N° 147, février 2018

Soltâniyeh, où niche le Dragon ilkhanide


Saeid Khânâbâdi


Le dôme de Soltâniyeh

En 2005, les experts de l’UNESCO votent à l’unanimité en faveur de la classification du dôme de Soltâniyeh en tant que septième site iranien inscrit dans la liste du patrimoine mondial. L’UNESCO justifie les raisons de ce choix en ces termes :

"Le mausolée d’Oljeitu constitue un maillon essentiel et un monument clé dans l’évolution de l’architecture islamique en Asie centrale et occidentale. Ici, les Ilkhanides reprirent et développèrent les idées avancées pendant la période classique seldjoukide (du XIe au début du XIIIe siècle) où les arts iraniens commencèrent à se distinguer dans le monde islamique, ouvrant ainsi la voie à la période timouride (de la fin du XIVe au XVe siècle), l’une des plus brillantes de l’art islamique. Il est particulièrement intéressant de noter le concept de la structure à coupole double (une coupole intérieure et une coupole extérieure) et l’usage des matériaux et des thèmes de sa décoration intérieure. La très grande coupole de 50 mètres de haut qui est l’exemple le plus ancien de ce type, est devenue une importante référence dans le développement ultérieur des coupoles islamiques. De même, l’ornementation intérieure extrêmement riche du mausolée, composée de carreaux vernissés, briquetage, marqueterie où la conception de matériaux d’incrustation, stucs et fresques, marque une étape importante dans l’usage de matériaux et de thèmes plus élaborés. Le mausolée d’Oljeitu parle ainsi avec éloquence de la période Ilkhanide, caractérisée par des innovations dans la structure de l’édifice, les proportions de l’espace construit, les formes architecturales, les motifs et les techniques de décoration." [1]

Zanjân Roud

Depuis la désignation du dôme de Soltâniyeh en tant que partie d’un héritage culturel à l’échelle internationale, ce monument est devenu le sujet de recherche d’ouvrages et d’articles rédigés dans diverses langues. Ce monument, qui possède le plus grand dôme en brique du monde, contribue également à la célébrité de la ville de Soltâniyeh. Les richesses historiques et touristiques de cette ville de la province de Zanjân ne se résument néanmoins pas à ce dôme.

 

La ville de Soltâniyeh

La ville de Soltâniyeh

 

Située à 240 kilomètres à l’ouest de Téhéran, la ville de Soltâniyeh s’étend dans une plaine entre deux rivières, Zanjân Roud et Abhar Roud. Du côté sud, cette localité est limitée par des montagnes rocheuses. Soltâniyeh compte environ 7000 habitants, en majorité azériphones. Le nom de Soltâniyeh lui a été attribué à la fin du IIIème siècle, mais la ville existait dès l’époque préislamique. Son âge d’or coïncide très probablement avec le règne des souverains ilkhanides. La plaine de Soltâniyeh a d’abord été exploitée par Arghoun Khân comme un campement de chasse. Mais c’est Oljeitu qui la désigne comme sa capitale et y fait ériger un majestueux mausolée connu aujourd’hui sous le nom de dôme de Soltâniyeh. Après la chute des grands Ilkhâns, Soltâniyeh ne retrouvera jamais sa splendeur et tombera dans l’oubli, bien qu’elle demeure un lieu de courts séjours de loisir pour les princes safavides. Soltâniyeh est également visitée et décrite, au cours des différents siècles, par les voyageurs européens comme l’Espagnol Gonzalez de Clavijo (époque timouride) ou les Français Tavernier et Chardin (sous les Safavides). Ces visiteurs étaient fascinés par la grandeur impressionnante et la majesté du dôme.

