N° 136, mars 2017

Les thèmes externes et internes dans l’œuvre poétique de Massoud Saad Salmân (III)


Arefeh Hedjazi


Nous avons vu dans les deux précédentes parties que l’expressive poésie de prison de Massoud Saad – qui tire son œuvre d’une longue et douloureuse expérience carcérale - est structurée notamment sur des thématiques dont la mise à jour permet de dessiner les thèmes internes et profonds de sa subjectivité, au-delà des thèmes externes travaillés dans le cadre du formalisme de la poésie classique médiévale persane de style khorâssâni. Nous avons exploré ces thématiques dans l’article précédent. Nous continuons notre exploration dans cette troisième et dernière partie.

La thématique de l’animosité

La thématique de l’incarcération se double immédiatement d’une autre couche thématique, qui lui est en même temps antérieure, car plongeant ses racines dans la psychologie de Massoud ; et postérieure, puisque l’incarcération joue un rôle notable dans la prise de conscience poétique et l’usage inconscient de ce second ensemble de motifs : il s’agit de la thématique de l’animosité et de la dualité de toutes choses.

Cette seconde thématique est enfouie plus profondément que la première et conduit au troisième ensemble, celui de l’inversion. Nous y reviendrons. La thématique de l’animosité tient une place centrale dans l’œuvre de Massoud car elle s’inscrit d’une part dans sa psychologie personnelle et de l’autre dans son existence en tant que personne en butte à une violence très forte, une personne en fort péril, qui ne peut être assurée dans sa sécurité et qui est bafouée dans ses droits les plus élémentaires. Ce sentiment d’insécurité chez Massoud, allié à sa personnalité vaniteuse, a donné naissance à une forme de thématique de l’animosité et de l’inimitié, se déclinant en des variations d’ensembles de motifs divers et sous deux formes opposées :

- La complainte, qu’elle soit exprimée dans un poème de prison ou un panégyrique.

- L’intimidation, qu’elle soit exprimée directement par Massoud, sous la forme de vantardise littéraire ou guerrière, ou qu’il relate la supériorité militaire et agressive d’une personnalité dont il chante les louanges dans un panégyrique.

La forme de l’intimidation, utilisée pour mettre en texte un sentiment réel et profond de méfiance et de danger vis-à-vis des autres, tous les autres, conduit à deux séries de motifs de thèmes, ou pourrait-on dire, de thèmes internes, formant ensemble une double thématique, indépendante mais surtout inconsciente, mais qui traverse l’œuvre massoudienne toute entière. Cette thématique serait celle de la guerre ou plus exactement, une dialectique guerrière derrière laquelle Massoud se réfugie inconsciemment. Cette dialectique guerrière est exprimée à travers un champ lexical et sémantique fortement intriqué de notions guerrières, d’expressions de stratégies militaires, de noms d’armes ou de titres. Cet ensemble de motifs est courant dans les panégyriques, où les poètes l’utilisent pour glorifier les protecteurs éventuels. En ce sens, bien que l’usage de ces motifs obéisse en partie à une nécessité inconsciente et à la personnalité psychique, ils demeurent cependant de l’ordre des thèmes "externes". Ceci dit, le poète emploie également cette thématique guerrière « hors contexte », par exemple après la description d’une longue nuit obscure, passée dans la souffrance et la solitude. On voit notamment cette thématique apparaître quand le poète décrit la fin de la nuit et le lever du soleil, agissant comme une délivrance pour lui. Dans ces cas-là, le soleil et l’aube sont des guerriers se battant victorieusement contre l’ennemi démoniaque, que sont la nuit et son obscurité :

Hier, de la douleur du chagrin et de la solitude/ Je passai une nuit plus obscure que la face et l’avis du Diable

Le ciel n’ouvrait pas la voie au matin/Et la nuit profonde s’y était campée

L’avant-garde de la cohorte nocturne avait piégé l’armée de l’aube/ A droite la guenille du poète, à gauche l’étoile Canopus (Ibid : 259) [1]

 

Ainsi, le poète se console inconsciemment et déploie une forme d’agressivité défensive au travers des motifs guerriers, transposés dans d’autres situations ou sur d’autres éléments, dans une optique proprioceptive et phénoménologique.

