N° 135, février 2017

Entretien avec Katâyoun Shahâbi,
Fondatrice d’une compagnie internationale de distribution de films en Iran
Productrice de films et de documentaires
Membre du jury des Longs Métrages au Festival de Cannes en 2016


Shahnâz Salâmi


ée en 1963 à Téhéran, Katâyoun Shahâbi, est docteur en littérature française. Elle a commencé son travail en 1982 en tant que promoteur de films à la Fondation Cinématographique Fârâbi, qui joue un rôle important dans la diffusion internationale du cinéma iranien. En 1994, elle a contribué à lancer Cinéma Média International (CMI), une compagnie semi-privée qui produit et commercialise des films iraniens et des productions télévisuelles. Elle a ainsi acquis une expérience de coproduction de films et de documentaires qu’elle a présentés avec succès sur les chaînes internationales les plus importantes. En 2001, elle a lancé sa propre compagnie, Sheherazad Media Int’l (SMI) où de nombreux réalisateurs ont commencé leur carrière internationale. À l’heure actuelle, SMI est l’une des compagnies privées les plus importantes dans la distribution mondiale de films, de documentaires et de courts métrages iraniens. Elle a lancé en 2012 une autre compagnie basée en France, Noori Pictures, pour être en mesure d’étendre son travail au niveau international de manière plus efficace. Aujourd’hui, elle est très active en tant que productrice et co-productrice d’un à deux films par an. Son objectif est de promouvoir des projets de nouveaux réalisateurs de films fascinants et de donner au monde une image honnête et forte de son pays et de son peuple à travers le langage cinématographique. Fondatrice de l’une des deux sociétés privées de distribution en Iran, elle a travaillé avec les grands cinéastes iraniens (Abbâs Kiârostami, Asghar Farhâdi, etc.) et a été membre du jury des Longs Métrages au Festival de Cannes en 2016. 

 

Une expérience professionnelle internationale : contrats et droits d’auteur

 

Shahnâz Salâmi : Pourriez-vous nous parler de votre expérience internationale ?

 

Katâyoun Shahâbi : Je suis à la tête d’une compagnie internationale de distribution cinématographique. Je suis également productrice de films, plutôt des documentaires. Je m’efforce de vendre le plus possible à l’extérieur de l’Iran des films iraniens, soit des productions cinématographiques, soit des fictions et des documentaires de court métrage. Donc, mon travail se limite à l’extérieur de l’Iran.

 

ShS : Quels sont vos pays partenaires ?

 

KSh : Tous les pays du monde à l’exception d’Israël.

 

ShS : Quels sont les pays habituellement demandeurs de films iraniens ?

 

KSh : Les pays européens, en particulier la France, puis le Japon et les États-Unis. Avec ce dernier pays, en raison des difficultés diplomatiques, il n’existe aucune coopération culturelle officielle. Mais certains Iraniens, très actifs, organisent beaucoup de festivals ou des semaines de films iraniens car la demande est considérable. 

 

ShS : En ce qui concerne la vente des films, participez-vous à des négociations avec des producteurs de films en Iran ?

 

KSh : La situation se présente ainsi : je signe un contrat exclusif avec le producteur iranien qui me cède les droits de vente de tous les formats de distribution, que ce soit pour le cinéma, la télévision, les DVD. Et cela exclusivement avec ma compagnie. Le producteur, lui, n’a le droit de signer aucun contrat avec d’autres compagnies ou d’autres distributeurs. Je serai de cette façon toujours l’unique interlocutrice. Si le producteur du film reçoit une demande internationale, il m’en fait part et je prends ma décision.

 

ShS : Existe-t-il un modèle de contrat standard dans votre compagnie ? Ou bien avez-vous des modèles différents selon les circonstances ?

 

KSh : Il existe différents contrats selon la forme de distribution. Pour la sortie en salle, nous utilisons un certain format de contrat mais pour la projection de films à la télévision, la procédure n’est pas la même. Aujourd’hui, avec le développement d’internet, nous recevons de nombreuses demandes de sites qui veulent acheter des films afin de les distribuer.

 

ShS : Dans vos contrats, arrivez-vous à respecter les droits d’auteur ?