Décorations architecturales du dôme Soltâniyeh

 

Le dôme de Soltâniyeh

 

Le mausolée d’Oljeitu (qui n’abrite pas la tombe de ce souverain) suit à peu de choses près le modèle architectural de la tombe du Sultan Sanjar le Seljukide à Merv, mais il est construit dans des dimensions beaucoup plus grandes et possède des caractéristiques esthétiques et techniques propres. En effet, au travers de ce projet, Oljeitu voulait créer un symbole fort de sa capitale qui permettrait en même temps de refléter la prospérité et la grandeur de son sultanat. À noter que ce dôme était initialement entouré par une cité royale. La construction du bâtiment du mausolée, de forme octogonale, a duré 10 ans, de 1302 à 1312. La position des huit ouvertures dans les bordures basiques de la coupole, minutieusement calculée, fonctionne comme un cadran solaire permettant d’indiquer l’heure. Le dôme Soltâniyeh se situe au centre des 8 minarets qui, outre leur rôle esthétique, ont aussi une fonction technique permettant de répartir le poids énorme du dôme. Ces caractéristiques font penser à certains architectes, tels Piero Sanpaolesi, professeur d’architecture à l’université de Florence, que la conception de la structure du dôme de la Cathédrale Santa Maria Del Fiore de Florence a pu être influencée par le style et l’architecture du dôme de Soltâniyeh.
 [2] Néanmoins, certains experts iraniens remettent aujourd’hui en cause l’analogie technique entre ces deux structures. Soltâniyeh rappelle aussi à ses visiteurs les dômes des grandes mosquées d’Istanbul. Mais les mosquées Aya Sofia et Abdol-Hamid sont plus proches du plan de la Mosquée bleue de Tabriz, surtout en considérant leurs mini-coupoles autour du grand dôme central. [3]

Gravure du dôme Soltâniyeh, 1843

Les galeries du premier étage du mausolée d’Oljeitu et ses cinquante pièces ne sont également pas sans évoquer les corridors et les balcons intérieurs d’Aya Sofia d’Istanbul ; cependant, ceux de Soltâniyeh ont une largeur moins importante. La grande entrée du Mausolée rappelle aussi le grand Portail de l’Empereur de la mosquée Aya Sofia. Mais l’entrée principale de Soltâniyeh est aujourd’hui fermée, et les visiteurs doivent entrer par une porte moins grande. Ce bâtiment a trois entrées et 8 iwans à l’intérieur. Le deuxième étage, juste autour des supports inférieurs du dôme, rassemble l’ensemble des arcs et balcons qui s’ouvrent vers l’extérieur. Ils offrent une vue splendide sur la plaine de Soltâniyeh et ses environs. Les plafonds des voûtes de cette partie sont chargés de décorations, constituées essentiellement de calligraphies et d’ornements symétriques autour de points centraux portant des noms religieux comme Allah et Mohammad. Les huit escaliers spiraux, très étroits et un peu difficiles à monter, donnent accès à ces deux étages depuis le rez-de-chaussée. L’air qui règne dans la grande salle principale à l’intérieur du bâtiment est frais. Malheureusement, les échafaudages installés par les équipes italiennes pour rénover et restaurer les décorations de l’intérieur n’ont pas encore été démontés après presque 40 ans, et gâchent en quelque sorte la vue d’ensemble.

Le dôme bleu de Soltâniyeh par Ottoman Turk Matrakçi, 1537

Toute la façade du mausolée, y compris le dôme et les huit minarets, était initialement couverte de faïences et de carreaux émaillés. La couleur dominante de ce bâtiment ainsi que des autres monuments ilkhanides est le bleu, qui est une couleur sacrée chez les Mongols tengristes. Mais aujourd’hui, rien n’est conservé de cette façade embellie – seules restent les briques nues des murs extérieurs, et seules les faïences du dôme ont été rénovées dans les années 1970. [4] À l’intérieur, les calligraphies estompées des murs, les décorations de briquetage déformées, ou encore d’importantes fissures rappellent l’urgence absolue de rénover et de sauver ce trésor du patrimoine iranien et mondial.