Cependant, il demeure un sous-ensemble de motifs très particuliers dans cette thématique, qui se sépare nettement du reste : c’est la thématique du don poétique. Massoud utilise cette thématique consciemment, en ce sens qu’elle demeure sa "justification" et sa ligne défensive finale contre son incarcération. En effet, ce poète s’accorde le titre exclusif - explicitement dénié à ses pairs - de "gouverneur des mots", en décrivant les grands noms de la poésie comme les "mendiants des miettes de sa table". A plusieurs reprises, il fait de la jalousie exprimée par les autres hommes de lettres, envers son talent la raison directe de sa disgrâce. Cette forme d’agressivité particulière répond d’une part à la personnalité vaniteuse de Massoud et de l’autre, permet de préserver tant bien que mal ce qui lui reste de dignité dans la vie carcérale :

Si de la prose et de la poésie, un nom est digne, ce nom est le mien/ Car la poésie et la prose sont à moi

Jamais ma poésie et ma prose ne diminueront/ Car elles sont perles et je suis l’océan

Même piétiné par tous comme une plante/ Même noyé comme une huître au fond de l’eau

Ne t’étonne pas que ma poésie soit bonne et ma prose unique/ Car n’est-ce pas que la perle vient de l’huître et le miel des plantes ?

Si, auprès des ennemis, mon talent est ignoré/ Quelle importance, puisque les sages le reconnaissent

Il n’est pas étonnant qu’ils ne connaissent point ma poésie/ Car ils sont bas et ma poésie est haute

Celui qui sait, sait que chaque distique/ De cette ode est une ode élevée

Demande une telle ode à Massoud Saad Salmân/Car elle lui appartient de droit (Ibid : 195) [2]

 

Dans ces quelques vers donnés en exemple, on voit nettement l’agressivité à peine voilée mais cependant implicite du poète qui "clame" sa couronne poétique en précisant que seuls de rares élus comprennent sa grandeur. Implicite, cette sous-thématique de l’œuvre massoudienne s’inscrit parmi les thèmes internes de son œuvre, comme infrastructure non pas de sa poésie, mais de sa personnalité.

C’est également dans le cadre de cette thématique générale de l’animosité que Massoud Saad montre l’une des particularités de sa pensée, rare pour son époque : son cartésianisme et sa position relativement neutre à l’égard du fatalisme. Pour Massoud Saad, les faits de la vie sont les conséquences, non pas de la marche des étoiles ou d’un destin préfixé, mais des actions des hommes. Il est certains vers où il se reconnaît ainsi coupable :

Jusqu’à quand dois-je confier mon cœur blessé au doute/ Accuser celui-ci et celui-là de mon crime

Les malheurs qui m’arrivent et que j’ai provoqués/ Jusqu’à quand les imputer aux étoiles et au destin ?(Ibid : 33) [3]

 

Cependant, les constellations sont loin d’être absentes de son œuvre et il montre plus d’une fois sa virtuosité poétique en les mettant en scène. Ces étoiles, représentant la destinée, sont également des motifs importants de la thématique de l’animosité, puisqu’en tant que dépositaires du destin de l’homme, elles sont parmi les plus cruelles ennemies du poète. [4] 

Cette thématique de l’animosité qui est en relation avec le motif de la solitude, elle-même sous-catégorie des motifs de l’incarcération, exprime l’envers de cette solitude, c’est-à-dire une forte méfiance et paranoïa envers les autres et par conséquent, un mouvement double de repli sur soi, et d’agressivité envers l’autre, agressivité mise en texte par l’usage exagéré du champ lexical et thématique guerrier.

Ce motif de l’agression est également ramifié en deux catégories :

- Massoud se présente en victime, qui répond à l’agression par l’agression : le ton de cette variation du motif de l’agression est plaintif et elle s’exprime sous forme de rabaissement de l’autre et de complainte.

- Massoud se pose en homme fort, dont la supériorité éclatante a poussé les autres à réagir avec bassesse pour y répondre en devenant ses ennemis innombrables et jaloux. Le ton de cette seconde variation du motif est mi-plaintif, mi-épique et mi-complaisant. C’est dans le cadre de cette modulation variable du motif de l’agression que Massoud se vante le plus de ses dons de poète.

Parfois, l’animosité est inversée, elle provient du poète comme expression d’une colère incontrôlable, traduisible en termes de haine :

Un tombeau obscur est mon salon/ Un porc au visage hideux mon gardien (Ibid : 21) [5]

 

L’animosité du gardien, associé à l’étouffement du prisonnier qui compare sa geôle à un tombeau, s’exprime par une extrême violence verbale : le gardien est un "porc au visage hideux", mis en parallèle avec la plus vile des bêtes. Le motif ici est celui de l’animosité assimilée et renvoyée dans le cadre d’une modulation lexicale extrême.

Finalement, la thématique de l’animosité est rarement seule puisqu’elle s’accompagne de celles de la dualité et de l’inversion, c’est-à-dire qu’elle est provoquée par elles.