KSh : En Iran, cela n’existe pas. Sauf s’il s’agit d’un film qui se vend bien surtout en France ou d’un réalisateur très connu. Dans ce cas, le réalisateur aura la possibilité de réaliser d’autres films. Je suggère à ce réalisateur de s’inscrire dans un des syndicats de droits d’auteurs à l’étranger pour qu’il perçoive ses droits selon le système juridique du pays en question. Je travaille beaucoup avec la France. S’il s’agit de réalisateurs célèbres qui entretiennent des relations fréquentes avec l’étranger et qui connaissent très bien le système international, ils pourront alors prendre contact avec le producteur et après négociation, ils recevront au maximum 10 % pour chaque format de diffusion.

 

ShS : 10 % seulement ?

 

KSh : Oui, pour les grands réalisateurs qui connaissent l’étranger et les droits, mais la plupart du temps moins que cela.

Katâyoun Shahâbi

 

ShS : Les autres cèdent-ils leurs droits ?

 

KSh : Oui, malheureusement, parce qu’aucune loi iranienne ne les protège sur le plan international.

 

ShS : Le sous-titrage, le doublage et les autres opérations ultérieures se font-ils au sein de votre compagnie ?

 

KSh : Je m’occupe moi-même des posters, des affiches, de tous les matériaux publicitaires en collaboration avec d’autres spécialistes iraniens tels les graphistes ou les publicistes. Ils ne sont pas mes employés.

ShS : C’est votre compagnie qui les rémunère ?

 

KSh : Oui, je travaille avec plusieurs graphistes en fonction des projets. Pour le sous-titrage, cela se fait généralement en Iran. Mais pour les films en compétition dans les grands festivals tels que Cannes, Berlin, Venise, la traduction de ces films est mieux faite en France, en Allemagne ou en Italie, alors qu’en Iran aucune compagnie privée ne travaille de façon professionnelle. Cela explique l’absence de sous-titrage de qualité parce que ce n’est pas notre langue maternelle. Je préfère personnellement des traducteurs français ou iraniens complètement bilingues pour transmettre le message du film le mieux possible, car le public étranger ne connaît pas les nombreuses subtilités de notre langue. Le silence est parfois même aussi significatif que la parole. On a affaire ici à un vrai travail professionnel.

 

Les cinéastes iraniens et les droits d’auteur

 

ShS : Que pensez-vous de la situation actuelle du droit d’auteur dans le domaine de la production cinématographique ?

 

KSh : C’est contradictoire. Par exemple, pour avoir accès à des films ou à de la musique étrangère, un réalisateur devrait en principe verser une certaine somme. Mais dans la pratique, c’est gratuit. Comme ma compagnie travaille beaucoup avec l’étranger, nous devons adopter par exemple les manières de faire françaises et demander l’autorisation des compositeurs de musique originale sélectionnée.

 

ShS : C’est un engagement moral aussi. Pourquoi en Iran, cela n’existe pas ?

 

KSh : En Iran, ce n’est pas obligatoire. Les réalisateurs de films peuvent utiliser des chansons ou des musiques iraniennes sans en aviser les auteurs. 

 

ShS : Faites-vous exception ?

 

KSh : Non. Si je demande à un musicien de composer une musique pour mon film, il est normal que je respecte ses droits. Mais quand je choisis une certaine musique, je dois prendre contact avec l’auteur qui soit acceptera, soit demandera de l’argent, soit négociera. J’agis ainsi parce que je travaille beaucoup avec l’étranger et que je dois respecter les lois internationales. En Iran, je viens de le dire, c’est toujours contradictoire. Comme les coûts de commission sont très élevés, si un producteur iranien ne dispose pas d’un gros budget pour réaliser son film, le fait de ne pas verser de droits d’auteur l’aidera énormément et il pourra utiliser des extraits de musique ou de films étrangers à sa guise. Cela diminue considérablement les frais de production. Par exemple, nous pouvons trouver des chansons et des films étrangers en CD ou en DVD à bas prix. Oui, c’est plaisant, il faut l’avouer. Les traducteurs de livres étrangers peuvent travailler sans l’autorisation des auteurs. À l’étranger, tout est plus compliqué et ma compagnie a donc les pieds et les mains liés par ces lois contraignantes !

 

ShS : L’Iran serait-il le paradis des artistes de ce point de vue ?

 

KSh : Oui, nous ne pouvons acheter que des produits culturels à bas prix et surtout des copies, car notre pouvoir d’achat est très faible et que les originaux ne sont pas accessibles.

