N° 136, mars 2017

Entretien avec Fereshteh Tâerpour
Productrice de films iraniens et
de cinéma pour enfants
Passionnée par la reconnaissance
des droits d’auteur en Iran


Réalisé par

Shahnâz Salâmi


Née en 1953 à Téhéran, Fereshteh Tâerpour est une productrice de films iraniens. Elle écrit aussi des livres pour enfants dont l’un, Les Aventures de Ahmad et Sârâ (Majarâ-ye Ahmad va Sârâ) a été traduit en japonais. Diplômée de littérature anglaise, elle commence d’abord à écrire dans la Revue de la Femme d’Aujourd’hui (Majaleh-ye Zan-e Rouz). De 1982 à 1991, elle a dirigé la section "écriture et rédaction" du centre Kânoun, l’Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes en Iran, où elle s’intéresse particulièrement au cinéma pour enfants. En tant que directrice de la Maison de la littérature et de l’art pour jeunes adultes, elle contribue à la réalisation de plus de dix films sortis au cinéma et de nombreuses vidéos. Cette figure féminine de la scène cinématographique iranienne a été choisie comme directrice de la Maison du Cinéma (Khâneh-ye Cinemâ) de 2000 à 2002. Elle est le premier membre iranien du Centre international du film pour l’enfance et la jeunesse « CIFEJ », et a également participé à de nombreux festivals internationaux comme membre du jury.

 

Passionnée par la question de la reconnaissance du droit d’auteur en Iran et très active dans la lutte contre le piratage des films iraniens, elle nous a chaleureusement accueillis dans son bureau de production de films à Téhéran. Les lignes directrices de cet entretien sont les droits d’auteur et le piratage des œuvres cinématographiques, l’enregistrement des films iraniens et les effets néfastes des sanctions, le marché national et international du cinéma iranien, les acteurs de la lutte contre le marché informel de la communication, le développement des réseaux de Diffusion de films au foyer, le piratage cinématographique, un procès en cours contre le piratage des films iraniens sur les chaînes satellites, une proposition de loi en cours de discussion à l’Assemblée Nationale Iranienne, la mobilisation des cinéastes iraniens contre le piratage, la politique culturelle du cinéma du gouvernement de M. Rohâni, et enfin l’économie de l’industrie du cinéma iranien.

 

Les droits d’auteur et le piratage des œuvres cinématographiques

 

Shahnâz Salâmi : En ce qui concerne la situation des droits d’auteur en Iran, et plus particulièrement dans le domaine du cinéma où vous êtes active, la situation s’est-elle selon vous améliorée ou dégradée durant ces dernières années ? Quelle évolution s’est produite si nous comparons les différentes périodes présidentielles ? De nouvelles idées ou critiques ont-elles émergé ?

 

Fereshteh Tâerpour : Je pense que pour analyser le contexte de la question des droits d’auteur, il faut remonter beaucoup plus loin dans le temps. Dans un pays comme l’Iran ayant une production culturelle très diversifiée dans les domaines artistiques et littéraires tels que le cinéma, le théâtre, la musique, et la poésie, nos artistes ont été, durant toutes ces années, tantôt privés des droits d’auteur à cause des contraintes issues du contexte à la fois sociopolitique et économique, tantôt démunis de leurs droits par méconnaissance de la législation. Cette question mérite beaucoup de réflexion et de discussion.

 

ShS : D’après vous, pourquoi des droits d’auteur ne sont-ils pas appliqués en Iran malgré la législation en vigueur ?

 

FT : La législation des droits d’auteur a toujours été imprécise et contraignante. Quand nous profitions des lacunes de ce système juridique, nous étions en quelque sorte persuadés que cela nous apporterait financièrement plus de profits que de pertes. Cependant, cette situation était contradictoire. D’une part, le secteur public qui diffuse des films ou traduit des livres illégalement sans l’autorisation des ayants droit, profite de cette situation. D’autre part, le secteur privé supporte les pertes financières qui découlent de cette volonté des institutions étatiques, par exemple la Radiotélévision iranienne qui diffuse illégalement sa production cinématographique. Pendant des années, surtout dans le domaine du cinéma, au niveau international, les films iraniens n’occupaient pas encore une place importante. Mais après la Révolution Islamique, le cinéma iranien est devenu un cinéma mondial. Il a trouvé son statut dans les festivals internationaux de cinéma. À partir de cette période, les lacunes de notre législation sont apparues de façon plus manifeste.

 

ShS : Que pensez-vous du piratage des films iraniens à l’échelon national et international ?