 

La thématique de l’animosité, la dualité et la profondeur

 

La thématique de l’animosité conduit dans l’œuvre de Massoud Saad à une thématique qui, bien que principale, est en fait sous-entendue. Cette thématique implicite, en réalité, sous-tend le réseau associatif de tous les motifs du texte et recouvre l’ensemble des trois thématiques principales : il s’agit de la thématique de la dualité et de l’ambivalence de toute chose. Cette thématique, née du sentiment de méfiance et d’insécurité du prisonnier, se remarque par une logique textuelle apparemment incohérente, un dilemme existentiel insoluble : Massoud Saad a peur, alors au lieu de se cacher des autres, il court après eux et les supplie, sachant bien qu’à chaque moment, l’apparent ami peut devenir et deviendra l’ennemi mortel.

Dans le monde massoudien, tout est double, tout a un double visage et derrière le masque trompeur de la douceur se cache toujours un autre visage, réel celui-là, qui est celui du danger, de la tromperie, de la trahison et de la violence. Au niveau lexical, cette thématique de la dualité négative se remarque par l’usage exagéré de la figure du paradoxe. Ce paradoxe est également et surtout visible au niveau de la nature et des éléments naturels, qui possèdent tous une double particularité, bénéfique et maléfique. Le thème est substantiel, il met en jeu une attitude à l’égard de certaines qualités de la matière [...]. Le thème supporte tout un système de valeurs ; aucun thème n’est neutre, et toute la substance du monde se divise en états bénéfiques et en états maléfiques [...] (il s’associe à d’autres thèmes) pour constituer « un réseau organisé d’obsessions », « un réseau de thèmes » qui nouent entre eux des rapports de dépendance et de réduction (Roland Barthes, Michelet par lui-même, Éd. du Seuil,1954, cité par M. Collot, 2005 : 3).

 A un certain niveau, cette dualité du monde thématique de la poésie massoudienne est à rapprocher de la thématique de la "profondeur négative" que nous verrons plus loin. Cette thématique de la dualité et du paradoxe inhérent à toute chose est la marque de l’esprit blessé et méfiant de Massoud, puisque l’association finale des choses, le ressenti de Massoud Saad demeure fondamentalement un ressenti négatif et la "substance du monde" (Ibid:5), tel que Roland Barthes envisage les thèmes entrelacés d’un texte, est finalement dotée d’une présence définitivement maléfique. Une étude statistique des champs thématiques et lexicaux mettrait à jour la forte densité d’un vocabulaire "négatif", simultanément plaintif, agressif, faible, pitoyable, colérique et empreint d’un sentiment de culpabilité injustifiable.

 

La thématique de l’inversion

 

Finalement, ces ensembles de thèmes conduisent à la dernière thématique de l’œuvre, conséquence inévitable des précédentes, qui serait la thématique de l’inversion. Dans le monde massoudien, marqué par l’ambivalence et la dualité négative et agressive des choses et des hommes, une telle inversion est inévitable et la dualité est montrée par le paradoxe, qui "renverse" les choses, en les remettant à leur place réelle, sordide et négative. Cette thématique, qui se situe au niveau macrostructural de l’œuvre massoudienne, est la conséquence de toutes les autres thématiques et en même temps, à leur source. Pour Massoud Saad, tout est inversé, tout donne le résultat contraire, depuis les éléments naturels, censés être bienfaisants, jusqu’aux personnes qui pourraient éventuellement l’aider. La nature, celle qui est ressentie est la première à dévoiler cette inversion et les éléments naturels, considérés en tant que thèmes "externes" comme bienfaisants, sont tous, sans exception, ressentis par le poète comme agressifs et cruels. Quant aux personnes, considérant que l’ami est en réalité l’ennemi, et qu’elles répondent toutes à l’inhérente ambivalence de l’humain et de la destinée, elles sont également comprises et entendues comme inversées.

Bien que cette thématique macrostructurale soit en grande partie inconsciente, "interne" et bâtie sur le ressenti du prisonnier poète, elle est aussi utilisée par ce dernier en tant que thématique "externe" pour lui permettre d’ordonner ses panégyriques de façon à ce que finalement, la personne louée échappe à cette incohérence. Par exemple, les panégyriques que Massoud Saad destine aux rois suivent le schéma thématique suivant : après une longue introduction où toutes les thématiques de la poésie massoudienne sont abordées consciemment et inconsciemment, le poète s’adresse directement au roi et inverse de nouveau l’ensemble de ces thèmes, qui se valorisent positivement et s’inscrivent dans le cadre de la bonté et de la grandeur royale.

