N° 156, novembre 2018

Le carnaval avant le renouvellement dans la civilisation persane


Seyyed Behdâd Ostowân


Introduction

L’imaginaire collectif, dans diverses cultures, considère la fête du nouvel an comme le moment d’un renouvellement. Le commencement de l’année ou le début du calendrier persan coïncide avec le commencement du printemps ou le temps qui marque le renouveau de la nature. Cette fête suit la fête du feu avec une différence de quelques jours. L’association qui existe entre ces deux fêtes évoque une pensée mythique également répandue dans d’autres civilisations.

L’étude de Bakhtine sur la culture populaire, et principalement sur les aspects carnavalesques des fêtes populaires, peut expliquer la poétique de l’inversion qui existe dans la fête du feu, comme le rabaissement et le travestissement que nous aborderons plus loin. Dans Aspects du mythe, Mircea Eliade a présenté la structure des mythes cosmogoniques sur laquelle repose les mythes du renouvellement, comme la fête de Norouz. Pour étudier l’association entre ces deux fêtes, nous examinerons l’aspect carnavalesque de la fête du feu et la renaissance qui la suit, à l’aide des théories de ces deux grands érudits.

 

Carnaval, le renversement populaire

 

Dans son livre intitulé L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Bakhtine présente sa théorie et pose la question de la culture populaire en redéfinissant deux éléments fondamentaux : le carnaval et le Réalisme grotesque. La thèse de Bakhtine a été le sujet de nombreuses recherches. Plusieurs critiques ont enrichi sa théorie en soulignant les points faibles de sa thèse ou en la complétant. Cependant, l’élément principal du carnaval ou de l’inversion demeure toujours d’actualité.

L’origine du carnaval n’est pas précise. « Qu’il soit l’héritage d’un fonds indo-européen ou le fruit d’une création médiévale, le carnaval n’acquiert sa cohérence et ne doit sa survie qu’au rôle qu’il a pu jouer dans la société médiévale » (Grinberg, 1974 : 215). D’ailleurs, ce qui est sûr, c’est qu’il existe des liens entre ce que nous appelons carnaval et les phénomènes sociaux.

Selon Bakhtine, l’esprit de fête se réfugie dans le carnaval, prototype de la réjouissance populaire, organisée par et pour le peuple. Le carnaval libère les participants de la vérité et de l’ordre établi. De plus, Bakhtine insiste sur le caractère libertaire du carnaval. Il ne voit pas dans le grotesque une simple caricature satirique. Le grotesque, pour lui, exprime l’abondance matérielle et la fertilité qu’il associe aux parties inférieures du corps.

La culture savante a un ton sérieux, mais la culture populaire qui existe dans de nombreuses fêtes, de la « fête des Sacées » des Babyloniens à la « fête des fous » [1] en Europe, possède un ton joyeux, tout en mettant en question l’ordre de la société et du pouvoir établi.

La fête du feu, ou la célébration du dernier mardi soir de l’année en Iran

 

Le rabaissement

 

Les fêtes sont les produits d’une sorte de rabaissement grotesque des symboles ou des rites religieux et mythiques dont le caractère sérieux a été soustrait.

Le rire est un élément inséparable de la fête, car il offre une sorte de liberté admirée par le peuple. Le rire n’a pas seulement pour but de ridiculiser l’aspect sérieux, mais il le purifie et le complète. Le rire empêche le sérieux de s’immobiliser dans la quotidienneté. Le rire montre le contentement que le peuple éprouve dans le renversement de l’ordre établi pendant la fête.

Bakhtine en donne un exemple remarquable chez Rabelais. Il indique la chopine de tripes qui réapparait à plusieurs reprises dans les cinq livres. Les tripes, qui font partie du système digestif des bovins et qui constituent un repas bon marché pour le peuple, transforment les nourritures en excréments. Mais, cette fois-ci, les tripes qui avalent toujours seront avalées, à leur tour : « Les frontières entre le corps mangeur de l’homme et le corps mangé de l’animal s’effacent continuellement » (Bakhtine, 1970 : 225). Le cas des tripes englobe tous les aspects du carnaval : le dominant dominé, la renaissance des morts et, en somme, l’inversion.

Le travestissement

 

Selon Bakhtine, le travestissement ou l’action de masquer existe dans plusieurs fêtes populaires. Le corps précédent meurt et un nouveau corps renaît pendant la période de la fête. De plus, la matérialité et la corporalité acquièrent une nouvelle importance. Le travestissement permet au peuple de réussir à abolir la hiérarchie sociale et de prendre la place souhaitée à l’occasion de la fête où le pouvoir est renversé. Par ce moyen, le peuple crée une sorte d’utopie où existent l’égalité et la liberté. Bakhtine dit : « Cet élément utopique prend ici, comme dans toutes les utopies relatives aux fêtes populaires, une incarnation matérielle et corporelle. » (Bakhtine, 1970 : 264). Cette utopie passagère est l’occasion du renversement de l’ordre social par le déguisement, car le déguisement donne la possibilité de cacher l’identité sociale ou individuelle. Pendant cette période utopique, il existe un accès à l’abondance matérielle qui ne dure que pendant la fête, car il faudra bientôt revenir à l’ordre précédent.