 

FT : Dans les pays étrangers, quand vous avez affaire aux festivals internationaux, des droits d’auteur sont bien évidemment respectés car cela permet de renforcer, de protéger et de développer ces droits. Mais malheureusement, certains Iraniens, au-delà des frontières, profitent au maximum de cette situation « chaotique » et ils causent des dommages aux producteurs d’œuvres culturelles. Autrement dit, le nombre de copies illégales de films et de séries iraniens s’avère très important. Ces copies piratées sont faites par des Iraniens ayant mis en place, à l’extérieur du pays, des sites internet, des télévisions ou des chaînes satellites comme médias de communication. Cette situation est incroyable ! Cela est en train de porter un coup terrible aux racines de l’industrie du cinéma iranien. Imaginez que pendant les trois premiers jours de la sortie légale d’un film en DVD, non seulement le marché noir, à l’intérieur de l’Iran, est en train de faire des recettes considérables sur ces films (environ 50 fois plus), mais que c’est aussi le cas sur le marché cinématographique à l’extérieur du pays. Avec pour conséquence la disparition progressive de l’industrie du cinéma iranien. Comme le nombre de salles de cinéma en Iran est insuffisant par rapport à la quantité considérable de productions cinématographiques, les cinéastes qui n’ont pas tous la possibilité de projeter leurs films à l’écran portent leur espoir sur le marché de la vidéo en diffusant leurs films au format DVD. En outre, nous sommes relativement privés du marché de la télévision dont les exigences sont de plus en plus strictes d’année en année. Et dans certains cas, cette institution ne rémunère pas et ne respecte pas les droits des cinéastes. En réalité, au moins 30 % des recettes potentielles d’un film sont récupérées par le marché noir. Ce dernier se nourrit d’un courant en Iran et d’un autre courant semblable à l’étranger.

 

ShS : Comment les cinéastes ont-ils réagi face à ces deux courants de piratage ?

 

FT : Durant ces dernières années, nos réalisateurs, dont certains ont rencontré un important succès à l’échelle mondiale, se sont rendus compte de la nécessité de réagir à ce mouvement néfaste. Un grand colloque consacré au « Trafic illégal au sein du marché du cinéma iranien » a eu lieu, il y a quelques années, organisé par les cinéastes eux-mêmes. Un ouvrage rassemblant notamment les résumés des discours des participants a été publié ultérieurement. Ce fut une mobilisation publique et générale des cinéastes, des responsables de la politique culturelle, des députés de l’Assemblée Nationale, et des hommes politiques du pays dont la volonté était de prendre en main le contrôle du marché noir du film en Iran. C’était une bonne initiative, mais elle s’est rapidement essoufflée. Cette tentative de mobilisation sera peut-être relancée cette année. Une autre difficulté à mentionner, c’est qu’aujourd’hui, vous pouvez enregistrer à l’étranger le copyright de votre film ou de votre musique, mais bien évidemment à titre personnel. Les poursuites juridiques à engager s’avèrent à la fois complexes et onéreuses, et de plus, les cinéastes rencontrent beaucoup d’obstacles.

 

L’enregistrement des films iraniens et les effets néfastes des sanctions

 

ShS : Quelles sont les difficultés rencontrées par les cinéastes iraniens pour l’enregistrement de leurs œuvres à l’étranger ?

 

FT : D’une part, la société qui enregistre le film doit être une société étrangère et non iranienne à cause des sanctions imposées à notre pays. Car si nous enregistrons le film auprès d’une société iranienne, nous ne serons pas en mesure de poursuivre les procédures juridiques à cause de ces mêmes sanctions. Par contre, si vous enregistrez votre œuvre auprès d’une société étrangère, vous pouvez engager un procès contre le piratage de votre film, mais cela est tellement coûteux que peu de cinéastes franchissent le pas. Pour ma part, il y a trois ans, j’ai déposé aux États-Unis, dans un cabinet d’avocats plusieurs films : l’un de mes films, et quatre de mes amis. L’un de ces films a été diffusé de façon illégale par une chaîne de télévision étrangère. Notre avocat était irano-américain (un Iranien qui a vécu pendant des années aux États-Unis). Aux États-Unis, vous pouvez enregistrer vous-même votre film avec 50, 70 ou 100 $. Quant à nous, nous avons payé environ 1000 $ pour l’enregistrement de ces films afin de pouvoir bénéficier de soutiens juridiques ultérieurs. Bien sûr, cette somme ne couvrait pas tous les frais, notamment ceux de saisine du tribunal. Tout dépend aussi des clauses de notre contrat avec les producteurs du film, selon qu’ils veulent ou non intenter une action en justice. Le problème qui se pose encore aujourd’hui, c’est qu’en raison du contexte politique de l’Iran, notamment sous la présidence précédente, nous nous sommes éloignés des projets élaborés sous la période présidentielle de M. Khatâmi et visant à repenser la législation des droits d’auteur. Il en résulte qu’aujourd’hui, la problématique de l’enregistrement des films se limite à ce que fait chaque artiste, ce qu’il veut et ce qu’il peut faire.