 

ShS : C’est donc le paradis des artistes et des écrivains…

KSh : D’un certain côté oui, d’un autre, ce système présente aussi des défauts, parce que les artistes ne peuvent pas protéger leurs créations. Vous êtes peintre, graphiste, cinéaste, vous ne pouvez pas protéger vos productions, parce qu’il n’existe aucune loi de protection.

 

ShS : Mais nous avons des lois en Iran, notamment une loi de droit d’auteur qui date de plus de quarante ans - c’est une vieille loi que l’on essaye de mettre à jour, et ce projet est en discussion à l’Assemblée Nationale iranienne. Nous disposons même d’un tribunal qui s’occupe de la propriété intellectuelle. Avez-vous vécu cette expérience dans votre carrière professionnelle ? Quelqu’un a-t-il porté plainte contre vous ou au contraire avez-vous porté plainte au tribunal pour protéger vos droits ?

 

KSh : Cela ne m’est pas arrivé. Mais certains réalisateurs ont connu cette situation. Certes, cette loi existe, mais surtout nous avons la Maison du Cinéma qui protège effectivement les cinéastes. Mais le cinéma ne représente qu’une partie de la culture ; les écrivains et les peintres ne disposent, eux, d’aucune protection.

ShS : Dans le domaine du livre, les difficultés s’avèrent plus nombreuses parce que l’Iran privilégie la traduction à la production, tandis que le cinéma iranien s’illustre vraiment par une importante production. Pensez-vous que des artistes iraniens parviennent à se débrouiller et à résoudre eux-mêmes leurs problèmes de droit d’auteur entre eux ? Quand je discute avec des réalisateurs, ils me disent qu’en Iran, nous n’avons pas l’esprit associatif, par conséquent, aucune corporation artistique au sens strict du terme ne peut protéger les droits des artistes. Mais ils sont en général plutôt satisfaits que leurs problèmes se résolvent à l’intérieur de leur milieu artistique. En effet, ils pensent que les tribunaux ne disposent pas, dans le domaine cinématographique, de spécialistes qui puissent distinguer par exemple un scénario original d’une imitation ou d’une copie. Selon vous, ce type de problèmes doit-il être résolu à l’intérieur des corporations cinématographiques ou dans les tribunaux ?

 

KSh : Je suis très contente de la mise en place du Conseil d’Arbitrage auprès duquel les cinéastes peuvent porter plainte, car ce sont des personnes de ce milieu artistique qui connaissent bien le métier.

ShS : Et depuis quand ? Connaissez-vous la date exacte ?

KSh : Depuis plus de dix ans. Le directeur de ce Haut Conseil d’Arbitrage change périodiquement. Depuis la réouverture de la Maison du Cinéma, je ne sais pas ce qui se passe. 

 

ShS : Pensez-vous qu’il soit préférable que les cinéastes résolvent entre eux leurs conflits juridiques ?

 

KSh : Bien évidemment.

 

ShS : Mais parfois, des personnes extérieures à ce monde artistique piratent certaines œuvres. Dans ce cas, on ne peut pas leur demander de s’expliquer avec les cinéastes en raison de l’esprit de corps qui règne entre ces derniers.

 

KSh : Oui, j’en ai été témoin. Parce que les films iraniens qui sortent en salle ou en DVD peuvent être trouvés sur internet ou sur YouTube. Nous n’avons aucun moyen d’action contre ce site, car les dirigeants affirment que les internautes qui les ont diffusés ont juré qu’ils leur appartenaient. Nous ne pouvons rien faire pour les arrêter en raison de lacunes de notre système juridique, et la police elle-même n’intervient pas.

 

Les cinéastes iraniens face au marché noir et au piratage

 

ShS : Quant au marché noir, comment pourrait-on freiner en Iran le développement de ce marché de produits piratés ? Partout et en particulier sur la Place Enghelâb à Téhéran, la vente illégale de CD et de DVD est endémique. Que peut-on faire ? Qui doit s’en occuper, la police, le ministère de la Culture et de l’Orientation, ou celui des Renseignements ?

