N° 130, septembre 2016

Le MAMAC de Nice
(Musée d’Art Moderne et Contemporain)
l’Ecole de Nice et l’exposition temporaire :
Ernest Pignon-Ernest


Jean-Pierre Brigaudiot


Une non-Ecole de Nice ?

 

Le MAMAC de Nice est ce musée d’art moderne et d’art contemporain ouvert en 1990 ; il a constitué peu à peu une collection permanente et présente simultanément des expositions temporaires dont aujourd’hui celle de Ernest Pignon-Ernest, en une rétrospective qui permet de mieux cerner une œuvre, finalement mal connue hors des cercles du monde de l’art. Nice s’est très longtemps contentée de peu, sinon de rien, en matière de musée d’art contemporain ou moderne, ceci malgré une activité artistique réellement intense dès le courant des années soixante, intense mais limitée essentiellement à la saison d’été, ce qui va de soi puisque la ville est à un millier de kilomètres de Paris, puisque quelques dizaines d’acteurs de l’art, galeristes, conservateurs, artistes, n’y venaient guère qu’en villégiature pour honorer de leur respectable notoriété les expositions et activités artistiques locales. Cependant, Nice recelait une activité artistique dynamique et connectée à différents réseaux, non seulement français, mais italiens et américains, ou internationaux comme le réseau Fluxus. C’est donc à la fois des artistes résidents de Nice et de ses environs et des artistes présents temporairement qui vont constituer ce qu’on appellera l’Ecole de Nice, qui ne fut jamais une école mais une sorte de nébuleuse difficile à cerner puisque constituée de différentes tendances de l’art vivant, liées au Nouveau Réalisme, une forme locale du Pop’art, comme à la performance et au non-art issu à la fois de Fluxus et de la pensée de John Cage.

Façade de l’entrée du MAMAC de Nice

Dans la tendance Nouveau Réalisme, un art de l’objet d’usage courant, les figures marquantes que l’on peut citer sont celles de César et d’Arman, le premier connu pour ses compressions de voitures ou pour ses expansions de résine, le second ayant fait carrière à partir du principe d’accumulation, accumulation d’objets des plus ordinaires issus de la société de consommation. Quant à la tendance post Fluxus, son héraut fut Ben, un artiste - ou un non-artiste -, en tout cas marginal, performeur en même temps qu’imprécateur local, dénonçant, assassinant de ses affirmations, les uns et les autres membres de la communauté artistique, toujours au courant de tout et du moindre ragot. Nul doute, cependant, que sa dynamique a joué un rôle quant à maintenir à flot l’activité artistique locale peinant à exister dans le cadre d’une grande-petite ville où l’art vivant n’était pas vraiment une préoccupation, où celui produit par cette dite Ecole de Nice arrivait difficilement à se faire reconnaître comme tel, soutenu par deux ou trois courageuses galeries. L’autre figure phare dépassant largement les limites de cette Ecole de Nice fut Yves Klein, un artiste illuminé auteur de ces cérémonies soigneusement programmées où il « peignait » des tableaux avec pour « pinceaux » le corps de ses « modèles ». Ces années soixante et soixante-dix précédant l’engouement pour l’art vivant qui apparaîtra au début des années quatre-vingt avec la naissance des DRAC et des FRAC, c’est-à-dire avec une prise en charge et promotion institutionnelle régionale et nationale de celui-ci.