Le banquet est un élément inséparable des fêtes populaires. En effet, l’image du banquet est étroitement liée au corps grotesque. Le rôle que joue le banquet est primordial pour la fête. Le corps va au-delà de ses limites, il mange, il avale et il absorbe. Le credo de Bakhtine est que la fête est une occasion pendant laquelle l’humain sent le goût du monde matériel ; en d’autres mots, le monde entre dans le corps de l’homme et, en plus, cette fois-ci, ce n’est pas la terre qui avale l’homme, mais lui qui l’avale, ainsi il triomphe joyeusement du monde.

Un autre aspect du banquet est l’abondance (les fêtes populaires ainsi que les noces se forment autour du banquet.) Le banquet, qui relève du bas matériel, se poursuit, au moins dans le cas du mariage, par l’acte de l’accouplement, encore tributaire du bas corporel, et il est associé à la naissance et au peuplement.

 

La fête du nouvel an dans la province du Kurdistân, Iran

La fête du feu

 

La fête du feu [2], ou la célébration du dernier mardi soir de l’année, figure parmi les fêtes iraniennes qui sont issues de l’époque zoroastrienne. Coïncidant avec le point équinoxial de l’année, cette fête se concentre principalement sur le rite de la lumière. Le feu est l’élément central de la fête, et le peuple se rassemble normalement autour de feux de bois dans la rue ou dans la cour arrière de la maison.

Parmi les autres coutumes, qui sont moins pratiquées aujourd’hui, il faut mentionner le déguisement, qui est normalement sous forme de vêtement féminin et qui suppose également que le travesti se masque le visage. Frappant une cuillère sur un bol devant la porte de la maison de voisins ou de proches, la personne travestie demande des friandises (un peu semblable à la collecte de bonbons à l’Halloween). Après réception de la nourriture, elle se démasque pour révéler son identité et surprendre le donateur.

La coutume veut que, pendant la fête du feu, certaines gâteries, constituées d’un mélange de fruits séchés et de noix, ou de mets, comme des potages, soient consommées sur place, en d’autres mots, c’est le fait d’être autour du feu et le joyeux festin qui forment la joie de la fête.

Cette fête provoque normalement une sorte d’agitation dans la société. La foule se rassemble pour chanter, danser, et aujourd’hui l’utilisation d’artifices et de pétards est également très courante.

Moins de six jours après la fête du feu arrive l’une des plus importantes fêtes iraniennes, qui s’appelle « Norouz ». Cette fête coïncide avec le commencement du printemps ou le début du calendrier persan [3].

La fête du feu et la poétique de l’inversion

 

Au moment du carnaval, les classes populaires ont la joie de profiter de leur liberté et de prendre la place dont l’ordre établi de la société les en a privées. Bakhtine précise :

« À l’opposé de la fête officielle, le carnaval était le triomphe d’une sorte d’affranchissement provisoire de la vérité dominante et du régime existant, d’abolition provisoire de tous les rapports hiérarchiques, privilèges, règles et tabous. C’était l’authentique fête du temps, celle du devenir, des alternances et des renouveaux. Elle s’opposait à toute perpétuation, à tout parachèvement et terme. Elle portait ses regards en direction d’un avenir inachevé. » (Bakhtine, 1970 : 18).

La fête du feu, comme les autres carnavals, est une occasion de jouer avec le sérieux. Pendant cette fête, contrairement à l’ordre du quotidien, le rassemblement n’est pas à l’intérieur de la demeure, mais à l’extérieur, car cette fois-ci, le foyer est dans les lieux publics. Célébrer, chanter, danser, partager le repas et sauter sur le feu ont cours à l’extérieur, car il s’agit d’une fête populaire. Durant cette fête, qui a lieu quelques jours avant le commencement du printemps, saison de la fertilisation de la nature, le banquet réunit le peuple et valorise le corps grotesque. De plus, une personne travestie appelle au partage de mets. Cette fois-ci, le sérieux est inversé au moyen d’une remise en question de la tradition vestimentaire. C’est en inversant l’ordre de la société et en levant les tabous que le peuple ressent excitation et joie.