KSh : À mon avis, tout le monde. Nous avons besoin d’une politique efficace pour arrêter ce type d’activité qui, malheureusement, a commencé dans les institutions officielles de notre pays. Il faut que le ministère de la Culture et de l’Orientation islamiques mène, avec l’aide d’autres organisations et ministères, une action contre ce genre de pratique. L’institut Fârâbi est resté neutre sur ce plan. Les dirigeants ont laissé les autres grandes compagnies de diffusion de films libres de leurs actions. Personne ne pouvait contrôler ce qui se passait sur le marché international. Nous n’avons en Iran aucune organisation qui soit responsable de notre cinématographie à l’échelle internationale. En tant que société privée, nous ne demandons pas que l’État se substitue à nous, mais nous voulons que soit mise en place une réelle politique culturelle qui protège nos films à l’étranger. Cette situation chaotique nous peine profondément.

 

Entrée de la Fondation Cinématographique Fârâbi dans le complexe de la maison de Ghavâmossaltaneh

ShS : Le respect des droits d’auteur doit d’abord venir de l’État. Sinon, que peut-on attendre de la société ? La seule institution consciente de ce problème, c’est la Maison du Cinéma. 

 

KSh : Oui. J’ai rencontré beaucoup de réalisateurs qui protestent parce qu’ils ont cédé leurs droits à la Télévision pour un an ou deux ans, mais, la période prévue a été largement dépassée par la Télévision qui n’a pas entièrement respecté les délais. Le film a même été montré par d’autres chaînes de télévision ou par des satellites qui l’ont diffusé hors de l’Iran. 

 

ShS : Pourtant, il existe un tribunal qui reçoit des plaintes.

 

KSh : Oui, mais cela demande du temps et de l’argent.

 

ShS : A l’étranger, des réalisateurs peuvent consulter des avocats spécialisés attachés aux syndicats d’auteur. Qu’en pensez-vous ?

 

KSh : À mon avis, c’est très compliqué. Nous en avons besoin, mais pas à ce point-là. Il faut qu’au sein de la Maison du Cinéma, plusieurs avocats spécialisés s’occupent des conflits juridiques des différents syndicats membres de cette Maison. Par exemple, si vous êtes membre du Syndicat des Producteurs, vous pouvez consulter ces avocats-là. 

 

ShS : Combien de syndicats sont rattachés à la Maison du Cinéma ?

 

KSh : 31 syndicats actuellement, avec plus de 6000 membres.

 

SHS : C’est énorme ! Sont-ils tous actifs ?

 

KSh : Les syndicats certes, mais pas tous les membres. Ces derniers doivent verser une cotisation.

ShS : À part le Syndicat des Producteurs et le Syndicat des Réalisateurs, qu’existe-t-il ?

 

KSh : Ceux des Compositeurs, des Scénaristes, des Costumiers, des Scripteurs, des Directeurs de production, …

 

ShS : Sont-ils enregistrés au ministère de la Culture et de l’Orientation Islamiques ?

 

KSh : Non, c’est la Maison du Cinéma qui regroupe ces syndicats.

 

Les réseaux de diffusion des films au foyer

 

ShS : Que pensez-vous des réseaux de diffusion de films au foyer ? Certains réalisateurs et producteurs s’y sont opposés : bien que cette idée leur paraissait intéressante au début, ils ont rencontré beaucoup de problèmes durant sa réalisation. Les petites épiceries proposaient à la fois des films de bonne qualité et des films médiocres en DVD. 

 

KSh : Pour ma part, je pense que c’est un style de diffusion très important, qui présente des avantages. Par exemple, à Téhéran, aller au cinéma demande beaucoup de temps en raison des embouteillages et de la circulation. Cette solution représente une possibilité d’accéder aux nouveaux films et à la culture sans se déplacer, et d’acheter des films qui ont une autorisation. Cela fait de plus concurrence au marché noir.

 

ShS : Alors est-ce une sorte de démocratisation de la culture ?

 

KSh : Oui, en quelque sorte.

ShS : Cependant, la nature de cette politique pose des problèmes. Dans ces réseaux de diffusion des films au foyer, certains films n’ont pas une grande valeur. Ne pensez-vous pas que cela pourrait avoir à terme une influence négative sur les goûts du public ?