 

ShS : Malgré les sanctions, les cinéastes iraniens ont-ils rencontré un certain succès dans leurs tentatives de protection des droits des films iraniens à l’extérieur du pays ?

 

FT : Pour un ou deux films enregistrés aux États-Unis par une société américaine, les réalisateurs ont essayé de poursuivre en justice les "pirates". L’action intentée par l’un de ces réalisateurs a été retenue favorablement par le tribunal. Je ne sais pas si ledit réalisateur a finalement obtenu ou non réparation du dommage causé. Mais les difficultés liées aux sanctions prononcées par les États-Unis contre l’Iran ont accablé les artistes iraniens. À cause de ces mêmes sanctions, quand les cinéastes iraniens vendent ou projettent un film à l’étranger, ils ne peuvent pas percevoir directement leurs droits d’auteur. Il faut un intermédiaire ou l’intervention d’un autre pays pour obtenir ces droits. Tout ceci contribue à porter des coups terribles à l’aspect économique du cinéma iranien, sans porter cependant atteinte à son identité culturelle, artistique et esthétique. Aujourd’hui, j’ai beaucoup d’espoir car je sais que M. Ayoubi et d’autres responsables du domaine de la culture sont relativement conscients des avantages et des inconvénients des droits d’auteur et du copyright tant au niveau national qu’international. Il se peut même que nous subissions des pertes financières à court terme et que nous ayons à les supporter durant les premières années de l’application des droits d’auteur. Mais, en réalité, nous avançons sur cette voie d’une certaine façon pour pouvoir poursuivre les "pirates". Nous n’avons pas d’autres choix que de punir un ou deux délinquants et de les "piéger". Nous devons nous-mêmes prendre conscience de nos droits.

Fereshteh Tâerpour

 

Le marché du cinéma : des œuvres originales aux copies piratées

 

ShS : Vous avez évoqué la façon dont les cinéastes tentent de faire enregistrer leurs droits au niveau international, mais le problème est que parfois, à l’intérieur du pays, nous constatons que les cinéastes iraniens eux-mêmes s’inspirent ou piratent les œuvres étrangères, qu’il s’agisse de scénario, de musique...

 

FT : Oui, ce sont les pratiques en apparence avantageuses dont je vous ai déjà parlé.

 

ShS : Mais les artistes eux-mêmes ne se trouvent-ils pas engagés moralement ou juridiquement à ne pas copier les œuvres étrangères sans autorisation ? Jusqu’à quand pensez-vous que ce jeu de perte et profit pourra continuer ?

 

FT : Il existe deux catégories de films : d’une part les films piratés, d’autre part ceux inspirés d’œuvres cinématographiques étrangères. Dans le cas où les films étrangers sont très anciens, le fait de s’inspirer de leur scénario ne pose aucun problème juridique. À l’intérieur de l’Iran, certains cinéastes copient ces films en vue de les diffuser sur les écrans intérieurs pour une courte période de projection. Cela ne pose aucun problème. Mais pour les films qui font leur entrée dans les festivals internationaux, si les réalisateurs ne respectent pas ces droits et ne précisent même pas que leur scénario s’est inspiré d’un film étranger, ils rencontreront des difficultés. Les directeurs et les membres du jury des festivals sont eux-mêmes vigilants et arrivent vite à distinguer les œuvres originales des piratées.

 

ShS : Est-ce qu’il arrive que des films iraniens rencontrent des difficultés aux festivals internationaux concernant le respect du copyright de musique ou de scénario d’un film ?

 

FT : Cela nous est arrivé une fois avec le film Sârâ du réalisateur Dâryoush Mehrjoui, dont le sujet s’était inspiré d’un film étranger, ce qui a donné lieu à des protestations. Mais en réalité, les artistes étrangers sont au courant de la situation actuelle de l’Iran dans le domaine des droits d’auteur. Certains cinéastes étrangers ne donnent donc pas suite à leurs revendications, mais il y en a d’autres qui ont porté plainte au tribunal de La Haye.

 

ShS : Avez-vous vous-même, dans votre carrière professionnelle, rencontré des problèmes d’ordre juridique à l’intérieur du pays avec le marché informel ou à l’extérieur ?

