N° 131, octobre 2016

Les traditions orales et l’écrit
Étude d’un cas : le Shâhnâmeh de Ferdowsi


Armaghan Esbati


Bien que l’intérêt pour le folklore se développe en Europe vers la fin du XVIIIe siècle, dans le contexte du nationalisme romantique et de l’émergence des nations européennes, le processus de transcription des traditions orales, surtout les récits populaires et les mythes, n’est pas récent par rapport à l’âge de l’écriture. [1] La tentation de recréer [2] par écrit le savoir-faire humain remonte à la transcription de Gilgamesh [3] (XVIIIe ou XVIIe siècle av. J.-C.). Cela montre que les peuples possédant une écriture ont très tôt compris les pouvoirs de l’écrit, et le livre est rapidement devenu, pour reprendre les mots de Jack Goody dans son livre Pouvoirs et savoirs de l’écrit, « un instrument de pouvoir important, et on comprend aisément qu’un poète anglais du XVIe siècle ait déclaré que la plume était plus puissante que l’épée. » (Goody, 2007, p. 221)

Cet article revient sur l’histoire de la transcription de la plus grande épopée persane par Ferdowsi, le poète iranien du Xème siècle. Le choix de cette œuvre tient à l’interaction extraordinaire qu’elle a créée entre l’oralité et l’écriture. Cette œuvre, le Shâhnâmeh, en français Le Livre des Rois, est née des traditions orales très anciennes en Iran et a renforcé ou créé elle-même de nouvelles traditions orales. Le Livre des Rois est de fait un de ces rares livres qui sont glorieusement « entrés » dans la vie d’un peuple.
 [4]

Mais qui est Ferdowsi, et de quoi parle Le Livre des Rois ? Sur la base de quelles sources fut-il rédigé ? Quelle a été et quelle est la réaction de la société à cette œuvre ? Quelle aventure ce livre a-t-il vécue depuis sa création il y a mille ans ? La première partie de ce travail tente de répondre à ces questions et la deuxième partie revient sur les trois formes d’oralité nées ou renforcées par la création du Livre des Rois, à savoir l’art du naqqâli (le conte oral), le sport traditionnel « pahlavâni » et les lectures déclamatoires du Shâhnâmeh, connues sous le nom de Shâhnâmeh-khâni, pour comprendre l’interaction entre l’oralité et l’écriture avec Le Livre des Rois comme objet de cette étude.

Ferdowsi entouré de poètes de Ghazneh, artiste inconnu, Shâhnâmeh de Shâh Ismâ’il II, 1576, Musée Rezâ Abbâssi

 

La composition du livre des rois par Ferdowsi

 

« Pour devenir ce que nous voulons être, nous devons décider ce que nous étions. »

Neil MacGregor, directeur du British Museum
 [5] 

 

Le poète iranien [6], Abou-l-Qâsim Mansour ibn Hasan al-Toussi, surnommé Ferdowsi (940-1020) décide de versifier l’histoire du peuple iranien, ses mythes et ses récits légendaires et populaires durant les dernières décennies du Xe siècle. Les Iraniens possédaient déjà l’écriture depuis des siècles [7] et l’avaient notamment employée dans le domaine littéraire, ainsi que dans la transcription de leurs traditions et surtout de leur Histoire, sous la forme entre autres des Khodây-Nâmeh (Livres des Souverains), collections de chroniques historiques de la période sassanide [8], en langue pahlavi - ancêtre de la langue persane. Mais après la conquête arabe en Iran et la chute des Sassanides, bien que le peuple iranien ait transmis son passé et ses traditions par voie orale, les Khodây-Nâmeh étaient en voie de disparition, fragmentés et cachés pour ce qui en restait par les mobed (mages zoroastriens) pour les protéger des envahisseurs. Du fait des évolutions de la langue et des changements historiques, les Khodây-Nâmeh sont peu à peu devenus abscons et incompréhensibles pour la population.