Après ce désordre créé par la fête du feu viendra Norouz. Ce sera alors la renaissance de l’ordre et de l’harmonie de la société, et le commencement de la nouvelle année. La fête du feu n’est pas la seule fête carnavalesque avant l’avènement de la nouvelle année. Les Romains célébraient également les saturnales au mois de décembre, quand la nouvelle année commençait le 1er janvier, et les saturnales avaient lieu au mois de février quand l’année s’ouvrait le 1er mars. Pendant cette fête, il existait également l’inversion de l’ordre social et les esclaves devenaient les maîtres de la maison (Reinach, 1996 : 114, 115). Le carnaval de l’Europe chrétienne, souligné par Bakhtine, est hérité de cette culture romaine. Dans la tradition européenne, une personne de la couche populaire de la société prend normalement le statut de roi pendant la fête. La personne nommée Mir de Norouz occupe la même position avant la fête du Norouz iranien.

Dans la fête du feu, le feu ne représente pas seulement la lumière, mais également la manifestation du symbolisme de la purification. Dans certaines régions de l’Iran, le peuple épanche l’eau, un autre symbole de purification, sur les autres. De plus, avant le commencement du nouvel an, les Iraniens ont pour tradition de nettoyer complètement leurs demeures et leurs affaires, car une purification a toujours lieu avant une renaissance.

 

Norouz khâni

Carnaval et renouvellement

 

Nous l’avons dit, pendant le carnaval, il existe une sorte d’inversion. Le peuple devient le joueur principal, en d’autres mots, le haut donne sa place au bas. La fête du feu est l’occasion de jouer pour le peuple, de dépasser les tabous, de créer un chaos, avant que Norouz ne rétablisse l’ordre de la société.

Le chaos avant le renouvellement est un motif courant. Dans les mythes diluviens, le chaos précède le renouvellement. Selon Eliade, « [les] peuples archaïques pensent que le Monde doit être annuellement renouvelé et que ce renouvellement s’opère selon un modèle : la cosmogonie ou un mythe d’origine, qui joue le rôle d’un mythe cosmogonique. » (Eliade, 1963 : 58). La pensée mythique associe le commencement à une fin. Par conséquent, dans les rites du nouvel an basés sur une structure cyclique, le renouvellement du monde se réalise après la fin de celui-ci, qui se manifeste souvent sous la forme du chaos. De nombreuses mythologies illustrent que, dans l’imaginaire collectif, le renouvellement et l’établissement d’un ordre nouveau se réalisent après qu’un chaos ait envahi le monde. Parmi les manifestations du chaos, ou la chute de l’ordre, dans les cultures du monde entier, nous pouvons évoquer les différentes variantes du mythe du déluge, un mythe répandu dans le monde entier, à part certaines régions de l’Afrique. Dans les mythes diluviens, une inondation ou un incendie envahit l’univers. L’eau ou le feu purifie le monde avant son renouvellement. La fête du feu et Norouz sont les incarnations par excellence du chaos et du renouvellement. En fait, d’un point de vue social, la fête du feu, comme les carnavals européens, est une étape primordiale de la mythologie du cycle, et nous pouvons la mettre en parallèle avec le modèle cyclique de la cosmogonie qui existe dans la mythologie gréco-romaine, la mythologie hindoue ou la mythologie sémitique.

 

Conclusion

 

La dérision de l’ordre quotidien pendant la fête du feu provoque le rire et la joie que produisent normalement tous les carnavals. La fête de Norouz rétablit l’équilibre rompu ou l’inversion chaotique créée par le peuple pour compléter le cycle de la renaissance. Pour cette renaissance nécessaire au cycle du temps du calendrier, il faut une purification ignée qui sépare le chaos de l’ordre et l’ancien du nouveau.

    Ouvrages cités :


    - GRINBERG, Martine (1974), « Carnaval et société urbaine XIV e -XVI e siècles : le royaume dans la ville », Ethnologie française, nouvelle série, T. 4, No. 3,1974, p. 215-244.


    - BAKHTINE, Mikhaïl (1970), L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Âge et sous la Renaissance, trad. Andrée Robel, Paris, Gallimard.


    - REINACH, Salmon (1996), Cultes, Mythes et Religions, Paris, Robert Laffont.

    1963, ELIADE, Mircea, Aspects du mythe, Paris, Gallimard.

    Notes

    [1La fête des fous, qui est disparue aujourd’hui, « […] était l’émancipation provisoire des subalternes, qui célébraient leur royauté d’un jour par des excès d’autant plus insensés qu’ils devaient durer moins longtemps ; c’était l’inversion des rôles ordinaires et le renversement de la hiérarchie par l’intronisation des clercs, des enfants de chœur, des diacres et des simples prêtres. » (Roland Auguet, Fêtes et spectacles populaires, Paris, Flammarion, 1974, p. 30.)

    [2Ou le « mercredi fou ».

    [3L’adjectif « persan » signifie ce qui appartient à la Perse et à ses habitants, et l’adjectif « iranien » renvoie à ce qui appartient à l’Iran et à ses habitants. La Perse et l’Iran sont respectivement exonyme et endonyme du même pays.


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