 

FT : Oui, et malheureusement, même notre Télévision agit de cette manière : elle achète votre film pour une chaîne de télévision déterminée, et il sera ensuite diffusé sur une dizaine de chaînes étrangères par le biais du sous-titrage, alors que la Télévision iranienne n’en a pas le droit. Tant que les institutions étatiques nationales ne respecteront pas ces droits et penseront avoir le droit de diffuser des films sans autorisation, nous ne pourrons pas espérer grand-chose. Ce sont certains cas de non-respect du copyright. Mais les responsables eux-mêmes ne respectent pas ces droits : dans les contrats, ils prévoient des clauses qui leur permettent d’apporter des modifications au film. Après, tout dépend de vous : certains artistes, et c’est mon cas pour quelques-uns de mes films, retirent leur demande et récupèrent leur film. D’autres sont dans l’obligation d’accepter le contrat tel quel. Les rapports entre la Télévision et les artistes ne se situent pas sur un pied d’égalité.

 

Les acteurs de la lutte contre le marché informel de la communication

 

ShS : Que pensez-vous du marché informel de la culture en Iran ? Comment pourrait-on le réguler ?

 

FT : La seule et unique façon de réguler ce marché noir consiste à mobiliser une équipe de collaboration composée des corporations cinématographiques, des instituts de diffusion de films dont celui de Média d’Image, de la Maison du Cinéma et de la police. Que tous ces intervenants collaborent afin d’arrêter les pirates, car ils ont tous subi des dommages considérables. Nous en avons déjà fait une bonne expérience et elle s’est avérée très efficace. Dans les périodes où tous ces acteurs ont collaboré et réussi à faire arrêter et sanctionner sévèrement les pirates, nous avons obtenu une certaine réussite. Malheureusement, notre succès se limitait à Téhéran et non aux autres provinces, où ce phénomène de piratage se répand plus rapidement. À l’extérieur de la capitale, les contrefacteurs achètent un DVD et le dupliquent en un très grand nombre d’exemplaires. Ensuite, la question qui se pose est de savoir comment diffuser dans la société une habitude culturelle pour que les individus ne copient pas et n’achètent plus de films piratés et qu’ils reconnaissent le droit de la propriété intellectuelle des œuvres culturelles. La Télévision ne fait rien dans ce domaine car elle en tire des profits.

 

ShS : Pensez-vous que seule la Télévision soit en mesure de faire de la publicité dans le domaine des droits d’auteur ? Les artistes peuvent-ils agir de leur côté ?

 

FT : Oui, mais dans notre pays, la Télévision exerce un pouvoir médiatique très important sur la société par rapport aux journaux qui souvent ne sont pas imprimés à grand tirage.

 

ShS : Par exemple, que pensez-vous de Mehrân Modiri qui demande directement à son public de ne pas copier ses séries comiques enregistrées sous format de DVD ?

FT : C’est un cas individuel. Ses DVD pourraient être vendus à un million d’exemplaires, alors que l’Iran compte plus de 79 millions d’habitants.

 

ShS : Oui, il s’agit là d’une tentative ne touchant qu’une frange de la société. Le public, les artistes et l’État représentant trois pôles ; peuvent-ils tous participer à la construction de cette habitude culturelle ? Depuis ces dernières années, certains guides religieux de Qom sont intervenus dans ce domaine et ont fait des discours affirmant que « le piratage est harâm (interdit par la religion) » et que « l’achat de copies piratées n’est pas moral ». Pensez-vous que ce type de discours ait autant d’impact sur la société que la télévision en tant que média ?

 

FT : Non, je ne pense pas. Les médias doivent sensibiliser la société iranienne aux droits des artistes et réaliser des émissions et des débats sur les droits d’auteur. En outre, la police est la seule autorité qui puisse freiner le développement du marché noir des films.

 

ShS : Je pense que la police s’intéresse davantage aux aspects moraux des films. Est-ce que la question du respect du copyright est aujourd’hui prise en compte ?

 

FT : Oui, avant la police ne ciblait que les DVD illégaux du point de vue moral. Mais sur la base d’un colloque organisé par les cinéastes en 2008, la police est intervenue pendant un certain temps et a réussi à arrêter des pirates, puis cette volonté n’a pas perduré.

 

Le développement des réseaux de « Diffusion de films au foyer »

 

ShS : Que pensez-vous des réseaux de « Diffusion de films au foyer » (Namâyesh-e khânegui) ? C’est un système de vente de film qui a commencé il y a presque dix ans et continue toujours. Aujourd’hui, la majorité de la population iranienne préfère acheter un DVD pour le voir à la maison plutôt que d’aller au cinéma.

 

FT : Oui, plus de 30 % des recettes d’un film proviennent de ce style de vente qui est extrêmement menacé par le marché noir et le non-respect du copyright. En effet, le piratage ne se fait plus comme avant avec une caméra capturant les écrans de cinéma.

 

ShS : Dans ce système de vente des DVD, les producteurs de films cèdent-ils leurs droits aux compagnies de diffusion ? Y a-t-il des contrats ?