 

Le contexte historique de la composition du Livre des rois

 

Après quatre siècles de domination arabe, une première dynastie purement iranienne, celle des Samanides, prend le pouvoir à l’est de l’Iran en 927. Les rois samanides et leurs vizirs protégeaient les savants et les hommes de lettres. [9] Leur mécénat encourageait fortement les poètes et les savants dans leurs travaux. Ce mécénat avait également des raisons politiques, notamment la défense de l’identité iranienne. Ainsi, conscients de la nécessité de la transcription de l’épopée du peuple iranien, les Samanides protégeaient les poètes et les lettrés iraniens et investissaient dans leurs œuvres. Ainsi, les intellectuels et les poètes ont trouvé l’occasion de parler des traditions et de l’histoire persane. En fait, comme Shâdi Oliaei l’écrit dans sa thèse de doctorat [10], « le peuple iranien vaincu au 7e siècle par les conquérants arabes, a trouvé dans la poésie épique le moyen d’expression le plus approprié pour préserver sa culture nationale ancestrale. » (Oliaei, 2010, p. 22)

Bahrâm Gur tuant un lion lors de la chasse, miniature attribuée à Abd-ol-’Aziz, Shâhnâmeh de Shâh Tahmâsb, première moitié du XVIe siècle, Musée d’art contemporain de Téhéran

C’est ainsi que des Livres des rois avaient déjà été rédigés en Iran avant le Shâhnâmeh de Ferdowsi. Parmi les Shâhnâmeh les plus importants de cette époque, citons le Shâhnâmeh d’Abou Mansouri, écrit en prose, qui raconte l’histoire mythologique de l’Iran et des Iraniens jusqu’à la conquête arabe, ainsi que l’important Shâhnâmeh de mille distiques du poète quasi-contemporain de Ferdowsi, Daghighi qui, tué par un esclave, laisse une œuvre inachevée.

Ferdowsi continuateur de l’œuvre inachevée de Daghighi

 

Ferdowsi est né et a été formé durant le règne samanide. Il a débuté la composition du Shâhnâmeh après la mort de Daghighi à une époque où la vague du patriotisme et de l’iranisme connaissait un important regain en Iran après l’assimilation des envahisseurs arabes et le renouveau de la culture iranienne, avec notamment l’apparition de dynasties iraniennes. Tout le Shâhnâmeh reflète les causes politiques et nationales de la dynastie samanide qui se voulait l’héritière des Sassanides
 [11] et misait sur l’indépendance de l’Iran, investissant de ce fait dans les traditions nationales et culturelles des Iraniens.

Ferdowsi reprend les mille distiques de Daghighi dans sa gigantesque œuvre. [12] Très sérieux dans son travail, comme l’ont souligné les spécialistes du Shâhnâmeh, il consacre plus de trente ans de sa vie à son œuvre, qui comprend 60 000 distiques (chaque distique comprenant deux vers). Ferdowsi lui-même écrit dans le Shâhnâmeh : « J’ai souffert bien des peines trente ans durant /Pour faire revivre l’Iran grâce au persan. »
 [13]

Son œuvre, d’une littérature exquise, raconte l’histoire mythique des Iraniens depuis la création du monde jusqu’à la conquête arabe en passant par différentes dynasties réelles, légendaires et mythiques et ce faisant, recrée les personnages du vaste folklore mythologique iranien. Il raconte, entre autres, l’histoire de Rostam et Sohrâb, le combat de Rostam et Esfandyâr, l’histoire d’amour de Bijan et Manijeh et beaucoup d’autres. Il dit lui-même de cette œuvre :

 

C’est le livre des rois des anciens temps/ Évoqués dans des poèmes bien éloquents

Des héros braves, des rois renommés / Tous un par un, je les ai nommés

Tous ont disparu au passage du temps / Je les fais revivre grâce au persan [14]

 

Pour rédiger cet ouvrage littéraire magistral, Ferdowsi a procédé à une gigantesque compilation de nombreuses sources écrites et orales qui font du Shâhnâmeh une authentique histoire mythologique de l’Iran. Il le précise lui-même dans Le livre des rois : « Tout ce que je dirai, tous l’ont déjà conté/Tous ont déjà parcouru les jardins du savoir » [15].

Parmi les sources écrites, il a profité entre autres et en particulier des autres Livres des rois déjà existants, par exemple Le Livre des rois d’Abou Mansouri et celui de Daghighi, ainsi que les Khodây-Nâmeh, qu’il a minutieusement recherché, trouvé et compilé. Il s’est également servi de nombreuses sources orales. La méthode de Ferdowsi pour recueillir ces traditions orales est la même que la plupart des collecteurs des traditions orales à l’époque :« Ils recueillaient lesdites paroles non pas directement dans des discours parlés, mais dans des sources écrites. » (Ong, 2014, p. 37).