Sous-sol (sardâbeh) du mausolée de Soltâniyeh

En ce qui concerne les fonctions de ce complexe, il était, selon certains, destiné sous l’ordre d’Oljeitu (ou Mohammad Khodâbandeh, d’après son nom islamique), à accueillir les corps des Imâms chiites enterrés en Irak. Néanmoins, suite à la protestation des ulémas, le sultan converti au chiisme changea d’avis et utilisa ce bâtiment comme son propre mausolée [5] - ou du moins en formula l’intention. En tout cas, les traces de ce changement de fonction restent apparentes dans les décorations en brique, les peintures murales sur plâtre, ainsi que dans les calligraphies de versets coraniques et hadiths du Prophète. La grande salle de Torbat Khaneh, (Maison de la terre sacrée) est considérée comme bénie grâce à la terre sainte provenant du mausolée de l’Imam Ali à Najaf, la ville sainte chiite en Irak, qui s’y trouve. Cette galerie, d’une surface de 550 m2, est utilisée aujourd’hui comme salle d’exposition des objets découverts durant les fouilles archéologiques dans la zone, ou confisqués aux trafiquants d’objets antiques ! En bas de cette partie, un sous-sol (sardâbeh) et divers tunnels nous conduisent à l’ancien lieu de la tombe du Sultan Ilkhanide. La tombe et les trésors enterrés avec le corps d’Oljeitu ont tous été saccagés à l’époque de Miran-Shâh le Timouride, au XVe siècle. Au cours des nombreuses fouilles archéologiques réalisées dans le sous-sol, rien n’a été découvert, et nous ne disposons actuellement d’aucune information sur la localisation de la dépouille du Sultan ilkhanide. Cela a peut-être été voulu, du fait de l’existence chez les Mongols d’une tradition consistant à cacher l’emplacement de la tombe de leurs grandes personnalités, notamment Genghis Khân.

Le hammam de Sâlâr

Le mausolée de Soltâniyeh est donc en réalité un complexe de divers bâtiments historiques qui nous dévoilent l’existence d’une véritable cité royale autour du dôme. Les parties inférieures des 16 tours rondes, des épaisses murailles de la citadelle en pierre, et un fossé creusé sont encore visibles de nos jours autour du mausolée. Malheureusement, les fouilles permettant de mettre à jour le plan exact de la cité royale sont confrontées à une difficulté simple : du fait de leur qualité, les matériaux utilisés pour la construction de la cité royale ont été couramment séparés des édifices pour être réutilisés sur d’autres constructions, et ce pendant plusieurs siècles. Ceci dit, malgré le « recyclage » des bâtiments et de leurs matériaux et les ravages du temps, séismes, intempéries, guerres, etc., les vestiges entourant le dôme ne font aucun doute : ce site était une résidence complète du Sultan ilkhanide. Une cité au cœur de la capitale de cette dynastie.

 

Le hammam de Sâlâr

Le hammam de Sâlâr

 

L’un des bâtiments de cette cité royale, mieux conservé, situé juste à côté du mausolée est le Hammam de Sâlâr qui est aujourd’hui intégralement rénové et abrite un restaurant traditionnel. Les coupoles de ce hammâm souterrain, ses ouvertures de lumière et ses conduits de fumée sont visibles de la surface. Un étroit escalier descend vers le sous-sol qui comprend les espaces privés, les baignoires, les réservoirs d’eau et les chaudières.

 

La Colline de la lumière

 

Depuis les balcons du deuxième étage du dôme de Soltâniyeh, d’autres monuments attirent l’attention. De cet endroit, on peut notamment voir une colline protégée par les supports et des échafaudages. Il s’agit de la Colline de la lumière.

Cette colline, située à moins de 2 km au sud-est du dôme, est un témoignage de l’ancienneté de la ville de Soltâniyeh et de son origine préislamique. Les poteries découvertes par les archéologues témoignent qu’elle date du Ve millénaire av. J.-C. [6] Néanmoins, les traces des arcs et des fondations montrent que cette colline a aussi été exploitée après l’islam. On y trouve également des matériaux du mausolée d’Oljeitu utilisés durant les siècles précédents dans les constructions sur cette colline.

D’autres héritages de l’époque islamique peuvent être admirés à proximité.

La Colline de la lumière

 

Le mausolée de Mollâ Hassan Kâshi

 

À 3 km du dôme de Soltâniyeh se trouve le mausolée de Mollâ Hassan ibn Mahmoud Kâshi, un mystique et poète chiite du XIVème siècle. Il s’agit d’un bâtiment en briques, construit selon un plan complexe, avec un dôme couvert par des faïences bleues et turquoise et des calligraphies de style coufique. Le monument a été construit au XVIe siècle sur ordre du roi Tahmâsb, le premier de la dynastie safavide. Un prince qâdjâr, gouverneur de Zanjân au temps de Fath-Ali Shâh, a financé la réalisation des décorations islamiques à l’intérieur du mausolée. [7] 