 

FT : Cela dépend des situations. Parfois, ils cèdent leurs droits, et parfois, ils signent un contrat avec les responsables des entreprises de diffusion pour bénéficier d’un pourcentage sur les recettes des films.

 

ShS : Que pensez-vous de cette politique de « Diffusion de films au foyer » ? Était-ce au départ une bonne idée ? A-t-elle suivi un bon cheminement ?

 

FT : Nous n’avions pas d’autres choix que de diffuser nos films par le biais de tels réseaux, car le nombre des salles de cinéma est insuffisant et ne permet pas de projeter tous les films de notre production cinématographique qui est très féconde.

 

ShS : Dans les réseaux de « Diffusion de films au foyer », la présentation des œuvres cinématographiques sous pochette en carton vous paraît-elle convenable ? La qualité de cette diffusion est-elle suffisante pour attirer le public ?

 

FT : La présentation des films s’est améliorée. Mais en réalité, tant que le marché noir existera, la qualité de la pochette ne sera pas un enjeu très important. Parce que les pirates copient les DVD de films de telle manière que la qualité de reproduction est presque semblable à celle des films originaux. En outre, leur prix est moins élevé. Aujourd’hui, peu de pirates vendent des films dans la rue, sur les places ou sur les trottoirs. Cette activité tend à diminuer depuis quelques années grâce à l’intervention de la police dans la lutte contre le piratage.

ShS : Connaissez-vous les sanctions du piratage ?

 

FT : Je sais que ce délit peut être sanctionné par des amendes et des peines d’emprisonnement. À ma connaissance, des amendes ont été prononcées dans deux affaires. Quand un réseau clandestin diffuse dans toute la ville un ou deux millions de films copiés, cela signifie qu’il s’agit d’un réseau bien équipé.

Le piratage cinématographique : chance ou menace ?

 

ShS : Est-il possible qu’un artiste décide volontairement de diffuser les DVD de son film par le biais du marché noir à cause des problèmes divers d’ordre social ou médiatique ?

 

FT : Comment pourrait-il le faire et à travers quel réseau ?

 

ShS : En utilisant les réseaux du marché noir.

 

FT : Oui, parfois. J’ai entendu dire qu’un producteur a lui-même fait diffuser son film par l’intermédiaire des réseaux du marché noir.

ShS : Pour quelles raisons, les producteurs agissent-ils ainsi ?

FT : Pour un film sans espoir d’être diffusé ou projeté au cinéma, à travers les réseaux de diffusion au foyer, à la télévision… le producteur peut tout tenter pour que son film puisse au moins être vu par le public.

 

ShS : Et également pour que le message de son film soit entendu ?

 

FT : Oui, lorsque personne ne veut acheter votre film pour le projeter au cinéma ou à la télévision, vous n’avez pas d’autres choix.

ShS : Cela représente-t-il une chance pour certains artistes ?

 

FT : Non. Ce n’est pas une chance, sauf si le producteur est tellement malin qu’il demande aux pirates un pourcentage sur les recettes de la vente du film. Ces derniers peuvent très bien faire diffuser son film sans lui donner une contrepartie financière.

 

ShS : Laissons de côté les réalisateurs et les producteurs célèbres. La distribution de certains films sur le marché noir pourrait-elle être un moyen de se faire connaître pour les cinéastes peu connus du public ?

 

FT : Cela n’est pas une bonne méthode. Vous pouvez, dans certaines circonstances, alimenter les réseaux du marché noir afin de faire tourner les rouages de son circuit économique. Mais, dans d’autres situations où vous avez réalisé un film légalement, c’est ce même marché noir qui vous ruine.

 

Un procès en cours contre le piratage des films iraniens sur les chaînes satellites

 

ShS : Revenons au procès que vous avez intenté en collaboration avec des représentants d’autres corporations cinématographiques contre certaines entreprises de piratage de films sur les chaînes satellites. Ce premier pas est une tentative heureuse, et il est à espérer qu’elle incitera d’autres cinéastes à continuer dans votre sillage. Peu d’artistes oseront le faire. Cet acte représente à la fois une menace potentielle pour les pirates et un moyen de défense pour les artistes. Pouvez-vous me donner plus de détails sur ce procès ?

 

FT : Ce problème a toujours existé. Lors d’une réunion, M. Mirtahmâsb a dit à Mme Rakhshân Bani-Etemâd que trois avocats iraniens étaient prêts à apporter, bénévolement, leur collaboration aux cinéastes en matière de protection des droits d’auteur. J’ai abordé cette question au Haut-Conseil des Producteurs, et environ cinquante d’entre eux ont accepté de signer une procuration et de me donner pouvoir pour les représenter au tribunal.