Mais ce qui est certain, c’est que malgré l’utilisation des sources, il ne répétait ni ne copiait les histoires, les récits ou les chants tels que les gens lui racontaient ou qu’il les découvrait dans les sources écrites. Les mots choisis par Ferdowsi, les nombreux synonymes que l’on trouve pour une même notion ou même un mot, l’effort de Ferdowsi pour l’utilisation très limitée de la langue arabe [16], la langue littéraire dominante à l’époque, et le contenu de son œuvre en font un ouvrage d’une tout autre envergure que les autres Livres des rois, ainsi que des tentatives en la matière.

Peinture de café

On estime que Ferdowsi avait l’intention de dédier son œuvre au roi samanide en espérant recevoir une bonne récompense. Mais par malheur, il termine Le Livre des rois en 993, trois ans avant le début du règne d’une autre dynastie, cette fois turco-iranienne. Travaillant encore vingt ans sur son livre, Ferdowsi termine ainsi son œuvre gigantesque à l’époque du règne du ghaznavide Mahmoud, descendant d’esclaves des rois samanides et à l’attitude ambivalente vis-à-vis de son iranité. Décidant de dédier son livre à Mahmoud, il envoie une version du Shâhnâmeh en six cahiers à la cour, mais le sultan l’ignore, la majorité des spécialistes estimant même qu’il prit cet ouvrage pour une provocation relative à ses origines turques. Le poète meurt sans recevoir de récompense, et la légende raconte que lorsqu’on transportait la dépouille de Ferdowsi d’une des portes de la ville vers le cimetière, les cadeaux entraient dans la ville par une autre porte. Trop tard…

 

Le Livre des rois trouve son chemin

 

Pendant deux siècles, la majorité des poètes et hommes de lettres iraniens ont critiqué le contenu du Shâhnâmeh, en particulier par peur de représailles. Cependant, cet ouvrage avait déjà trouvé sa place auprès du peuple, qui aimait écouter raconter son passé, en particulier dans le magnifique persan de Ferdowsi. La popularité du Shâhnâmeh a ainsi été rapide malgré un dédain royal d’au moins trois siècles. Face à cela, le peuple iranien a immédiatement aimé ce livre qui parlait sa langue, ses récits, la sagesse de ses personnages et le patriotisme omniprésent de ce livre des origines. Les Iraniens avaient besoin de cet ouvrage dans le contexte historique d’un changement profond de leur civilisation. Bien que le Livre des rois de Ferdowsi raconte l’histoire des rois iraniens, il est de fait l’histoire de la résistance du peuple et de ses héros contre ses ennemis et le mal. Le peuple quasi analphabète de l’époque apprenait par cœur les récits de Ferdowsi, les racontait à ses enfants et changeait même parfois des passages pour l’adapter à son goût. C’est ainsi qu’un livre écrit sur la base des traditions orales d’un peuple devient lui-même la source des nouvelles oralités.

La popularité du Shâhnâmeh est telle que son succès auprès du peuple lui ouvre finalement les portes des cours royales environ cinq siècles plus tard. A cette époque, les dynasties iraniennes ont pris suffisamment d’indépendance par rapport au califat arabe et peuvent désormais apprécier ouvertement cet ouvrage patriotique, d’autant plus qu’elles se voient elles-mêmes dans les rois du Shâhnâmeh.

Dès lors, le Shâhnâmeh devient un ouvrage très convoité et les rois rivalisent pour en avoir les plus belles copies. De nombreuses copies superbement enluminées de cet ouvrage commencent donc à circuler dans les cours et la demande est si élevée qu’une grande partie des enluminures iraniennes découvertes et conservées jusqu’à nos jours appartient aux manuscrits et aux copies du Shâhnâmeh.

Les rois iraniens les dédiaient aux autres rois pour vanter le passé du pays, la beauté de la littérature persane et de l’art iranien, mais aussi dans le but de consolider les relations politiques, comme c’est le cas d’un célèbre manuscrit du Livre des rois connu sous le nom de Shâhnâmeh de Shâh Tahmâsp, dédié par le roi safavide au sultan ottoman. Les pays voisins souhaitaient tant avoir une telle œuvre, source de prestige et de fierté nationale, dépositaire de l’identité commune d’un peuple au travers du récit dans une langue magistrale, de sa mythologie, qu’ils demandaient à leurs poètes de créer des œuvres semblables à celle de Ferdowsi. A la cour ottomane, on avait même le poste du Shâhnâmeh-dji. Le préposé à ce poste avait pour profession l’écriture d’un Livre des rois turc. Ce poste exista jusqu’au début du XVIIe siècle à la cour ottomane.