Le mausolée de Mollâ Hassan Kâshi

Le mausolée et l’ermitage de
Chalabi Oghli

 

Ce complexe est situé à proximité du dôme de Soltâniyeh, et on peut s’y rendre à pied de ce site. Chalabi Oghli est l’un des descendants de Molânâ Jalaleddine Balkhi (Roumi). Le mot Oghli signifie "fils" dans la langue azérie. De son khâneghâh (lieu d’ermitage), ne reste que des voiles et quelques colonnes. Mais la coupole du mausolée d’une hauteur de 16 mètres tient bon. Ce site, qui a été visité et admiré par l’architecte français André Godard, est aujourd’hui en rénovation. Le complexe possède aussi une esplanade carrée entourée par des petites pièces, lieu de résidence des disciples du cheikh et qui servaient à loger les visiteurs étrangers. Un bassin occupe le centre de cet espace. Ce plan nous rappelle les Madrasa safavides des villes centrales du pays. Cette partie abrite désormais les bureaux de la représentation locale de l’Organisation iranienne du patrimoine culturel. Outre Mollâ Hassan Kâshi et Chalabi Oghli, Soltâniyeh a accueilli, durant son histoire, un grand nombre de figures scientifiques et religieuses d’Iran. Parmi les religieux chiites, citons Allâmeh Helli (d’origine irakienne) qui, invité par Oljeitu, résida à Soltâniyeh. Une statue à son effigie a depuis été érigée sur la place Allâmeh Helli de cette ville. Ulugh Beg, le prince timouride, fils de Goharshâd, la célèbre épouse du roi Shârokh, est né à Soltâniyeh au XIVe siècle. Il devint un des plus grands mathématiciens et astronomes de son époque, et créa le calendrier Sultani, réputé comme l’un des plus précis du monde islamique. Son observatoire existe encore aujourd’hui à Samarkand.

Le mausolée de Chalabi Oghli

 

Le Temple du Dragon

 

L’ensemble des bâtiments décrits ici est des vestiges d’une grande importance historique. Néanmoins, à Soltâniyeh, un autre monument dévoile un aspect moins connu de l’architecture iranienne : le Temple du Dragon. De ce sanctuaire bouddhiste construit à 15 km au sud du dôme de Soltâniyeh dans une zone montagneuse et rocailleuse ne persistent que des étagères, des autels et quelques fragments des décorations murales. Mais ces faibles traces suffisent à nous faire sentir la splendeur d’une architecture hybride irano-chinoise. On y discerne un mariage parfait des styles islamiques avec des éléments esthétiques de la culture iranienne, mélangés avec des motifs de l’art chinois. La partie la mieux conservée nous dévoile surtout la présence de bas-reliefs de dragons chinois sur les ornements muraux de ce site. Ce temple a été bâti sur ordre de la sœur du Sultan Oljeitu. La finesse des ornements de ce temple constitue un témoignage du rôle des souverains ilkhanides dans l’introduction de motifs chinois dans l’art iranien.

Le Temple du Dragon

    Notes

    [2Sanpaolesi, Piero, L’impact du dôme Soltâniyeh d’Iran sur l’architecture de la Cathédrale Santa Maria Del Fiore d’Italie, Tasire Gonbade Soltâniyeh Iran dar sakhtemane kelisaye Santa Maria Del Fiore Italia, traduit en persan par le Dr. Rezâ Kassâi, Organisation iranienne du patrimoine culturel, Téhéran, 1976

    [3http://sultaniyya.org/, Site anglophone consacré au dôme de Soltâniyeh

    [4http://www.iccrom.org/fr/regions/moyen-orient-et-afrique-du-nord-mena, Site du Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels

    [5Takmil Homâyoun, Nasser, Soltâniyeh (en persan), Collection Que sais-je de l’Iran ?, Bureau des recherches culturelles, Téhéran, 2008

    [6www.Soltâniyeh.ir, Site officiel du dôme de Soltâniyeh (en persan)

    [7Maleki, Mohammad, Soltâniyeh dar gozar-e târikh (Soltâniyeh au cours de l’Histoire), Editions Dânesh-e Zanjân, Zanjân, 2011


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