, introduit l’arbre de Noël en Allemagne. Et comme le cyprès n’était pas si répandu en Allemagne et en Europe, c’est d’autres espèces sempervirentes qui devinrent les arbres de Noël.

En résumé, la date de naissance de Mithra n’est pas le seul élément qui est entré dans le christianisme. Il existe un grand nombre de similitudes entre les cérémonies dédiées à Mithra et les traditions chrétiennes. Aujourd’hui, lorsque les chrétiens célèbrent la naissance de Jésus, ils allument des bougies et la cheminée, décorent les arbres avec des lumières, veillent la nuit, chantent et dansent, mangent des aliments spéciaux, font des visites, et célèbrent cette occasion festive avec la famille et les amis.

Noël et Yaldâ constituent un autre exemple des nombreuses croyances, coutumes, symboles, histoires et mythes communs qui lient les gens de différentes nations et religions à travers le monde. Il faut savoir saisir l’esprit de ces fêtes qui, comme le souligne Carl Jung, nous relie en retour à « la puissance créatrice de notre propre âme ».

Bibliographie :


- Cumont Franz, Textes et monuments figures relatifs aux mystères de Mithra, Ed. Lamertin, Bruxelles, 1899.


- Cumont Franz, Les Mystères de Mithra, Ed. Aragno, Bruxelles, 1899.


- Râzi, Hâshem, Târikh-e adyân (L’histoire des religions), Ed. Forouhar, Téhéran, 1964.


- Rezâï, Abdolazim, Asl va nasab-e din-hâye Irâniân-e bâstân (Les origines des religions iraniennes), Ed. Dor, Téhéran, 2002.


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1 Message

  • L’ancien mithraïsme et la fête de Noël 4 septembre 2016 18:16, par Huguette Lemettais

    Bonjour,

    Ayant fait un magnifique voyage en Iran en 2006, depuis je consulte ce qui se rapporte à ce pays. J’ai découvert votre revue en cherchant sur Internet il y a plusieurs années et depuis je la consulte de temps en temps surtout quand je replonge dans des lectures sur le Moyen-Orient ; en ce moment je m’intéresse à la secte des ’’Assassins’’, je viens donc de jeter un œil sur Internet. Demain je regarderai ce que je peux trouver dans vos revues déjà parues. Je suis à la retraite depuis vingt ans j’ai donc beaucoup de temps pour le faire.

    Merci pour tout ces articles que vous publiez.

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