 

Mais malgré tout l’intérêt royal, en Iran ou ailleurs pour ce livre, comme Fallahi le souligne, Le Livre des rois, contrairement à son nom, est le livre du peuple (Fallahi, 1994, p. 36). C’est ainsi qu’on est témoin de la naissance de nouvelles oralités à travers ce texte écrit.

 

La naissance de différentes traditions orales grâce au Livre des rois

 

"Mais qui sera le maître ? L’auteur ou le lecteur ?”

  1. N. Furbank, Diderot 1992.

 

Les épopées occupent une place particulière dans l’ensemble des œuvres de littérature orale en Iran. Et Le livre des rois de Ferdowsi est une épopée par excellence. Comme toute autre épopée, ce livre contient « presque tout ce qui compte et qui est transmissible par des mots dans la communauté : richesse de vocabulaire, tournures de phrases et prosodie, proverbes et adages, chansons, généalogies, toponymie et mythologie…. » (Oliaei, 2010, p. 16)

Pendant des siècles, les familles iraniennes ont raconté les histoires du Shâhnâmeh à leurs enfants. Les récits du Shâhnâmeh sont intéressants pour le peuple iranien non seulement parce qu’ils racontent les traditions et le passé d’un peuple, présentant des personnages réels et légendaires du passé lointain, mais parce qu’ils parlent de son courage et de sa bravoure. Le plus important thème sujet du Livre des rois est le patriotisme et la défense du pays contre le Mal.

D’autre part, bien que le Shâhnâmeh soit l’histoire de grands personnages tels que Rostam, la majorité des histoires ont une fin tragique, ce qui est en quelque sorte en harmonie avec l’histoire du peuple iranien, une longue histoire de conquêtes et d’invasions. Ce livre n’est pas loin non plus du chiisme, la branche de l’islam adoptée par les Iraniens, et dans laquelle l’oppression et les injustices commises envers la famille du Prophète ont une importante signification symbolique. Ainsi, le Shâhnâmeh remplit parfaitement son rôle de livre épique aussi dans la mesure où « on peut considérer le rôle du conte épique comme « réservoir » du schéma collectif de pensée, de sensibilité et de représentations. » (Oliaei, 2010, p. 16)

Scène de la victoire de Rostam contre le Démon blanc, exposée au café Adari

Le peuple iranien racontait les récits du Livre des rois, ajoutant des branches au tronc [17] du livre comme le constate Jules Mohl, iranologue et le premier traducteur du Shâhnâmeh en français. La tradition orale iranienne a donc en partie adapté les récits du Shâhnâmeh aux goûts et aux besoins du peuple. Le peuple va si loin dans l’oralité à la base de cette œuvre que les gens racontent encore aujourd’hui des histoires sur la rencontre du légendaire Rostam (personnage le plus populaire du Livre des rois et vieux de 3000 ans) avec le premier des chiites, Ali. De même, on peut voir encore aujourd’hui des tableaux populaires représentant l’armée de Rostam avec des drapeaux islamiques sur lesquels on peut lire le slogan musulman et coranique « La victoire est pour Dieu et la victoire est proche », slogan propre au combat de l’Imâm Hossein, le troisième Imâm des chiites, contre ses ennemis, dans les peintures de café [18] en Iran. Ong écrit dans Oralité et écriture : « Dès ses débuts, l’écriture a non pas réduit, mais étendu l’oralité… » (Ong. 2014. p. 29). Ce qui est totalement juste dans le cas du Livre des rois de Ferdowsi.