 

KSh : C’est cela le problème en Iran, une tendance à vouloir choisir pour les artistes et pour les consommateurs. Nous pouvons très bien ne pas aider des productions cinématographiques qui ne sont pas d’assez bonne qualité pour être diffusées en ne leur attribuant pas de subventions. Par contre, nous aimerions aider des cinéastes d’art et d’essai, ou des producteurs de films d’auteur parce qu’ils en ont besoin. Mais nous ne pouvons pas non plus obliger le public à voir certains genres de films, il faut respecter sa liberté.

 

ShS : Cette politique a aidé certains jeunes réalisateurs à diffuser leurs films grâce à ces réseaux. Mais certains défauts apparaissent nettement. Par exemple, les habitants de Téhéran ont pris l’habitude de voir des films à l’intérieur de leur foyer, en famille. Ils ne sortent donc plus pour aller au cinéma et voir un film dans les salles.

 

KSh : En ce qui me concerne, je trouve cela bien. Pourquoi devrais-je payer un billet de cinéma si cher et trouver avec difficulté un moment commun, alors que je peux faire cela à la maison dans un environnement familier ? 

 

ShS : Pensez-vous donc que cela soit un avantage ?

 

KSh : Oui, les spectateurs sont libres de faire le choix. Ils voient quand même le film, c’est cela qui importe.

ShS : Mais quelle sorte de films ?

 

KSh : Peu importe. Vous ne pouvez pas porter un jugement sur les films. Tel film est bon, l’autre non… Qui juge ? Ai-je le droit d’imposer mon goût et mes valeurs à d’autres ? Non. Cela va à l’encontre des valeurs et de la culture cinématographique qui exalte la liberté. Même dans les films les plus médiocres, nous pouvons trouver de bonnes choses. Il s’agit quand même d’une production artistique. Vous pouvez voir des films et juger de leur valeur. Pour ma part, je vois tellement de films sérieux que j’ai parfois besoin d’aller voir des « navets ». J’ai besoin parfois de le faire pour me distraire. C’est mon choix. Qui a le droit de m’imposer un film au nom de valeurs ? Je ne partage pas cet avis. Le marché et la demande décident seuls de la sortie des films. Si certains films ne se vendent pas, le marché décidera de les éliminer pour que ce genre de films ne sorte plus. Mais faisons confiance à l’intelligence, au choix et à la liberté des spectateurs qui souhaitent voir différents genres de films.

 

ShS : Certains films qui n’ont pas connu de réussite à l’écran, vont être redistribués par le réalisateur sur ces réseaux. À votre avis, pourrait-on alors y trouver des films aux genres plus variés ?

 

KSh : Oui. Pourquoi un producteur, qui paye des charges et qui prend les responsabilités financières d’un film, ne déciderait-il pas de le faire sortir en DVD sur ces réseaux ? 

 

ShS : Même quand l’objectif est uniquement économique ?

 

KSh : Pourquoi pas ? Si des spectateurs veulent aller ce jour-là voir un film "sans valeur", il faut leur donner le droit de le faire. À Paris, où 300 films sortent par semaine, vous pouvez choisir en toute liberté.

ShS : Sur ce point, je suis tout à fait d’accord. Mais, je me pose une question : quand les responsables de la culture incitent les gens à voir les films chez eux, une nouvelle habitude de consommation n’est-elle pas en train de s’installer ? Je pense que c’est un peu en contradiction avec ce qui se passe à l’étranger. En France, par exemple, beaucoup de spectateurs souhaitent aller au cinéma pour les raisons que vous avez mentionnées.

 

KSh : Mais en ce moment, pour les responsables, c’est un enjeu à la fois économique et politique. L’État produit donc ses films et demande aux consommateurs de les acheter.

 

L’intervention de l’État iranien dans le domaine cinématographique

 

ShS : Que pensez-vous des financements étatiques qui soutiennent certains réalisateurs ?

 

KSh : J’estime qu’il est très important que l’État pense à céder sa place aux associations privées non seulement pour le cinéma, mais aussi pour d’autres activités culturelles. L’État finance des films, l’État les produit, l’État organise des festivals et l’État distribue les prix… Il a donc la mainmise sur tout ! Cela pose des problèmes. En effet, un réalisateur soutenu par l’État a la possibilité de réaliser des films de plus en plus coûteux, de plus en plus longs, de plus en plus célèbres mais d’une esthétique moins raffinée et plus artificielle. Il devient ensuite problématique pour lui de se situer dans le milieu artistique iranien et étranger par rapport aux autres cinéastes non-subventionnés. Il n’a plus besoin de courir derrière le producteur pour le convaincre de son scénario ; aucun producteur ne refuse son film ou ne lui suggère de modifications à propos du script ou de tel ou tel acteur. Aucun pays ne connaît une telle situation dans le milieu cinématographique professionnel. 