 

ShS : Dans cette affaire, les différentes corporations cinématographiques étaient-elles représentées par quatre cinéastes ?

 

FT : Oui, dans un premier temps, quatre cinéastes : Mmes Rakhshân Bani-Etemâd et Katâyoun Shahâbi, M. Mirtahmâsb et moi-même. Nous avons rencontré des avocats qui nous ont incités à demander à d’autres cinéastes, bien sûr membres des corporations cinématographiques, de nous rejoindre pour porter plainte et déposer un dossier au tribunal contre les dirigeants des sites internet et des chaînes satellites. Comme nous étions membres des principales corporations cinématographiques telles que celles des producteurs, des réalisateurs, des documentaristes et des distributeurs de films, la demande des avocats était tout à fait réalisable. Nous étions convaincus qu’il était important d’engager cette démarche. Même si au départ, nous n’étions pas sûrs d’atteindre notre objectif, au moins, nous tenions un bâton à la main pour intimider les pirates. Heureusement cette affaire a été médiatisée par la télévision dans une émission destinée aux critiques cinématographiques, intitulée Haft, au cours de laquelle j’ai moi-même parlé de ce procès. Après cette émission, deux dirigeants de réseaux informels de diffusion de films ont été arrêtés et cela également grâce au soutien du directeur de la Télévision, M. Zarghâmi. Pour nous, c’était déjà une première réussite car les pirates savaient désormais que les cinéastes ne resteraient plus les bras croisés, ce qui constituait pour eux une réelle menace. De toute façon, pour écrire un beau scénario, il faut commencer à remplir une page blanche et même la noircir avec des ratures. Nous espérons ainsi atteindre un jour notre but.

 

ShS : Comme vous l’avez dit, chacun des quatre cinéastes engagés dans ce procès a essayé de demander des signatures aux membres de sa corporation. Comment ont-ils finalement réussi ?

 

FT : Vous savez, entre nous, tout est fondé sur la confiance. Pour ma part, j’ai évoqué ce sujet au Haut-Conseil des Producteurs (HCP). Dans cette affaire, les avocats nous ont demandé uniquement les frais courants de gestion de dossier et des formalités administratives. Ces frais étant modiques, les producteurs ont facilement accepté de nous rejoindre, de même M. Mirtahmâsb a demandé aux documentaristes et Mme Shahâbi aux distributeurs de films.

 

ShS : Combien de personnes vous ont suivi dans cette affaire ?

 

FT : Au moins une cinquantaine.

 

ShS : Comment ces personnes ont-elles contribué à la constitution de ce dossier et quelles preuves ont-elles pu apporter ?

 

FT : Les films ou documentaires de certains d’entre nous ont déjà été enregistrés ou se trouvaient sur les sites internet. Mais pour d’autres, ce sont les avocats qui ont essayé d’enregistrer leurs films en même temps qu’ils étaient diffusés sur des sites internet ou bien sur des chaînes satellites. Les avocats les ont présentés au tribunal à titre de preuve. Certaines chaînes satellites étaient implantées aux États-Unis par des Iraniens. Par exemple, le Docteur Mazâheri avait fait diffuser le film Saâdat Abâd du réalisateur Mâziâr Miri sur sa chaîne privée. Quand le juge l’a convoqué au tribunal, il a nié cette diffusion tout en étant complètement paniqué. Ensuite, d’autres chaînes de télévision installées à l’étranger et diffusant des films iraniens ont arrêté de le faire.

 

ShS : En réalité, votre tentative a intimidé sérieusement les pirates.

 

FT : Oui, ils ont enfin compris que les cinéastes iraniens ont progressivement pris conscience de leurs droits et ont déjà porté plainte contre les « dirigeants-pirates ». Si ces derniers sont convoqués au tribunal, ils seront sans doute condamnés. Mais, le problème, c’est que les artistes n’ont ni le temps ni l’argent pour intenter une action en justice.

 

ShS : Les représentants des corporations de la Maison du Cinéma ne pourraient-ils pas aider leurs membres en les rapprochant des avocats ?

 

FT : La Maison du Cinéma regroupe différentes corporations cinématographiques comme celles des scénaristes, des réalisateurs et des producteurs. Celles-ci peuvent intervenir en apportant leur soutien à leurs membres pour lutter ensemble contre le piratage et même entreprendre une action judiciaire.

 

ShS : Avez-vous des exemples de piratage dans le domaine du cinéma ?

 

FT : Oui, beaucoup de scénaristes prétendent que leur scénario a été piraté par un réalisateur.

 

ShS : Les cinéastes se plaignent souvent que les juristes spécialistes en droits d’auteur ont peu de connaissances en matière cinématographique, cette compétence étant indispensable pour distinguer un scénario original d’une copie.