 

Le naqqâli

 

« Sa voix est toujours celle du présent convoquant le passé, un passé qu’il oblige à réagir avec force et éloquence à la réalité du présent dans l’esprit de ses lecteurs » [19]

(Ong, 2002, p. 307)

 

Selon Walter J. Ong, « les cultures orales produisent en effet de fortes et belles performances verbales, d’une grande valeur artistique et humaine, qui deviennent impossibles à reproduire une fois que l’écriture a pris la possession de la psyché. Cependant, sans écriture, la conscience humaine ne peut réaliser pleinement son potentiel, elle ne peut produire d’autres créations fortes et belles. En ce sens, l’oralité doit et est à produire l’écriture. » (Ong, 2014, p. 34). C’est de cette même manière que le Shâhnâmeh de Ferdowsi réussit à donner naissance à la forme artistique bien unique du naqqâli. Le naqqâli est l’acte de raconter les récits épiques dans les cafés traditionnels en Iran.

Le naqqâl, le conteur, choisit ses récits principaux parmi ceux du Livre des rois et ses récits secondaires à partir d’autres œuvres littéraires ou religieuses iraniennes.

Le Livre des rois est un ouvrage versifié, mais le naqqâl le raconte dans ses propres mots en prose, récitant certaines parties en vers avec les mots de Ferdowsi en s’appuyant sur son toumâr (le rouleau de parchemin). Celui-ci contient les points importants et la manière de raconter avec les extensions qui sont ajoutées lorsque le conteur est censé développer, argumenter ou illustrer son récit. (Oliaei, 2010).

Le maître naqqâl (morshed) a un élève, l’apprenti naqqâl (batcheh morshed) qui l’accompagne. L’élève ne peut pas réciter, il écoute le maître et apprend. Le naqqâli n’est pas un genre théâtral à part entière, mais n’est pas totalement loin du théâtre non plus. Jouant avec sa voix et ses mains, le naqqâl porte normalement les vêtements traditionnels. Grâce au naqqâli, on voit dans les cafés traditionnels, les tableaux ou les rideaux peints montrant les scènes les plus importantes du Livre des rois. Les naqqâls sont un élément inséparable des cafés traditionnels iraniens.

Le naqqâl récite son récit, les spectateurs, enthousiastes, boivent leur thé [20] en l’écoutant. Connaissant son travail, le naqqâl ménage des pauses dans sa prestation. Les gens doivent revenir le lendemain à une heure précise pour écouter le reste du récit. Parfois un seul récit du Livre des rois dure 40 nuits. (Oliaei, 2010) Normalement, les gens savent le reste de l’histoire, mais c’est vraiment l’art du naqqâl qui les pousse à revenir au café pour écouter le reste du récit de sa bouche.

Le naqqâl utilise l’improvisation et intrigue les gens. Il raconte et change le cours du récit quand il le veut, ce qui est bien sûr la caractéristique de l’oralité. Il croit ces variations nécessaires, car pour lui les récits du Shâhnâmeh sont devenus anciens. (Page, 1992, p. 121) Il connaît bien les besoins des auditeurs et y répond.

L’auditoire du naqqâl ne veut pas entendre un nouveau récit, mais il ne veut pas entendre plusieurs fois le même récit non plus. Par exemple dans Le livre des rois, Bahman, un roi mythique de la Perse, meurt de maladie, mais chez un naqqâl, il est tué par un dragon à cause d’un mauvais comportement, ce qui est plus acceptable pour l’auditoire. (Page, 1992, p. 122)

 

Le naqqâli tient aussi sa popularité en Iran du fait que « dans le naqqâli, les thèmes et le style du récit sont très proches de la culture et de l’histoire de l’Iran. La littérature narrative et la poésie y ont beaucoup d’importance. » (Oliaei, 2010, p. 16). La qualité de la voix du naqqâl, le temps de la narration et l’attention de l’auditoire jouent aussi un rôle très important. (Page, 1992, p. 123)

 

Le pahlavâni

 

Varzesh-e pahlavâni, traduit par "sport traditionnel" ou "sport antique", consiste en une série d’entraînements martiaux, comprenant des techniques de gymnastique et de lutte, enseignées et pratiquées dans des salles spécifiques, avec un rituel particulier, notamment la musique du tombac. Ce sport martial accorde une grande importance à l’esprit chevaleresque, à la courtoisie et à la bravoure. Il est normalement pratiqué dans une zourkhâneh (littéralement « maison de force »), un lieu à l’architecture particulière, normalement situé dans le sous-sol d’un immeuble et équipé d’accessoires utilisés durant les entraînements. Les pratiquants de ce sport sont appelés des pahlavân (littéralement « athlètes »).