 

ShS : Vous n’appréciez donc pas cet État interventionniste dans le domaine de la culture qui ne cède pas sa place au secteur privé…

 

KSh : Dans le secteur privé, il est difficile de réaliser des films. Mais quand même, le cinéma est une activité très coûteuse, et il est faux d’affirmer que tout le monde doit pouvoir produire un film. Pourquoi un réalisateur qui n’est pas professionnel pourrait-il produire trois ou quatre films sans succès ? En France, par exemple, si un film ne connaît pas de réussite et si le deuxième et le troisième ne marchent pas non plus, le réalisateur ne trouvera plus de producteur. En Iran, quatre, cinq, six films peuvent se succéder sans réussir et le réalisateur trouvera encore un producteur. Je ne parle pas d’un réalisateur en particulier. Certains, soutenus par l’État ont un public qui paye pour voir leur film. Par contre, d’autres, subventionnés par l’État, ne connaissent pas cette situation. Beaucoup de cinéastes peuvent faire des films, mais sans public pour les voir.

 

Les cinéastes iraniens et la lutte contre le piratage

 

ShS : Pensez-vous que les artistes eux-mêmes peuvent contribuer à la formation d’une culture de société dans laquelle les publics respecteraient leurs œuvres ? C’est ce qu’a fait Mehrân Modiri en demandant au public de ne pas copier et de ne pas pirater ses séries comiques. Trouvez-vous ce type de discours vraiment convaincant ? 

 

KSh : Oui, très efficace.

ShS : À votre avis, les artistes eux-mêmes peuvent-ils s’engager pour produire, par exemple, un film sur le droit d’auteur ? J’ai par exemple récemment vu des artistes qui ont réalisé un clip sur le travail des enfants. Ce type de communication a-t-il une grande portée ?

 

KSh : Un clip sur le piratage des films a été réalisé il y a quelques années par des artistes avant la fermeture de la Maison du Cinéma. Plusieurs d’entre eux s’étaient associés pour sa réalisation et ils demandaient aux spectateurs de ne pas acheter des copies piratées. À la suite de cette diffusion, beaucoup de personnes ont été arrêtées par la police en collaboration avec la Maison du Cinéma parce qu’elles appartenaient à des compagnies qui pirataient des films en grande quantité. 

 

ShS : On dit que plus on s’adresse d’une façon indirecte aux consommateurs, plus le message est compris. Quel impact la recommandation « n’achetez pas des copies » a-t-elle ?

 

KSh : C’est une demande, nous ne pouvons pas le dire autrement.

 

ShS : Quand on demande directement « n’achetez pas des copies » au public iranien, il comprend, mais, il ne sait pas quelles sont les conséquences de ce piratage…

 

KSh : Oui, dans le clip dont je vous parle, on a mentionné les conséquences. Les artistes affirment que les VCD et DVD piratés sont vendus et que cela les ruine par la suite.

 

ShS : Dans votre carrière professionnelle, avez-vous été vous-même victime du piratage ? Pourriez-vous me donner quelques exemples concrets ?

 

KSh : Oui, surtout des films de réalisateurs connus, des films qui ont connu du succès. À leur sortie, ils ont pu être trouvés sur internet mais piratés. Avec Bani-Etemâd, Fereshteh Tâerpour et M. Mojtabâ Mirtahmâsb, toutes les quatre, nous avons demandé, il y a quatre ans, à nos avocats de porter plainte contre des sites internet et chaînes de télévision qui diffusaient des films iraniens sans autorisation, et nous voulions les poursuivre en justice. L’un des procès est bientôt fini. Nous avons décidé ensuite d’avertir les autres artistes pour leur demander de nous rejoindre, et nous confierons cette affaire à la Maison du Cinéma qui pourra mieux que nous donner suite à cette situation.