 

FT : À ma connaissance, la Maison du Cinéma a proposé certains cinéastes comme experts auprès du tribunal. Les similitudes entre deux scénarios ne sont pas forcément répréhensibles. Mais si un réalisateur ou un producteur qui a lu le scénario d’un jeune scénariste pour lui donner son avis se l’approprie pour réaliser un film, cela constitue un délit. Mais la collaboration entre cinéastes et juristes me semble être une excellente idée qui pourrait être abordée dans les réunions de la Maison du Cinéma.

 

La Maison du Cinéma

Une proposition de loi en cours de discussion à l’Assemblée Nationale iranienne

 

ShS : Une proposition de loi est en cours de discussion à l’Assemblée Nationale afin de réactualiser une ancienne loi datant de plus de quarante ans. En tant que cinéaste, avez-vous connaissance de cette proposition ?

 

FT : Non, si l’État souhaite mettre à jour cette loi, il faut que les cinéastes soient appelés pour apporter leur aide.

 

ShS : Ce qui m’étonne, c’est que la plupart des cinéastes ne sont pas au courant de ces débats et discussions qui ont lieu à l’Assemblée Nationale et qui concernent la protection de leurs droits. Certains d’entre eux ne connaissent pas le nom de l’unique loi sur le droit d’auteur et son contenu. J’ai demandé également aux juristes spécialistes du droit d’auteur participant aux réunions de l’Assemblée Nationale pourquoi ils ne sollicitaient pas la collaboration des cinéastes et des corporations cinématographiques pour débattre de cette proposition de loi.

 

FT : À mon sens, c’est que les juristes n’en ressentent pas le besoin et se contentent de leur connaissance juridique.

 

ShS : Les cinéastes me disent souvent qu’ils préfèrent résoudre leur problème entre eux par le biais de leur corporation. Qu’en pensez-vous ?

 

FT : Dans un procès, lorsque les deux parties sont des cinéastes, régler le problème au sein des corporations est une bonne solution. Mais parfois, les cinéastes sont confrontés à une personne extérieure au monde du cinéma, à un réseau de piratage ou à une compagnie informelle de distribution de films. Alors tout change. La Maison du Cinéma n’a pas de pouvoir pour résoudre ces problèmes qui relèvent du système judiciaire du pays. Par exemple, une compagnie a sous-titré et diffusé sans autorisation l’un de mes films.

 

ShS : Avez-vous confiance dans le système judiciaire du pays concernant le droit d’auteur ?

 

FT : À mon avis, le système judiciaire iranien est efficace dans la plupart des domaines. Mais tout est relatif. Certains professionnels sont des spécialistes auxquels vous pouvez confier votre dossier en toute confiance. Par contre, il vaut mieux ne pas s’adresser à d’autres responsables qui manquent de compétence. Il faudrait que les relations entre les professionnels du cinéma et les spécialistes des droits d’auteur se renforcent afin de pouvoir combler ces lacunes.

La mobilisation des cinéastes iraniens contre le piratage

 

ShS : Concernant le procès que vous avez engagé avec d’autres cinéastes, cela dénote une situation particulière. D’une part, l’État essaye de protéger les droits des artistes à travers le système juridique du pays en soutenant une proposition de loi sur la propriété intellectuelle que nous pouvons considérer comme une avancée en matière de protection des droits des artistes, et d’autre part, il me semble que les cinéastes restent souvent extérieurs aux débats de l’Assemblée Nationale. Ils signent des pétitions contre la pollution de l’air de la ville de Téhéran ou d’autres problèmes de notre société, mais pourquoi ne se mobilisent-ils pas davantage pour la protection de leurs propres droits ?

 

FT : La mobilisation des artistes concernant ces problèmes de société fait beaucoup de bruit, car un grand nombre d’acteurs connus signent ces pétitions. Mais le préjudice du piratage est plus ressenti par les producteurs, les réalisateurs et les distributeurs. Les dommages causés par le non-respect des droits d’auteur ont moins d’importance pour les acteurs qui souhaitent avant tout que leurs films soient vus par un grand nombre de spectateurs. Les réalisateurs, les producteurs et parfois les distributeurs sont les professions les plus menacées par le piratage et en subissent les conséquences notamment financières. La lutte contre le piratage appelle une volonté étatique et nationale pour mettre à jour ces droits et informer les citoyens.

ShS : Ne souhaitez-vous pas réaliser à nouveau un clip sur le respect des droits d’auteur ? Je pense au clip réalisé il y a plusieurs années par des cinéastes iraniens s’adressant directement aux spectateurs et leur demandant, face à la caméra, de ne pas copier leurs films.