Vue de détail du MAMAC de Nice

Le MAMAC

 

Le MAMAC est un bâtiment moderne somme toute assez banal, aux structures apparentes de verre et d’acier. Les murs aveugles étant de marbre blanc, il est situé à l’orée de la vieille ville en un site nommé Promenade des arts, qui est à cheval sur un cours d’eau couvert, le Paillon. Musée de taille moyenne, il correspond aux besoins d’une capitale régionale. Aujourd’hui, contrairement à ses débuts, il peut afficher une véritable collection dont l’épicentre est cette Ecole de Nice. La collection, de près de 1500 œuvres, rassemble donc des œuvres produites entre les années soixante et soixante-dix avec, au-delà des artistes déjà cités, Hains et Villéglé, œuvrant pour l’essentiel à partir d’affiches récupérées dans la rue, avec Niki de Saint Phalle et son conjoint Tinguely, avec Bernar Venet, un artiste au caractère commercial envahissant, avec Charvolen, proche du groupe Supports-Surfaces, également représenté par Viallat et Cane, groupe connu pour des positions analytiques/structuralistes quelque peu théoriques empruntées aux auteurs de la gauche engagée. Malaval a produit une œuvre digne de davantage de visibilité qu’elle n’en a désormais, même si celle-ci, avec quelques décennies de recul, affirme d’étranges proximités avec celle de certains artistes américains qui lui furent contemporains. Des artistes des années soixante et soixante-dix sont présents avec par exemple Télémaque et Rancillac.

La boutique de Ben, l’un des acteurs de l’Ecole de Nice

Au-delà de cet art très français et souvent limité à ce pays quant à sa notoriété, la collection du MAMAC s’est un peu curieusement ouverte à l’art américain, dont le Pop’Art, et les abstractions des années soixante-dix, lesquelles ont tenu lieu de credo aux quelques revues d’art de l’époque : Expressionnisme Abstrait, Minimal Art, par exemple. Ainsi, selon l’accrochage de ces collections, peut-on voir des œuvres importantes de Warhol, Rauschenberg, Kelly, Stella, Kosuth, parmi d’autres encore.

La visite des collections est intéressante et agréable, dans de vastes espaces, en tant que visite rétrospective et découverte d’œuvres un peu oubliées ou trop peu connues.

 

Affiche d’Ernest Pignon-Ernest

***

 

Ernest Pignon-Ernest ou comment tirer parti d’une formation académique

 

L’artiste est né en 1942 ; à voir cette exposition et la manière dont il dessine, nul doute qu’il reçut une formation académique qui aurait dû le maintenir dans l’ombre, loin des avant-gardes et des tendances les plus visibles de l’art contemporain. On peut ici parler d’un beau savoir-faire en matière de dessin, de pierre noire, de figuration très réaliste de l’humain. A connaitre sa date de naissance, on sait que les écoles d’art qu’il a pu fréquenter entre vingt et vingt-cinq ans étaient alors encore très académiques et fonctionnaient dans le but premier de faire acquérir du métier et la maîtrise d’un savoir-faire issu de la tradition artistique occidentale. Bref, on était avant 1968 et la refonte des enseignements artistiques, celle qui réorienta ceux-ci vers la créativité de l’étudiant plutôt que vers l’acquisition des savoirs-faire, le système des avant-gardes impliquant presque systématiquement la négation du passé en matière d’art. Cependant, Ernest Pignon-Ernest ne s’est pas contenté du beau métier. Son engagement politique puis social a donné vie à cette dimension académique qui l’a conduit ailleurs qu’à faire un art dont la destination finale est le musée - même si le musée d’aujourd’hui est devenu fort habile en matière de récupération de ce qu’il n’appelle ou n’appelait pas art. Les choses ont évolué en quelques décennies, Duchamp est passé par là, et bien d’autres encore, artistes et commissaires.

Une Compression de Cesar

Cependant, Ernest Pignon-Ernest qui voulait œuvrer, comme bien d’autres artistes, ailleurs que dans le contexte muséal, a fini par s’y installer, comme à l’ARC-Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris ou à la Pinacothèque de Munich et enfin ici, au MAMAC de Nice. Avec la multiplication des musées d’art moderne puis contemporain, on est passé de la conservation à la création elle-même, commandée par le musée.