Les pahlavân

Personne ne connaît les origines exactes de ce sport. Pour certains experts, ses origines remontent à l’Antiquité perse alors que pour d’autres, il est né durant la conquête arabe et a ensuite joué un rôle important dans la résistance des Iraniens contre les envahisseurs au cours de l’histoire islamique du pays.
 [21] Il est cependant certain que ce sport a assimilé des valeurs morales, éthiques, philosophiques et mystiques de la civilisation perse depuis ses origines. Les origines mythiques de ce sport sont basées sur le Shâhnâmeh de Ferdowsi. Les pahlavâns mythologiques de cette épopée se battaient contre les forces du Mal. Parfois, le résultat d’une guerre, et éventuellement le destin des pays impliqués dans la guerre, était déterminé par un combat à mains nues, connu sous le nom de koshti (lutte). Le pahlavân légendaire du Shâhnâmeh est Rostam, qui préservait constamment l’Iran des forces du Mal.

 

Les athlètes de la zourkhâneh ont entre autres la figure légendaire de Rostam comme modèle, Rostam fort physiquement comme seul peut l’être un être mythologique, mais aussi moralement. Dans la zourkhâneh, près de l’entrée se trouve une plate-forme en hauteur (appelée sardam) où s’installe le morshed (signifiant le "meneur" ou le "coordinateur"), qui dirige les exercices et les rythmes à l’aide de chants épiques souvent tirés du Livre des rois et accompagnés de percussions de tombac. Une cloche (zang) accrochée à son côté permet de marquer le début et la fin des différents exercices. Le morshed appelle les athlètes du nom des personnages du Shâhnâmeh et les murs de la zourkhâneh sont généralement ornés de tableaux représentants des scènes épiques du Livre des rois ou des calligraphies de ce livre.

Ce sport traditionnel martial se veut promoteur des valeurs éthiques et morales chevaleresques et religieuses. Ainsi par exemple de l’humilité, la générosité, la virtuosité, la charité et la pitié. Le respect de la loi, la bravoure et la sauvegarde des traditions nationales sont aussi des aspects importants des valeurs transmises par ce sport. L’attitude d’un pahlavân s’aligne sur la discipline de la javânmardi, qui est la tradition ésotérique chevaleresque iranienne.

Parmi les innombrables distiques du Shâhnâmeh répétés lors des entraînements, l’un montre aussi à quel point le sport pahlâvani se veut une discipline de bonne vie : « Par la force du corps, l’homme est en bonne santé/ La faiblesse du corps crée le manque et la déviation. »

 

Le Shâhnâmeh-khâni ou lecture déclamatoire du Livre des rois

 

« Lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister. »

 Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, 1981.

 

Le Shâhnâmeh-khâni est un type de déclamation et de lecture du Shâhnâmeh différent du naqqâli.

A l’inverse du naqqâli, le Shâhnâmeh-khâni est une pratique réalisée par une ou plusieurs personnes. Le naqqâli est un art plutôt masculin pour les spectateurs masculins [22], mais le Shâhnâmeh-khâni peut être réalisé par les femmes également, pour n’importe quels spectateurs, femmes ou hommes.

Le Shâhnâmeh-khani ne comprend pas la gestuelle du naqqâli et il est normalement accompagné par de la musique traditionnelle iranienne - différente dans chaque région. Cette tradition orale a surtout atteint son apogée dans le Lorestân en Iran. Dans le Lorestân, à l’ouest de L’Iran, la lecture du Livre des rois est accompagnée par un instrument propre de cette région, appelé tal (proche du kamântcheh [23]).

 

En raison de la disparition rapide des cafés traditionnels en Iran et des méthodes d’initiation et d’apprentissage du métier, le naqqâli est en voie de disparition, mais le Shâhnâmeh-khâni résiste beaucoup mieux aux changements sociaux, à cause de sa nature plus moderne et plus adaptée à la vie d’aujourd’hui. Cette tradition est très à la mode dans la nouvelle génération iranienne surtout parmi les jeunes parents soucieux de préserver le contact de leurs enfants avec leur passé culturel. C’est également un signe de distinction sociale.

Joueuse de kamântcheh ; peinture du Palais Hasht-Behesht à Ispahan, 1669

 

L’aventure que Le Livre des rois a vécue depuis sa création et l’interaction qu’il a créée entre l’oralité et l’écriture nous montre que malgré l’ancienneté de l’écriture, de la littérature écrite et de la production d’œuvres complexes et majeures dans la littérature mondiale, l’écriture et la littérature écrite n’ont pas été un obstacle à la continuation de la littérature orale et surtout, dans l’apparition d’une littérature orale basée sur les œuvres écrites.