 

Le prix du meilleur acteur a été attribué à Shahab Hosseini par Kirsten Dunst et Katayoun Shahabi, pour son rôle dans Forushande (The Salesman), traduit en français sous le titre Le Client, par Asghar Farhadi. (Source : http://www.festival-cannes.com/en/)

ShS : Quels sont les sites internet contre lesquels vous avez porté plainte ?

 

KSh : Ce sont surtout des chaînes de télévision.

 

ShS : Certains réalisateurs piratent-ils les œuvres des jeunes en particulier ? J’ai entendu dire récemment que de jeunes réalisateurs ne savent pas comment protéger leurs œuvres. Ils s’adressent à de grands réalisateurs très connus et leur racontent le scénario et après, les grands réalisateurs s’en inspirent et produisent un film sans collaborer avec ces jeunes.

 

KSh : J’ai entendu ces propos, mais je n’ai pas été moi-même confrontée à ce genre de situation. J’ai connu un cas un peu semblable mais un pourcentage infime de l’œuvre avait servi de sujet d’inspiration. 

 

ShS : Sur le plan international, beaucoup de réalisateurs piratent-ils les scénarios des films étrangers ?

 

KSh : Oui, pour les films étrangers, c’est courant.

 

ShS : Quel en est l’avantage pour eux ?

 

KSh : Ce n’en est plus un maintenant. Je ne veux pas vous donner de nom, car ce n’était pas mon film, mais j’ai entendu dire que la copie d’un film étranger a été envoyée au Festival de Montréal. Là, ils ont montré ce film et le producteur voulait porter plainte contre le réalisateur. Il a donc contacté le producteur iranien qui n’était pas au courant. Ce dernier ne pouvait plus ni le vendre ni le présenter dans un festival. Mais le réalisateur n’était pas content non plus, car cela entachait sa réputation. Il n’a donc pas pu voir son film au festival. On n’en a pas parlé, mais il existe des cas comme cela.

 

Les cinéastes iraniens et la politique

 

ShS : Certains réalisateurs disent que les artistes iraniens sont très engagés en politique. Nous voyons rarement dans le monde que des artistes critiquent directement l’État à travers leurs œuvres. Qu’en pensez-vous ?

 

KSh : Je pense que les artistes peuvent aborder des sujets politiques dans leurs films. Cela ne pose aucun problème. Parfois, ils n’ont pas d’objectifs purement politiques. Ne confondez pas ! En réalité, la réalisation d’un film ou d’un documentaire pourrait aussi être politique. Malheureusement, cela est un problème du cinéma iranien. On ne peut pas parler en Iran de « mort de l’auteur », et on cherche toujours à donner des étiquettes aux cinéastes sans vouloir critiquer leurs films. Parfois, on instrumentalise le cinéma. Certains artistes ne font que des films aux sujets sociaux et humains, mais là aussi on tombe sur des critiques d’ordre politique. Je pense que ce sont davantage des interprétations. Nous avons des réalisateurs de films socioculturels qui sont considérés par l’État comme politisés. Un réalisateur, en tant qu’intellectuel, pourrait se positionner dans le monde politique pour ou contre certaines idées. Mais en tant que réalisateur de films, son principal souci est d’ordre socioculturel et non pas politique. On qualifie même Kiârostami, réalisateur de films d’auteur de genre artistique, de politiser. Mais, c’est une étiquette tout à fait incorrecte. Parce que personne ne veut réaliser de film politique. En Iran, malheureusement, on ne critique les films qu’à travers une grille de lecture politique. Pour critiquer une œuvre, on ne regarde d’abord que son réalisateur. 

 

ShS : Etant donné que vous travaillez sur le plan international, à votre avis, quelle image de lui-même le cinéma iranien donne-t-il au monde ? Celle-ci s’est-elle améliorée ?

 

KSh : Le cinéma iranien a vécu des périodes très difficiles dans son histoire. Malgré tout, les nouveaux réalisateurs, parfois en utilisant les nouvelles technologies, ont essayé de briller. Particulièrement ces dernières années, nous avons été témoins du succès de films documentaires iraniens dans la plupart des festivals du monde. D’autres réalisateurs de films, bien que peu nombreux, ont réussi à améliorer la qualité de leurs films. Nous assistons aussi en ce moment à l’émergence d’un cinéma iranien indépendant des subventions étatiques.

 

ShS : La Revue de Téhéran vous remercie pour cet entretien.

 

KSh : Merci à vous.


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