L‘exposition Ernest Pignon-Ernest du MAMAC de Nice est une rétrospective, un regard attentif à la démarche de cet artiste dont la qualification peut aller de peintre de la rue effectuant donc un art urbain - mais pas dans la catégorie street art/tag/graffiti-, à celle d’affichiste et à celle d’artiste socialement engagé. Une grande partie de son œuvre prend en charge l’événement, un événement tragique ou simplement douloureux dont elle rend compte par le moyen d’affichages soigneusement répartis.

Charvolen, un artiste proche du groupe
Supports Surfaces

Dimension éphémère choisie par l’artiste, puisque l’affiche, par nature, par son support de papier (ici très fragile) est inéluctablement appelée à se détruire ; et se profile, sous-entendue, la dimension éphémère de toute chose, notamment humaine. Le travail de cet artiste prend donc en charge l’événement auquel il a été sensible, par lequel il a été touché, événement d’actualité ou événement historique : le SIDA, l’apartheid en Afrique du Sud, la Commune de Paris et ses massacres, des poètes disparus, mais seulement certains tels Rimbaud, Maïakovski, Artaud, Neruda… Mises en scène graphiques d’après une riche iconographie, fruit de laborieuses recherches, où se mêlent les figures des gens ordinaires et celles empruntées à l’iconographie de l’histoire de l’art avec, par exemple des œuvres du Caravage.

Une Accumulation d’Arman

Le dessin, le plus souvent à la pierre noire, aux noirs si denses et profonds et à l’échelle réelle, donne à l’événement dont il est question une indéniable dimension expressive, tragique même, et qui souvent témoigne d’une grande tristesse qu’augmentent les postures de beaucoup de figures humaines : évocation de descentes de croix, de mater dolorosa, de désespoir, d’abandon, de souffrance infinie. Une vision du monde aux antipodes du monde selon Walt Disney ou selon les chaînes de la télévision populaire.

Les affiches collées dans les rues, dans la ville, parlent donc à la fois du passé et du présent des hommes ; ce sont les images d’un réel advenu qui le rappellent et le perpétuent, images réelles elles-mêmes, dont la différence avec la photo est frappante : le dessin, même sérigraphié, a un tout autre statut que l’image photographique frappée du sceau de l’infinie reproductibilité mécanique. Le dessin d’Ernest Pignon-Ernest reste comme étant toujours unique, empreint de ce savoir-faire qui contribue à son élaboration. Affiches cinglantes, évocation d’événements si durs que connaît l’humanité, maladie, solitude (les cabines téléphoniques par exemple, série où des êtres isolés, enfermés, désespérés et accablés disent peu ou prou la vanité de ces communications téléphoniques).

Une sculpture de Tinguely

Ernest Pignon-Ernest ne nie pas sa culture à la fois chrétienne et politique, l’extrême gauche à laquelle il a adhéré étant radicalement anti chrétienne ; il puise dans l’histoire de sa civilisation, il ne dédaigne point la citation des œuvres des peintres du passé comme il explore cette association passé-présent ou passé lointain-passé. La question du temps est toujours là, lancinante, temps qui érode toute chose, y compris son travail : les affichages exposés au temps et aux intempéries, comme au soleil, s’estompent et finissent par être des lambeaux, des traces comme la trace du corps christique sur le Suaire de Turin, comme l’ombre des martyrs d’Hiroshima. Temps de l’oubli aussi, oubli reporté avec une œuvre qui semble donner un sursis à la mémoire.

 

De cette rétrospective, il semble que peuvent être retenus deux points essentiels : d’une part, un savoir-faire superbement académique, celui du dessin, et d’autre part, un engagement social descendu dans la rue, comme l’ont voulu tant d’artistes de la génération d’Ernest Pignon-Ernest, dénonçant ainsi le musée comme temple élitiste de l’art ; la récupération de ces artistes par le musée posant la question de la possibilité pour l’art d’exister hors le musée, c’est-à-dire sans son principal médiateur.


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