Mis à part la nature même de l’écriture qui encourage l’oralité [24] et le talent de Ferdowsi en tant que poète épique, différents facteurs sociaux, politiques et religieux ont également renforcé la vocation d’oralité des histoires narrées dans Le livre des rois, d’autant plus que cet ouvrage « a contribué à forger l’identité des Iraniens à travers les siècles. » (Oliaei, 2010, page 22).

Comme le précise Marlzolph, « Ferdowsi réussit à garder en vie l’esprit iranien et à donner la chaleur à l’âme, l’esprit et la vie iranienne grâce à son livre. » (Marlzolph, 2007, p. 44). Ce qui a également encouragé les Iraniens à faire de ce livre l’une des sources importantes de créations d’histoires orales. Ainsi, la présence des éléments renforçant l’identité nationale est également un facteur de la réussite orale du Livre des rois : « Les quatre éléments de l’identité nationale, à savoir la religion, la langue, l’histoire et les mythes, sont présents dans Le Livre des rois. » (Mansouriân, 2010, p. 77)

Il faut finalement souligner avec insistance que la coexistence de la littérature écrite et orale est devenue possible en Iran tout particulièrement grâce au Livre des rois. L’analyse de Jules Mohl semble la plus pertinente pour expliquer cette symbiose : « Il est certainement arrivé bien souvent qu’un poète ait tenté de créer une épopée sans avoir une tradition nationale à lui donner pour base ; mais, dans ce cas, son poème a toujours été repoussé par le peuple. La beauté du langage et de la conception a pu donner à ces poèmes de la valeur aux yeux des lettrés et des écoles ; mais elle n’a pu suffire à les rendre populaires, et c’est la seule et véritable pierre de touche pour tout poème épique. S’il est adopté par le peuple et chanté sur la place publique, on peut être sûr qu’il repose sur des traditions réelles, et qu’il n’a fait que rendre, sous une forme plus parfaite, à la masse de la nation ce qu’il lui avait emprunté. » (Mohl, Préface du Livre des rois)
 [25]

    Bibliographie :


    - Ashkân, Shâhin "La langue et l’écriture en Iran avant l’islam" La revue de Téhéran (Iran), 2006,

    http://www.teheran.ir/spip.php?article555#gsc.tab=0


    - Cuisenier, Jean, La tradition populaire, Paris, Presses Universitaires de France, 1995.


    - Elâhi, Sadreddin, « Negâhi digar be sonnati kohan : Zourkhâneh » (Un autre regard sur une ancienne tradition : le Zourkhâneh), Revue Irânshenâssi (Iran), 1994, pp. 726-745.

    (prblm)

    - Goody, Jack, Pouvoirs et Savoirs de l’écrit, Paris, Dispute, 2007.


    - Mansouriân, Hossein, « Hovyiat-e melli va nozâ’i-e farhangi dar Shâhnâmeh » (L’identité nationale et la renaissance culturelle dans Le Livre des rois), Revue des études nationales (Iran), 2010, pp. 75-100.


    - Marlzolph, Ulrich, « Shâhnâmeh va hoviyat-e irâni » (Le Livre des rois et l’identité iranienne), Revue Hâfez (Iran), 2007, pp. 43-49.


    - Mohl, Jules, Préface du Livre des rois de Ferdowsi, 1826.

    http://remacle.org/bloodwolf/arabe/firdousi/rois1.htm


    - Oliaei, Shadi, L’art du conteur dans les cafés traditionnels en Iran, Paris, Harmattan, 2010.


    - Ong, Walter J., Oralité et écriture : La technologie de la parole, Paris, Les belles lettres, 2014.


    - Page, Mary Ellen. Afsari A., « Râviân-e Dâstân-e Bâstân » (Les conteurs de l’Histoire antique). Revue Nâmeh-ye Farhang (Iran), 1992, pp. 118-123.


    - Wikipédia (2016), Gilgamesh.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Gilgamesh


    - Wikipédia (2016), Varzeshe- Pahlavâni

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Varzesh-e_Pahlavani

    Notes

    [1L’écriture est née entre 2000 et 4000 ans av. J.-C.