 

Conclusion

 

Dans cet article, nous avons tenté d’aborder la poésie d’un poète iranien relativement ancien – XIIe siècle – dans l’optique d’une critique thématique moderne et nous avons essayé de cerner des ensembles de thèmes qui structurent à un niveau profond, mais aussi en surface, l’œuvre de Massoud Saad Salmân. Ce poète demeure plus ou moins inclassable dans l’histoire de la poésie persane car son style et le contenu de sa poésie appartiennent à deux époques différentes, à deux styles différents : le khorâssâni et l’arâghi, le premier étant remarquable par sa "sensualité" et l’approche directe des phénomènes par les poètes, sans atermoiements émotifs, le second par un fort lyrisme et l’expression importante du moi poétique. La poésie de Massoud Saad réussit l’exploit avant l’heure de mélanger ces deux styles, faisant de ce poète un représentant de son époque, marquée par un certain bouleversement des mœurs et un poète annonciateur de l’époque à venir. Il serait intéressant d’étudier l’œuvre de ce poète, au vu des données obtenues par cette recherche, dans le cadre d’une critique thématique uniquement focalisée sur la question de l’espace, c’est-à-dire étudier par exemple la notion de la profondeur ou

celle du paysage dans l’œuvre massoudienne.

Bibliographie :


- Collot, Michel., 1988, "Le thème selon la critique thématique". In : Communications, 47, 1988. pp. 79-91. doi : 10.3406/comm.1988.1707, http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1988_num_47_1_1707, consulté le 18 août 2012.


- Westphal, Bertrand, 2007, La géocritique, réel, fiction, espace, Paris, Editions de Minuit


- Collot, Michel, 2005, Paysage et poésie du romantisme à nos jours, Paris, éd. José Corti,


- Prince, Gerald, 1988, "Le thème du récit" In Communications, 47, 1988. pp. 199-208.doi : 10.3406/comm.1988.1714, http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1988_num_47_1_1714, consulté le 18 août 2012.


- Dolezel, Lubomir. 1988, "Thématique de la solitude" In Communications, 47, pp. 187-197. doi :10.3406/comm.1988.1713, http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1988_num_47_1_1713, consulté le 18 août 2012.


- Crosman Wimmers Inge. 1988, "Thématique et poétique de la lecture romanesque." In Communications, 47, 1988. pp. 63-77.doi : 10.3406/comm.1988.1706, http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-018_1988_num_47_1_1706, consulté le 12 août 2012.


- Yasemi Rashid, 1960, Divân-e-Massoud Saad Salmân, Téhéran, édition Pirouz.


- Shamissa Sirousse, 2009, Zendâni Nay, Téhéran, Nashr-e Elm.

Ouvrages consultés


- Brunel, Pierre, 2004, Le mythe de la métamorphose, Paris, éd. José Corti.


- De Dieguez, Manuel, 1968, "Chateaubriand et l’évolution de la critique thématique" In : Annales de Bretagne. Tome 75, numéro 3, 1968.Colloque Chateaubriand. pp. 599-613. doi : 10.3406/abpo.1968.2489, http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0003-391X_1968_num_75_3_2489, consulté le 12 août 2012.

Notes

[1ز درد انده و هجران گذشت بر من دوش/ شبي سياه تر از روي و راي اهريمن
نمي گشاد گريبان صبح را گردون/كه شب دراز همي كرد بر هوا دامن
طلايه بر سپه روز كرد لشكر شب/ ز راست خرقه شعري ز چپ سهيل يمن

[2به نظم و نثر كسي را گر افتخار سزاست/ مرا سزاست كه امروز نظم و نثر مراست
به هيچ وقت مرا نظم و نثر كم نشود/ كه نظم و نثرم درّ است و طبع من درياست
اگر چه همچو گيا نزد هر كسي خوارم/ اگر چه همچو صدف غرق گشته تن بي كاست
عجب مدار ز من نظم خوب و نثر بديع/ نه لؤلؤ از صدف است و نه انگبين ز گياست؟
به نزد خصمان گر فضل من نهان باشد/ زيان ندارد، نزد عاقلان پيداست
شگفت نيست اگر شعر من نمي دانند/ كه طبع ايشان پست است و شعر من والاست
هر آن كه داند داند يقين كه هر بيتي/ از اين قصيده من يك قصيده غرّاست
چنين قصيده ز مسعود سعد سلمان خواه/ چنين قصايد مسعود سعد سلمان راست

[3تا كي دل خسته در گمان بندم/ جرمي كه كنم بر اين و آن بندم
بدها كه زمن رسد همي بر من/ بر گردش چرخ و بر زمان بندم

[4Voir plus haut, sous-catégorie de la thématique de l’incarcération : les motifs d’une nature agressive.

[5گوري است سياه رنگ دهليزم/ خوكي است كريه روي دزبانم


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