 

FT : Cette idée était la mienne et j’en avais rédigé le projet. Ma proposition consistait à ce que des réalisateurs et des acteurs connus s’adressent directement à leur public et exposent eux-mêmes les conséquences du piratage. Ce projet n’a pas été réalisé dans sa totalité, mais ce n’était déjà pas mal parce qu’il a été inséré au début des films en DVD.

 

ShS : Avez-vous d’autres idées dans ce sens ? Car ce type de message direct n’est pas forcément le plus efficace.

 

FT : Oui, mais j’estime que pour toutes les idées concernant le respect des droits d’auteur, c’est la Télévision iranienne qui doit prendre l’initiative de réaliser des clips et des émissions. En effet, le public qui regarde la télévision est beaucoup plus important que celui qui visualise les films en DVD par exemple.

 

ShS : Dans les réseaux de Diffusion de films au foyer, nous constatons parfois sur les pochettes des DVD l’inscription en rouge d’avertissement telles que « Ne copiez pas ce DVD s’il vous plaît », « La copie de ce DVD est Harâm (interdit religieusement) » ou « Des poursuites peuvent être engagées contre celui qui pirate ce DVD ». Pensez-vous que ce type de message puisse atteindre le public ?

 

FT : Bien évidemment, cela n’est pas sans impact. Mais il vaudrait mieux s’adresser à un public plus important comme celui de la télévision.

 

La politique culturelle du cinéma du gouvernement de M. Rohâni

 

ShS : Avec l’avènement au pouvoir de M. Rohâni et l’arrivée de nouveaux directeurs cinématographiques, le regard que nous portons sur le cinéma me semble porteur de nouveaux espoirs. Que pensez-vous de ce nouveau souffle irriguant le cinéma iranien ? Avez-vous l’espoir d’un changement à la suite de la suppression des sanctions ?

 

FT : Dans toutes les périodes où se déroule une relance de la situation économique, l’intérêt porté à la culture s’en ressent et nous pouvons nous attendre à des jours meilleurs pour le cinéma. Aujourd’hui, si nous arrivons à dépasser l’impact négatif des sanctions, nous pouvons espérer mettre en place une politique culturelle plus appropriée, sous réserve de la persévérance de nos responsables politiques. Si ces responsables politiques réussissent à faire face aux opposants, ils pourront changer la situation et permettre l’épanouissement de la culture du pays. Il faut néanmoins considérer les difficultés auxquelles ces responsables sont confrontés telles que l’insuffisance du budget et les discours virulents des opposants. De plus, le problème actuel le plus important est l’insuffisance du budget dans le domaine de la culture. Je pense que le cinéma iranien pourra aussi améliorer son image sur le plan international et être mieux placé dans les marchés internationaux. La place du cinéma iranien dans le monde est liée aux efforts de grands réalisateurs et de jeunes cinéastes talentueux ayant eu la chance d’être remarqués au niveau international.

 

L’économie de l’industrie cinématographique iranienne

 

ShS : Parlons un peu de l’économie du cinéma. Sous la présidence de M. Ahmadinejâd, plusieurs investisseurs sont entrés dans le monde du cinéma et ont commencé à injecter de l’argent dans les différents circuits du cinéma iranien.

 

FT : Oui, ils ont investi des sommes considérables dans la production cinématographique mais contrairement à ce que nous pourrions imaginer, cela entraîne des conséquences néfastes. En effet, le cinéma est une grande industrie : pour réaliser un seul film, vous dépenserez autant que pour construire une usine qui produira une multitude d’articles. L’argent est un pouvoir. Ces investisseurs sont déconnectés du monde du cinéma et de la culture. De plus, ils n’ont pas le prestige et la popularité des grands cinéastes. Ils ont un autre profil et ne sont pas en adéquation avec le monde de la culture. Leur investissement dans la production cinématographique s’explique par leur passion pour le cinéma, leurs intérêts personnels et leur pouvoir financier. Certains acteurs et réalisateurs connus ont accepté de collaborer avec eux. Cela représente un vrai danger pour le cinéma iranien. La mainmise de ces investisseurs non professionnels dans le domaine du cinéma pourrait mettre en péril le bon fonctionnement de la production cinématographique. Il en serait de même pour un État trop interventionniste dans ce domaine.

 

ShS : Pourriez-vous davantage expliquer les conséquences néfastes de ce type d’investissements ?

 

FT : D’une part, ils imposent leurs goûts aux réalisateurs, d’autre part, sous ces investissements se cachent des intérêts personnels : l’image de leur compagnie, et leur prestige pour lesquels ils instrumentalisent le cinéma comme un outil de publicité.

 

ShS : La Revue de Téhéran vous remercie pour cet entretien.

 

FT : Merci à vous.


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