    [2Jack Goody précise dans son livre que « le processus de transcription d’un mythe tend à le transformer en trois niveaux- contenu, structure et langue - plutôt que de le transférer simplement dans un nouveau registre » (Goody, 2007, p.79)

    [3L’Épopée de Gilgamesh est un récit légendaire de l’ancienne Mésopotamie (l’Irak aujourd’hui). Faisant partie des œuvres littéraires les plus anciennes de l’humanité, la première version complète connue a été rédigée en akkadien dans la Babylonie du XVIIIe ou XVIIe siècle av. J.-C. ; écrite en pictogrammes sur des tablettes d’argile, elle s’inspire de plusieurs récits, en particulier sumériens, composés vers la fin du IIIe millénaire (Wikipédia, 2016).

    [4 Le Livre des rois n’est cependant pas un cas unique. Le Divân de Hâfez a connu et connaît un succès peut-être encore plus important que le Shâhnâmeh. Il est dit qu’il n’existe pas de foyer iranien qui n’ait son exemplaire de ce Divân, qu’on lit pour le plaisir, mais également à l’occasion de fêtes nationales, tels le Nouvel An iranien. Mais l’amour des Iraniens pour la poésie très complexe et ésotérique de Hâfez est d’un tout autre type que la relation qu’ils entretiennent avec l’épique Shâhnâmeh.

    [5Cité dans la préface du livre Oralité et écriture écrit par Walter J. Ong (Ong, 2014, p. 5)

    [6Depuis au moins l’ère sassanide, les Iraniens se dénomment eux-mêmes Iraniens et non Perses.

    [7A l’époque mède, quelques siècles avant Jésus-Christ, les Iraniens se sont inspirés des symboles en forme de clou des Babyloniens pour créer un alphabet indépendant. (Ashkân, 2006)

    [8Cette dynastie régna en Iran du IIe siècle après J.-C. jusqu’à la conquête arabe en 651.

    [9Parmi les savants et les poètes iraniens de l’époque samanide, on peut citer Roudaki, Daghighi, Avicenne et Rhazès (Razi). Les deux derniers sont des savants de renommée mondiale.

    [10Le sujet de la thèse d’Oliaei était « L’art du conteur dans les cafés traditionnels en Iran ».

    [11Dernière dynastie iranienne avant la conquête arabe.

    [12Certains experts croient que le choix de Ferdowsi d’utiliser les vers de Daghighi dans son œuvre tenait à son objectif de montrer son talent poétique extraordinaire en comparaison de celui de Daghighi, en une sorte de défi littéraire posthume qui serait aussi un hommage à son prédécesseur.

    [13Traduction de Mahshid Moshiri, femme de lettres iranienne.

    [14Traduction de Mahshid Moshiri.

    [15Traduction de Jules Mohl, iranologue et traducteur du Livre des rois en français.

    [16La tradition veut qu’il n’y ait pas de mots arabes dans le Shâhnâmeh, tant Ferdowsi a utilisé un langage épuré. Cependant, les experts sont formels, il y a bien environ huit cents mots arabes dans cet ouvrage.

    [17Cité par Mary Ellen Page (1992) dans Les conteurs de l’histoire antique

    [18Un type de peinture normalement réalisé par des artistes anonymes sur les murs des cafés traditionnels en Iran. Cette peinture est connue sous le nom de peinture de café.

    [19Ecrit Walter Ong à propos de son professeur Marshall McLuhan.

    [20Contrairement à la dénomination, ce n’est pas du café mais du thé qui est consommé dans les cafés traditionnels en Iran.

    [21Elâhi revient amplement dans son article « Un autre regard sur une ancienne tradition : le zourkhâneh » sur les différentes hypothèses concernant l’origine de ce sport.

    [22Les femmes ne fréquentent normalement pas les cafés traditionnels en Iran.

    [23Le kamântcheh désigne une famille d’instruments à cordes frottées d’origine iranienne répandue du Moyen-Orient aux Balkans et à l’Asie centrale (Wikipédia, 2016)

    [24Nous avons déjà cité à la page 7, cette phrase du livre Oralité et écriture d’Ong qui dit : « Dès ses débuts, l’écriture a non pas réduit, mais étendu l’oralité… » (Ong, 2014, p. 29)

    [25La présente préface ne comportait pas de date.


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