N° 129, août 2016

Le haoma :
une boisson et un culte de la Perse antique


Sepehr Yahyavi


Quel est ce breuvage qui est devenu, chez les Perses antiques, un culte à part entière, une partie de la religion avestique et probablement mithraïste, que Zarathoustra essaya de condamner dans un premier temps mais, les traditions anciennes pesant souvent plus qu’on ne l’estime, a dû finalement s’approprier et en réinterpréter la coutume ?

Les chercheurs anciens sont partagés quant à la nature de cette boisson sacrée : elle serait composée de sésame, de chanvre, ou encore de ginseng ou d’éphédra - la plupart s’accordant sur le fait que ce serait sans doute ce dernier ingrédient. Selon une tradition vieille de plusieurs millénaires, lors de la cérémonie du sacrifice pratiquée dans la Perse antique (consistant le plus souvent en l’immolation d’une vache ou d’un coq sur un autel pour en faire offrande aux dieux), le prêtre broyait les tiges de cette plante dans un mortier, pour en faire ensuite une boisson sacrée aux propriétés vraisemblablement hallucinogènes.

Le haoma était en même temps une divinité. C’est pourquoi le prêtre buvait lui-même de cette boisson qui devait le transporter dans l’Au-delà, pour ensuite revenir dans ce monde et raconter son expérience aux adeptes d’ici-bas. C’est cet épisode qui est narré dans l’Ardâ-virâf-nâmeh, livre écrit en pahlavi racontant les aventures d’un prêtre nommé Virâf. Il s’agit d’un vieux traité d’eschatologie persan.

Le haoma, cette boisson-divinité avestique, trouve son pendant indien dans le suma, boisson-divinité védique de l’Inde antique. Il s’agit très probablement d’une seule et même chose, vu la proximité linguistique et mythique des civilisations indo-iraniennes. Il est cependant possible que la version iranienne soit entrée en Inde et par là en Chine, étant donné que la consommation d’une telle boisson a été constatée également en Extrême-Orient et au Turkestan.

Dans le haoma-yasht, un passage du Yashtha avestique (chants zoroastriens en hommage aux diverses divinités) est consacré au haoma. Deux strophes font ainsi l’éloge de la divinité et de la boisson. Le culte du haoma était très en vogue chez les adeptes des religions pré-zoroastriennes, notamment auprès des mages mithraïstes. Zarathoustra, qui avait instauré les fondements d’une nouvelle religion, s’opposait à l’exercice de ce culte. C’est la raison pour laquelle il l’a au départ interdit, comme tant d’autres coutumes et traditions, pour finalement l’autoriser à titre d’une concession aux fidèles des cultes qui le précédaient.

Le haoma est le nom en avestan d’une plante et de sa divinité, les deux jouant un rôle dans la doctrine zoroastrienne

Comment se consommait cette boisson euphorique, et selon quel cérémonial ?

Le prêtre qui était en charge prenait entre 5 et 7 tiges de la plante, les mettait dans un mortier et les broyait à l’aide d’un pilon. Cet acte pouvait être répété à plusieurs reprises et durant plusieurs jours de suite. Une fois la plante réduite en poudre, il la mélangeait avec de l’eau ou du lait pour la faire boire aux adeptes. A la fois hallucinogène et rafraîchissant, ce breuvage leur permettait de regagner de la force et de renforcer leur virilité.

Quelle était exactement la nature de cette plante ? Cette question reste à ce jour sans réponse. De nos jours, la plupart des linguistes, historiens et archéologues sont unanimes pour penser qu’il s’agit de l’éphédra, plante médicinale qui entre aujourd’hui dans la composition de nombreux médicaments et remèdes. C’est de ce végétal que l’on extrait l’éphédrine, une matière chimique de base couramment utilisée en pharmacie. Autrefois, et comme nous l’avons évoqué, d’autres plantes comme le sésame, le cannabis et même le ginseng étaient considérées comme étant le haoma, mais les chercheurs contemporains ont pour la plupart rejeté ces hypothèses.

Les prêtres zoroastriens croyaient que la consommation de cette boisson conduisait à l’autre monde et donnait la vie éternelle. On raconte par exemple que Kartir, grand prêtre et personnalité politique de la dynastie sassanide, a bu de cette boisson et a accédé à l’autre monde. Le haoma était également considéré comme étant le fils d’Ahourâ-Mazdâ. Autre étrange ressemblance entre les croyances iraniennes anciennes et le christianisme, cette fois concernant les breuvages sacrés, est celle existant entre le haoma et le vin consacré par le prêtre et bu par les fidèles lors de la cérémonie catholique de la messe. Le haoma, c’est cette divinité sacrifiée lors d’une cérémonie pour mener les croyants à une vie heureuse et à la rédemption dans la vie éternelle.

Quelle est l’origine de cette boisson ? Comme cette plante existait sur le territoire de la Perse antique, y compris dans les steppes de l’Asie centrale et les déserts du Khorâssân, plusieurs hypothèses se posent. Outre celle du probable passage de la plante-boisson de l’Iran vers la Chine (via la frontière orientale de la Perse, dans la région de Ferghana) en passant par l’Inde, une autre hypothèse existe. Selon cette dernière, ce sont les Scythes qui auraient pour la première fois introduits cette plante-boisson en Perse. Cette population indo-européenne a essayé, une première fois, de pénétrer dans le territoire iranien via le Nord, mais a dû faire face à la résistance des Parthes. Les Scythes ont alors pris la direction de l’Est et ont contourné la Perse pour y entrer par une région au sud-est iranien désormais appelée de leur nom : le Sistân (pays des Scythes). C’est peut-être ce même peuple qui a inventé ou du moins propagé le culte de cette boisson. Comme il s’agissait d’une des rares boissons dont les effets hallucinogènes étaient conservés dans les urines, ils consommaient l’urine des précédents buveurs pour bénéficier de ses vertus ! C’est probablement la raison pour laquelle Zarathoustra a, au début, interdit toute consommation du haoma, et si son culte a ensuite perduré, il s’est peu à peu éteint comme le sacrifice de la vache, et tant d’autres cérémonies qui faisaient partie de l’héritage des religions précédentes dont le manichéisme et le mithraïsme.

 


Visites: 662

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.